DE LA POPULATION ET DU TRAVAIL
217. — Le phénomène de la population, placé dans la dépendance physique du tempérament des races, du climat et des moyens de subsistance, tient encore plus aux mœurs, à la religion et aux lois, en tant qu’elles influent sur les mœurs ou qu’elles sont le produit des mœurs. Par là l’homme se distingue (même dans l’état social le plus grossier) de l’animal qui cède à son instinct, dans la juste mesure primitivement voulue par la Nature pour l’entretien de l’espèce : mesure d’ailleurs très-irrégulièrement et même (à ce qu’il semble) assez capricieusement variable d’une espèce à l’autre. Ce n’est pas que l’homme, sous l’influence du milieu social, devienne moins accessible aux sollicitations de l’instinct physique : au contraire, le genre de vie artificiel qu’il se crée excite ses sens, en même temps que sa raison plus cultivée lui montre plus de motifs de ne pas céder aveuglément à leur impulsion. Rien n’est plus propre que ce conflit à lui suggérer l’idée, tantôt de deux principes qui le poussent, comme ils poussent toutes choses, dans des directions contraires, tantôt d’un désordre primitif dans sa propre nature, qui contraste avec l’harmonie générale, et qui le rend un objet de contradiction pour lui-même.
Il ne se pouvait pas qu’un fait si considérable dans la constitution de l’homme individuel et dans les rap-
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ports sociaux n’eût une grande influence sur les croyances religieuses. Les religions fondées sur le culte des forces de la Nature ont eu leurs fables lascives, leurs rites obscènes : tandis que des systèmes plus monstrueux attaquaient la population dans sa source, en réprouvant, non la débauche, mais la propagation de l’espèce; et tandis que les religions les plus pures poussaient la pureté jusqu’à mettre la perfection du mérite dans la continence absolue., et à condamner toute concession faite aux sens pour la seule satisfaction des sens.
Or, il faut remarquer, d’une part que les religions pures ou corrompues n’ont jamais eu la puissance d’amener les mœurs publiques au degré de. pureté ou de corruption qui semblait devoir être la conséquence forcée des principes religieux admis sans constestation; et d’autre part que les mœurs n’ont pu tellement s’écarter des principes religieux, que l’on ne reconnût en cette matière l’influence des principes religieux sur ce que l’on pourrait appeler les bienséances sociales, même aux époques d’affaiblissement de la foi religieuse.
Rome païenne, dans ses beaux siècles, conservait une chasteté de mœurs que nous ne savons trop comment concilier avec sa mythologie lubrique, et elle se plongeait dans les plus honteuses débauches à l’époque où ses grands personnages, nourris dans la philosophie des écoles socratiques, parlaient en souriant des croyances populaires. Peut-être même y a-t-il eu des moments où, quant à la pratique, les mœurs de la Rome moderne, centre de la catholicité, ne valaient pas celles de la Rome des Rëgulus et des Cincinnatus : mais pourtant
les nations chrétiennes, même aux époques du plus grand relâchement des moeurs, ont eu sur la virginité, sur la chasteté dans le mariage, sur la dignité de la femme, sur l'indissolubilité du lien conjugal, des idées qui tenaient à leur éducation chrétienne, des délicatesses de langage, une recherche de bienséances inconnues aux nations païennes dont les moeurs sont réputées le plus pures. Autre chose est l’idée que les hommes se font de la règle morale, autre chose est la pratique de la vie, avec ses faiblesses et ses misères.
218. — Ces réilexions ne sont point déplacées dans un livre consacré à l'examen des principes des économistes : car, voici ce qui est arrivé. Tandis qu’au dernier siècle .encore, les philosophes se préoccupaient d’un décroissement supposé de la population, et, dans leurs sentiments malveillants pour les institutions chrétiennes, imputaient ce décroissement à de fausses idées propagées par l’ascétisme chrétien, le siècle actuel commençait à peine, que, malgré d’effroyables guerres, on s’apercevait d’une tendance marquée de la population à augmenter rapidement dans toutes les contrées de l’Europe. En même temps, l’attention des économistes était portée sur les progrès du paupérisme chez les nations placées à la tête du mouvement industriel et commercial; et l’on devait naturellement se demander si l'unique moyen de prévenir le débordement du paupérisme et de la misère n’était pas de résister, d’une manière ou d’une autre, aux instincts qui poussent à l’accroissement de la population L'école de Malthus s’est donc mise à recommander aux classes laborieuses, comme leur planche de salut, la restriction de la fécondité des mariages ou ce qu’elle a appelé la contrainte
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morale : toutefois, malgré les précautions de langage, chacun a compris qu’il s’agissait de changer ce que l'on s’était habitué à regarder, sous l’autorité du christianisme, comme une de ces règles morales dont l’infraction ne cesse point de passer pour une faute, si fréquente que soit la faute; et malgré l’affaiblissement des croyances chrétiennes, les disciples de Malthus n’ont pu discuter qu’avec embarras ce qu’il eût été si facile de discuter dans un cercla de philosophes grecs, romains ou chinois. La rigidité chrétienne s’est alarmée de l’apparition d’une casuistique relâchée; et les nouveaux patrons des classes laborieuses, qui ne se piquent point d’une soumission aveugle à la doctrine de l’Eglise, n’ont pas eu assez de sercasmes, sinon d’anathèmes, pour les préceptes ou les conseils de ce qu’ils ont appelé le malthusianisme.
Il n’appartient à personne de lire dans l’avenir, mais on peut bien afïirmer que, si les conditions futures de l’humanité exigeaient le changement de quelques-unes des idées morales qui ont gouverné la société à d'autres époques, le décret providentiel se manifesterait avec assez de clarté pour dissiper tous les troubles de conscience : et tant que les faits ne parlent pas avec une force irrésistible, il serait bien imprudent d’attaquer magistralement des idées reçues et qui se lient à tout un corps de doctrines dont l’influence salutaire, sur tant de générations d’hommes, ne saurait être équitablement méconnue.
Déjà, depuis un certain nombre d’années, l'accroissement annuel de la population s’est très-sensiblement ralenti chez nous, quoique la richesse publique n’ait pas cessé de croître, quoique le sort des classes labo-
rieuses n’ait point empiré; et à coup sùr ce fait n’est point imputable à la publication des livres de Malthus et de son école. On peut donc croire pour son compte à la solidité des principes de Malthus et ne passe croire obligé d’en être le propagateur. En ce genre, le monde fait ses affaires lui-même, ou cède sans le savoir à l’action de principes supérieurs, action encore obscure, même pour les plus doctes.
219. — Inconlestablement aussi, les sources de la population générale se trouvent dans les couches inférieures de la société, parmi les classes laborieuses; et en ce sens l’homme n’échappe jamais aux suites de l’arrêt originel : il doit gagner son pain à la sueur de son front. Les classes lettrées, pour lesquelles les soucis de la pensée et l’application des yeux remplacent le travail manuel, et à plus forte raison celles qui comprennent ces hommes que les passions tourmentent ou que l’ennui obsède en l’absence de tout travail, ne composent qu’une bien faible partie de la population totale, et (ce qu’il faut surtout remarquer ici) elles disparaîtraient vite si elles ne se recrutaient sans cesse dans celles qui vivent du travail manuel. Toutes les familles qui s’élèvent progressivement à des hauteurs diverses pour former ce que l’on nomme la riche bourgeoisie, la noblesse, l’aristocratie, s’éteignent les unes après les autres, en raison même des soins qu’elles prennent pour se perpétuer : une force supérieure se joue de leurs efforts et de leurs projets d’avenir. La même loi règne encore dans les rangs moyens de la société, quoiqu’elle attire moins l'attention, parce que les élévations y sont moins étourdissantes et les chutes moins lourdes. On doit donc, quand on s’occupe des lois de la population,
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s’attacher aux classes laborieuses qui l’emportent si fort par le nombre, par la vertu prolifique, et d’où toutes les autres sortent.
220. — Il n’y a pas d’espèce vivante dont la multiplication sur le globe puisse être illimitée : l'espèce humaine ne saurait faire exception à celte règle, malgré les prodigieuses ressources qu’elle trouve dans son industrie. La limitation des ressources naturelles oppose à la multiplication indéfinie de l’espèce humaine une barrière que l’énergie du travail, l’activité de l’industrie peuvent bien refouler, mais non supprimer. Un perfectionnement d’industrie est cause qu’avec une même somme de travail on lire un plus grand parti des ressources naturelles et qu’on produit davantage, de manière à entretenir dans le même état d’aisance une population plus nombreuse, ou qu’on obtient le même produit en échange d’une moindre somme de travail, et qu’ainsi la même population peut, avec un soulagement de travail, être entretenue dans le même état d’aisance. Cependant on ne saurait compter que les perfectionnements d’industrie, les découvertes de ressources naturelles suivront toujours et encore moins devanceront toujours les accroissements de population, dus aux sollicitations d'un instinct toujours actif: il faudra donc qu’un jour ou l’autre la somme de travail augmente avec la population et même qu’elle augmente plus rapidement que la population, de façon à augmenter la moyenne de travail, si l’on veut que l’aisance ou la consommation moyenne reste la même, ou à diminuer la consommation moyenne, si l’on ne se résout pas à augmenter la moyenne de travail, ou si elle ne peut pas être augmentée.
39î LIVRE II!.- CHAPITRE IX.
221 . — Voilà, par exemple, une chule d’eau (34) dont la force motrice économise une certaine quantité de travail humain. Après qu’on aura épuisé les perfectionnements de la mécanique pour tirer de cette force naturelle (par des moyens économiquement praticables) le plus grand efTet utile, il viendra un moment où le surcroît de production, exigé par un surcroît de population, exigera à son tour un surcroît de travail mécanique. Il faudra donc que des bras d’hommes fassent ce que la Nature refuse de faire. Mettons que l’effet s’opère en grand : il fallait ci-devant (je prends les nombres au hasard), pour une population de 10 millions d’hommes, 10 milliards d’unités de travail mécanique, dont 5 empruntés à des forces naturelles et 5 fournis par les bras. La population augmente d’un cinquième et cet accroissement exige (toutes les autres circonstances restant les mêmes) un accroissement d’un cinquième dans la dépense de travail mécanique. Donc il y aura 7 milliards d’unités de travail à demander aux bras, et ces 7 milliards devront se répartir sur une population de 12 millions d’hommes. C’est le rapport de 7 à 12 substitué au rapport de 5 à 10, ou c’est une augmentation d’un sixième dans la moyenne de travail mécanique demandée à- chaque travailleur.
On pourrait trouver l’exemple assez mal choisi dans ' un temps où, grâce à l’emploi de la houille, on fait si bon marché de la force motrice d’une chute d’eau. Mais la houille est aussi une ressource naturelle qui s’épuisera j et en a ttendan t, chaque gîte de houille en particulier est une ressource naturelle qui s’épuise; dont l’extraction sur les lieux mêmes, dont le transport sur les lieux de consommation exigent une dépensede travail humain
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toujours croissante, à mesure que la population et la consommation augmentent, et croissant (comme dans l’exemple précédent) plus rapidement (pie la consommation, par conséquent plus rapidement aussi que la population. Donc il faut que la consommation moyenne de houille et de tout ce qui se produit avec la houille diminue quand la population s’accroît; ou bien il faut que, du chef de la production de la houille, la moyenne de travail augmente avec le chiffre de la population.
222. — L’homme peut encore moins se passer de pain que de houille et de tout ce qui se produit avec la houille. Or, la nécessité d’une dépense de travail plus rapidement croissante que la population est (s’il se peut) encore plus évidente pour le blé et pour tout ce qui sert à la nourriture de l’homme, que pour la houille et pour les autres ressources naturelles dont l’exploitation alimente l’industrie proprement dite. L’étendue des terres cultivables est essentiellement limitée. Avec plus de travail on obtient plus de produits agricoles de la même terre, ce qui équivaut à une augmentation de la superficie des terres cultivables (66). Toutefois les produits croissent beaucoup moins rapidement que les quantités de travail nécessaires pour les obtenir; ce qui est un des traits caractéristiques de l’exploitation agricole et l’une des causes du phénomène économique de la rente foncière (68). Quand les produits de la culture indigène ne suffisent plus à alimenter la population, il faut que celle-ci achète à l’étranger, avec les produits de son industrie manufacturière, les denrées alimentaires dont elle a besoin (160). Plus ses besoins augmentent, plus il lui faut aller chercher loin ces denrées; plus le transport en devient coûteux, plus il lui faut baisser le prix
des produits de sa propre industrie, pour en trouver l’écoulement à la faveur du bon marché. Tout cela se résout dans une plus grande dépense de travail, dans un accroissement incessant du travail moyen, à mesure que la population augmente, ou dans une privation (c’est-àdire dans un amoindrissement de la consommation moyenne, soit en quantité, soit en qualité), si la population n’a pas l’énergie requise pour suffire à une dépense croissante de travail, ou si un tel accroissement de travail surpasse ses forces physiques. Dura lex, sed lex.
225. — Les perfectionnements de l’industrie de l’homme agissent en sens inverse do la restriction des ressources naturelles. Le propre des perfectionnements de ce genre est, avons-nous dit, de mettre à la disposition des sociétés humaines des produits plus abondants au prix d’un moindre travail : de telle sorte que la même population puisse vivre dans la même aisance avec moins de peine, ou qu’on puisse, avec la même dépense de travail, entretenir dans la même aisance une population plus dense. Ainsi, pour reprendre l’exemple du n° 221, ce qui exigeait 10 milliards d’unités de travail mécanique n’en demandera plus que 8, dont 5 continuant d’être empruntés aux forces naturelles, les bras n’en auront plus que 3 à fournir, si la population reste la même. Le travail moyen se trouvera réduit dans le rapport de 5 à 3. Et si, au contraire, la population continue de fournir S milliards d’unités de travail, à joindre aux 5 milliards qui se tirent des forces naturelles, cette population pourra s’élever de 10 millions d’hommes à 12 millions et demi, en maintenant la même consommation moyenne de produits, et en diminuant le travail moyen dans le rapport de 5 à 4.
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On a un exemple bien sensible des perfectionnements dont nous parlons, dans le fait de la substitution des moulins mécaniques aux moulins à bras. Sans cette bienfaisante invention, le travail si nécessaire et si pénible de la mouture, jadis imposé à des esclaves par le fouet du maître, aurait continué, depuis l’abolition de l’esclavage, d’ètre arraché par la misère; ou bien il aurait nui sensiblement à tous les autres développements du travail libre (56 et 37), ainsi qu’aux progrès de la population, s’il avait fallu modérer et diviser la tâche, au point de la rendre compatible avec le bien-être des ouvriers et la liberté du travail. Nous avons vu de nos jours le battoir mécanique remplacer le fléau pour le battage des gerbes, ce qui n’a probablement pas contribué à augmenter la population, mais ce qui a sensiblement soulagé dans leurs fatigues les ouvriers des campagnes. Une révolution du même genre, mais bien plus profonde, s’opérerait dans notre système économique, si les personnes en quête d’inventions mécaniques pour les labours , pour les semailles, pour les moissons, atteignaient le but qu'elles se proposent.
Si le perfectionnement industriel, en diminuant la demande de travail, raréfie la population, il est clair qu’on ne peut l’imputer qu’au mécanisme des institutions sociales, qui fait que quelques classes profitent de l’avantage obtenu à l’exclusion des autres. Je ne dis pas aux dépens des autres : ce qui impliquerait l’idée d’une injustice dont il faut se garder de flétrir les institutions sociales, par cela seul qu’elles ne parviendraient pas à réaliser un type qui ne comporte peut-être qu’une existence idéale.