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CHAPITRE V

182. — Malgré le soin que nous avons mis, dans le chapitre précédent, à rendre notre analyse aussi simple et aussi claire que possible, il y a des éclaircissements à ajouter, pour prévenir des objections sérieuses.'

Il est impossible, dira-t-on, que l’exportation d’un article n’entraîne pas l’importation d’une valeur précisément égale sur le marché qui exporte, et réciproquement. Il faudrait donc considérer chacun des marchés M et N comme exportant et important à la fois; et dès lors on ne voit pas de raison pour que la richesse du premier soit affectée par la communication qui s’établit, autrement que la richesse du second ne l’est elle-même. Les règles de calcul qu’on a suivies sont donc fautives ou incomplètes, et les conséquences qu’on en déduit sont inexactes.

D’ailleurs il faudrait conclure du prétendu avantage attribué au marché d'exportation, et du prétendu désavantage reconnu au marché d'importation, qu’une nation devrait faire en sorte de toujours exporter et de n’importer jamais, ce qui est visiblement absurde : puisqu’elle ne peut exporter qu’à condition d’importer; et que même la somme des valeurs exportée (estimées à l’instant où elles sortent du territoire national) doit nécessairement balancer la somme des valeurs importées (estimées à l’instant où elles pénètrent sur le marché national).

Toute cette argumentation disparaît devant quel-

ques considérations, abstraites sans doute, mais qui tiennent viscéralement au sujet, et que nous ne pouvons éviter.

185. — Si l'on supposait deux marchés, d’abord entièrement isolés, et entre lesquels les barrières physiques ou légales vinssent à tomber tout à coup, il arriverait presque toujours que la chute des barrières, en déterminant l’exportation de certains articles A, B, C, de M en N, déterminerait l’exportation de certains autres articles E, F, G, de N en M. Alors,

pour apprécier complètement l’influence de la chute des barrières entre M et N, il faudrait considérer chacune des nations M et N comme jouant à la fois, pour des articles différents, le rôle de nation qui exporte et celui de nation qui importe. Selon toute apparence, et à moins de conditions très-particulières, on trouverait qu’en définitive, pour chacune des deux nations, l’accroissement du revenu national (tant réel que nominal) causé par les exportations, l’emporte sur la baisse de revenu causée par les importations. De là l’avantage habituel du perfectionnement des moyens de communication, pour chacun des marchés .communiquants : avantage d’autant plus sensible que, parmi les articles dont ce perfectionnement rend possible le transport d’un territoire à l’autre, il y en a un plus grand nombre (ou de plus importants) que l’un des territoires ne peut pas produire, ou qu’il ne produit qu’à des conditions trop onéreuses.

Telle n’est pas l’hypothèse que nous avons discutée jusqu’ici. On suppose qu’il n’y a rien de changé à la facilité des communications entre les marchés M et N, si ce n’est en ce qui concerne l'article A. Parmi les articles

trop lourds ou trop encombrants pour être transportés par les anciennes voies, c’était le seul dont les nouvelles voies de communication rendissent le transport possible; ou bien c’était le seul article dont la loi défendît, soit la sortie du territoire M, soit l’entrée sur le territoire N, et la prohibition vient à être levée : quel sera l’effet de cette chute de barrière qui n’affecte qu'un seul article?

Sans doute une certaine quantité de l’article A ne saurait passer de M en N, sans que (directement ou par détour) une valeur égale ne soit importée de N en M; et cela même prouve que la somme des revenus s’est accrue en M, par suite de l’ouverture d’un nouveau débouché pour l’article A, puisque la demande que les consommateurs M pouvaient faire des articles E, F, G produits en N, n’était (d'après l’hypothèse) li-

mitée que par les bornes de leurs ressources ou de leurs revenus. La théorie du change et du flux des métaux précieux, exposée au chapitre VI du livre II, nous fait très-bien comprendre comment le marché N, ayant à s’acquitter envers le marché M pour l’importation de l'article A, offrira ses propres articles, au besoin avec un adoucissement de prix suffisant pour déterminer le surcroît d’exportation que l’importation de A a rendu nécessaire, et pour diriger de ce côté le surcroît de demande que le marché M peut faire, à la faveur d'un surcroît de production de l’article A. Aussi avons-nous eu égard à ce surcroît de demande des produits du marché N de la part de l’étranger; et nous avons reconnu que ce surcroît est plus que compensé par le déchet provenant de l’appauvrissement des producteurs nationaux de l’article A, à la suite de la baisse de prix que l’importation détermine, et par la réduction du

fonds total que les nationaux peuvent appliquer à la demande collective des articles E, F, G autres que

A. Nous avons pareillement eu égard à la distraction qui se fait sur le marché M, au profit de la demande des articles de provenance étrangère, d’une partie des fonds précédemment consacrés à la demande des articles indigènes, en montrant que celte distraction au profit de l’étranger est plus que compensée par l’enrichissement des producteurs nationaux de l’article A, et par l'accroissement du fonds total que les nationaux peuvent appliquer à la demande des articles indigènes

B, C,D,.... autres que A. Nous avons donc tenu compte de toutes les conditions du problème ; et comme les deux marchés ne se trouvent point placés dans des conditions symétriques (le défaut de symétrie provenant des conditions propres à l’article A), il n’est pas surprenant que l’on arrive, pour les deux marchésM et N, à des résultats différents, et même à des résultats de sens contraires.

18t. — En conséquence, autant il serait absurde qu’une nation prétendît à exporter toujours en n’important jamais, autant cette prétention serait contradictoire dans les termes (puisqu’on importe nécessairement l’équivalent de l’article exporté, en métaux précieux ou autrement, et qu’à cet égard la forme ne fait rien), autant la théorie explique (sous la réserve des remarques déjà faites et de celles qui doivent faire l’objet de la quatrième partie du présent ouvrage) l’acte d’un Gouvernement qui, dans un système donné de communications et de relations commerciales, lève une barrière à l’exportation ou en oppose une à l’importation d’un article déterminé.

La question se compliquerait si l’établissement d'une

barrière au profit des producteurs N devait provoquer par représailles l’établissement d’une autre barrière au profit des producteurs M, ou si, inversement, l’abaissement de la barrière en N était la condition diplomatique de l’abaissement d’une autre barrière en M. Il faudrait alors balancer l’avantage que causera aux nationaux la première mesure avec le désavantage que leur causera la représaille, ou balancer de part et d’autre les avantages et les désavantages du traité. Dans cette balance, les deux marchés devraient être considérés comme jouant chacun le double rôle de marché d’exportation et de marché d’importation ; et l’effet de la balance serait de replacer les deux marchés dans des conditions symétriques.

185. — On objecte encore1 que, dès qu’un article cesse d’être produit sur un territoire, ou est produit en moindre quantité par suite de l’importation, les matières premières de cet article, les capitaux engagés dans le travail de la production, les bras utilisés pour la fabrication de cet article trouvent un autre emploi; que réciproquement, lorsque l’établissement d’une barrière artificielle développe la production indigène ou permet l’établissement d’une industrie qui, sans la protection de celle barrière, ne pourrait soutenir la concurrence étrangère, l’accroissement, de production n’a pas lieu sans enlever à d’autres emplois des bras, des capitaux et des matières premières : toutes circon-

1 II nous semble que celte dernière objection est rc qui fait le fond de la critique, d’ailleurs très-bienveillante, qu'un auteur allemand, M. Hacen, a faite de notre théorie dans une brochure intitulée : /J te Nothwendigkeit lier llandelsfreiheU fur dns Nationaleinkommen, malhematisch nachgewiesen. Kœnigsherit, 1844, in-S”.

stances dont il semble que notre analyse ne tient pas compte. Telles sont les deux faces de l’objection, qui doivent être envisagées séparément. Car, il s’en faut bien que la portée de l’objection soit la même, et qu’elle admette une solution aussi tranchée, selon qu’elle se présente sous une face ou sous l’autre.

A l’objection présentée sous sa première face nous pouvons répondre péremptoirement, en renvoyant aux explications données dans le n° 168, où nous avons fait voir comment nous tenions implicitement compte de cette circonstance de la substitution d’un emploi à l’autre. Si une même denrée G sert à la fois de matière première ou d’instrument de fabrication pour l’article A et pour les articles E, F, la denrée G sera de-

mandée en moindre quantité pour l’article A dont la production diminue, et en quantité plus grande pour

les articles E, F, dont la production augmente. Le

revenu du producteur G sera diminué quant à la portion pour laquelle il figure parmi les producteurs A, et augmenté quant à la portion pour laquelle il figure parmi les producteurs E, F,.,.. Or, nous avons tenu compte du report des fonds retirés de la demande de

l’article A, sur la demande des articles E, F, : nous

avons donc répondu d'avance à l’objection, en ce qui concerne les matières premières et les instruments de fabrication. On raisonnerait de même pour les ouvriers, quoiqu’il soit beaucoup plus facile de changer l’emploi d’une matière première que de dégager un capital de l’industrie où il est engagé, pour le reporter dans une autre, et bien plus facile encore de dégager un capital que de changer les habitudes de la population ouvrière : mais enfin l’on peut faire abstraction de ces

difficultés passagères, lorsqu’il ne s’agit que d’apprécier l’influence du changement de régime sur le revenu national, après que les douleurs inséparables de l’état de passage se sont assoupies. En tout cas, ces difficultés, si l’on voulait en tenir compte, militeraient contre l’objection, bien loin de l’appuyer.

Abordons maintenant l’objection par son autre face. Il ne s’agit plus des effets produits sur le marché d’importation par l’établissement de communications nouvelles : il s’agit de l'effet résultant delà suppression des communications établies et de l’établissement de barrières nouvelles pour le développement ou l’encouragement de l’industrie indigène. La question est de savoir si cet encouragement peut être donné sans décourager d’autres industries indigènes, sans enlever à d’autres industries les capitaux, les bras, les ressources naturelles qui leur sont nécessaires. Dès lors, notre réponse ne peut plus être aussi catégorique que dans le cas précédent. On ne saurait contester qu’il y ait des circonstances oîi une industrie ne pourra ainsi se développer qu'aux dépens d’une autre, quoiqu’il soit en général de l’essence des forces productrices de se mettre à la hauteur de la demande et d’augmenter d’énergie en raison des encouragements qu’elles reçoivent. Tout ce que nous avons dit sur les effets généraux de l’encouragement retrouvera ici son application. Nous persisterons donc, malgré l’objection, dans les résultats généraux de notre analyse, tout en reconnaissant que l’objection peut être fondée dans des cas particuliers, qui requièrent une analyse particulière.

186. — Au lieu d’une barrière opposée à l’importation d’un article, il peut être question d’un privilège

pour aller chercher le chanvre de Russie à Riga et l'amener au Havre : alors en effet, pour créer à l'armateur français le bénéfice de 5 fr. par tonneau (bénéfice qui deviendra un revenu si l’opération se répète annuellement), ou pour accroître le revenu national de pareille somme, le pays se dessaisirait, sous une forme ou sous une autre, au profit d’ouvriers et de producteurs étrangers, d’une valeur de 15 fr. par tonneau, en sus de celle dont il se serait dessaisi, si le Gouvernement avait employé l’armateur et l’équipage hollandais, au lieu de traiter avec le spéculateur français qui frète un navire ou du moins embauche un équipage étranger. En réalité, le revenu national aurait diminué d’autant de fois 10 fr. qu’il y a de tonneaux de chanvre ainsi transportés, sans parler du peu de justice qu’il peut y avoir à prendre aux contribuables français de quoi faire un revenu de 5 fr. par tonneau à l’armateur français.

Mais le dommage qu’une telle combinaison causerait au pays est trop manifeste pour que ce soit celle que Say a voulu discuter. Il admet au contraire expressément que l’armateur français emploie des équipages de sa nation ; que le corps et les agrès de son bâtiments sont de fabrication française; que les avitaillé menls sont en denrées de provenance indigène; et partant de cette hypothèse, il raisonne comme si, en vertu de l’opération dont il s’agit, le revenu national n’était accru que des profits de l’armateur. La question est donc de savoir si le Gouvernement doit accroître sa dépense de 15 fr. par tonneau, pour en faire gagner, non pas 5, mais 55 à des nationaux plutôt que 40 à des étrangers. Ce n’est pas encore ici le lieu de traiter

précisément celte question : nous ne nous occupons en ce moment que (le l’influence de la mesure sur le revenu national.

187. — Le navigateur hollandais comme le navigateur français doivent être payés en articles de provenance française ou en articles importés (tels que du numéraire métallique) qui ont été payés avec des articles de provenance française et qui les représentent. Dans tous les cas une somme de 40 fr. par tonneau se trouve de ce chef affectée à la demande d’articles ou de travail français. Les 15 fr. en sus qui passent de la main du contribuable français dans eelle du navigateur français, n’augmentent ni ne diminuent la somme totale affectée à la demande des articles français : donc la somme des revenus des producteurs et des travailleurs français (le navigateur excepté) peut et doit en moyenne rester la même, soit que le Gouvernement se décide pour le navigateur français ou pour le navigateur étranger. En préférant le premier, il procure au revenu national une augmentation nominale de 55 fr. et une augmentation réelle de 40 fr. par tonneau, déduction faite du préjudice de 15 fr. supporté par le consommateur, c’est-à-dire par la masse des contribuables. Il leur appartiendra de voir s’ils payent trop cher la satisfaction de faire vivre et prospérer des travailleurs et des capitalistes pris parmi leurs compatriotes plutôt que parmi des étrangers.

Maintenant il y a deux cas à considérer, suiyant que l’on passe du régime du privilège à celui de la concurrence, ou réciproquement.

Dans le premier cas, les contradicteurs diront que l’armateur français dépouillé de son privilège trouvera

à employer autrement ses capitaux; que les hommes d’équipage monteront sur d’autres navires ou que d’autres professions les feront vivre; que d’autres débouchés s’ouvriront pour les denrées qui entraient dans la construction, l’armement, ravitaillement des navires français que le transport des chanvres de Russie cesse d’employer. Mais l’objection ne vaut rien : car nous avons fait voir que la totalité des fonds affectés à la demande collective des autres articles ne changeait pas. Si l’on continue en France de construire, d’armer et d’avitailler autant de vaisseaux qu’avant l’abolition du prévilége accordé à la marine nationale, la perte sera rejetée sur d’autres catégories d’ouvriers et de producteurs, mais le déchet dans le revenu national sera le même : toujours abstraction faite des réactions consécutives et des perturbations secondaires ou dérivées, qui échappent aux raisonnements généraux.

Dans le second cas, où le privilège vient se substituer au régime de libre concurrence, on peut dire avec plus de fondement que l’encouragement factice donné à la marine nationale n’aura pas la vertu de créer subitement des capitaux, des marins, et qu’ainsi il détournera des capitaux et des bras d’autres emplois naturellement plus avantageux, puisqu’ils étaient naturellement préférés. Vainement un fonds de demande suffisant se trouvera-t-il là pour soutenir les industries délaissées : l’insuffisance d’instruments d’exploitation, de capitaux et de bras, obligera de les délaisser. L’objection serait sans réplique, si l’encouragement n’avait pas d’autre vertu que celle de diriger les forces productrices de tel côté plutôt que de tel autre, et si ces forces n’étaient pas capables (en vertu d’une énergie

qui leur est propre, comme elle est propre aux diverses puissances de la vie) de s’accommoder d’ellesmêmes, au bout d’un temps suffisant, à l’exigence des emplois qui leur sont offerts (158).

188. — Le lecteur a pu remarquer que, dans l’exposé de la théorie qui fait l’objet du chapitre précédent et de celui-ci, il n’a pas été question de la fonction spéciale des métaux précieux, et que la théorie serait la même s’il s’agissait de relations commerciales entre des nations qui se passent les unes et les autres d’or et d’argent, et qui se contentent de papiers-monnaies ou de tous autres signes conventionnels propres à représenter ou à exprimer la valeur des choses mises dans le commerce. Nous avons employé le mot de franc ou ses initiales : si nous étions assez heureux pour que l’on daignât traduire notre ouvrage à Vienne, le traducteur pourrait y substituer les initiales G. M. ( Conventions - Münze) si connues en Autriche, et compter eu florins de convention, qui n’ont d’existence matérielle qu’à l'état de papier. Cela ne changerait aucun des raisonnements ni des calculs. Pour qu’il existe une théorie des richesses, il faut que les hommes aient l’idée et l’habitude d’une mesure de la valeur des choses : il n’est pas nécessaire qu’un métal quelconque soit pris pour étalon des valeurs (5). Nous ne reviendrons par sur ce qui a été si bien dit à ce sujet et sous tant de formes par Smith et par les écrivains de son école. Smith, avec une dialectique admirable de souplesse et de vigueur, a ruiné de fond en comble le système dit de la balance du commerce, où tout se résout dans l’importation et l’exportation des métaux précieux, et que personne ne peut plus songer à soutenir.

S’il est inutile de revenir sur des questions jugées, il convient au contraire d’examiner une théorie ingénieuse, toute neuve, et qui se présente appuyée de l’autorité d’écrivains qui se sont acquis dans ces matières un juste renom. Nous voulons parler de la théorie du troc international , telle que l’ont donnée J. Mill et Ricardo, et telle que l’a développée plus récemment M. John Stuart Mill dans ses Principes d'économie politique. D’une part, cet examen sera une sorte de contreépreuve de notre propre analyse; et l’on ne saurait trop multiplier, à propos de questions si controversées et si délicates, les moyens de vérifier les raisonnements, de découvrir les paralogismes ou de préciser les points en litige. D’autre part, il est bon que le lecteur puisse se rendre compte de ce que l’on nomme (un peu trop ambitieusement peut-être) l’état de la science, et qu’il puisse juger de ce que sa marche a encore de pénible et d’incertain, dans les compositions les plus sévères des maîtres les plus accrédités, malgré les assertions tranchantes d’une polémique superficielle. Voilà, ce nous semble, des motifs suffisants de déroger à notre méthode habituelle, qui consiste à exposer nos propres idées, dans l’ordre qui nous paraît le plus clair, plutôt que de discuter le plan et les idées d’autrui.

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