CHAPITRE PREMIER
PES IDÉES DF. PROr.RÈS ET D'AMÉLIORATION OU D'OPTIMISME DANS l.'ORDRK ÉCONOMIQUE.
234. — Nous ne nous donnons point la mission de rechercher quels sont, au point de vue de la religion, de la morale, de la philosophie, la fin dernière et partant le souverain bien de l’homme individuel et des sociétés humaines. Depuis les premiers bégayemements de l'humanité ces questions sont agitées, et elles le seront tant que l’homme régnera sur la terre. Nous ne prenons pas un vol si hardi; nous ne voulons dans ce dernier livre (et la tâche est encore assez ardue) qu’essayer d’apprécier la valeur des idées d’optimisme et de liberté dans le sens économique : car, il y a un bien et un mal au point de vue économique, comme au point de vue delà morale et du droit; et il y a aussi des idées de règle et de liberté à l’usage des économistes, comme il y a, sous les mêmes rubriques, des idées analogues à l’usage des théologiens, des philosophes, des jurisconsultes et des publicistes. Parlons d’abord de l’optimisme économique, puisqu'il faut connaître le but avant que
de s’occuper des moyens d’v atteindre, et que la règle ou la liberté économiques ont été surtout préconisées comme les moyens de réaliser le progrès, d’atteindre au bien ou au mieux dans l’ordre économique.
Mettre toutes les forces de la Nature, le plus complètement possible, au service de l’homme, exploiter, pour le plus grand profit de l’homme, la terre, en tant qu’elle est un magasin de produits utiles, d'origine ancienne, et un atelier où s’élaborent sans cesse des produits nouveaux, voilà une idée vaguement saisie, instinctivement poursuivie dès le berceau de la civilisation, dessinée par Bacon avec une mille vigueur à l’avénement de la civilisation moderne, tombée de nos jours dans la banalité du lieu commun. Voyons comment il faut l’entendre et dans quelles limites on doit en circonscrire l’application.
Il s’agit de l’homme et de l’exploitation des forces et des substances naturelles dans un but utile à l’homme. Mais d’abord l’idée de Y homme n’est qu’une idée générique, typique ou abstraite. «J’ai vu, dit quelque part Joseph de Maistre, des Français, des Anglais, des Italiens, des Allemands, des Russes, et je n’ai jamais vu Yhomme. » Il sera question aux chapitres suivants, des éléments qu’apporte, dans les spéculations sur l’optimisme économique, la diversité des races et des nationalités; faisons-en pour l’heure abstraction : Yhomme, c’est-à-dire Y humanité, se composera encore d’une suite de générations qui se succèdent dans le temps, et d’une multitude d’êtres individuels, sur lesquels sans doute la Providence fixe son œil paternel, mais que la Nature, et à son instar, l’histoire comme la science semblent négliger. Ces individus sont distribués en classes ou rem-
DE L'OPTIMISME ECONOMIQUE. i!3
plissent dans la société des fonctions différentes; et ils offrent des nuances sans nombre d’organisation, de besoins, de goûts, qui tiennent à leur organisation naturelle ou à la place qu’ils occupent dans la hiérarchie sociale.
235. — L'obligation d’embrasser, pour la définition de l’optimisme économique, la suite des générations successives, devient évidente lorsqu’il s’agit de l’utilité à tirer des richesses qui s’épuisent par l’exploitation, ou dont l’épuisement est subordonné au mode d’aménagement. En effet, jusqu’à quel point, dans quelles limites rendra-t-on solidaires les uns des autres les intérêts des générations successives? Un père de famille songe à ses enfants et à ses petits-enfants : mettons que les chefs des nations doivent pousser leur prévoyance plus loin et l’étendre à un siècle ou deux : à coup sûr ils ne pourraient, ils n’oseraient pas (ne fut-ce que par crainte du ridicule) restreindre la construction des chemins de rër, des navires et des forteresses mues par la vapeur, en se fondant sur ce qu’au train dont on y va, les gîtes houulers de l’Europe seront épuisés avant cinq ou six siècles. On ne manquerait pas de répondre qu’il se fera d’ici là des découvertes dont nous n’avons nulle idée; qu’on trouvera de nouveaux gîtes de houille ou des moyens de s’en passer; qu’au besoin les centres de population se déplaceront; et qu’après tout, qui vivra verra. Et pourtant cinq ou six siècles ne sont qu’un laps de temps assez médiocre dans la durée de la vie des nations. Inutile d’ailleurs de remarquer que dépareilles réponses n’ont rien de scientifique. Il est clair que, pour rendre au principe de l’optimisme économique sa valeur idéale et absolue, il faudrait avoir résolu ces pro-
blêmes transcendants, que nous avons entendu dès l’abord mettre hors de discussion, parce qu’il est certain que les philosophes ne les résoudront jamais, 11 faudrait savoir quelle est au juste la destinée des espèces vivantes, et quelle la destinée de l’humanité; s’il vaut mieux que le foyer de la civilisation brûle plus longtemps, ou qu’il brûle plus vite avec une ardeur plus intense; qu’il reste tixe ou qu’il se déplace; qu’une plus longue suite de générations se réchauffent et s’éclairent plus ou moins à ses rayons, ou que son action se concentre sur quelques générations privilégiées : toutes questions du genre de celles que chacun peut trancher et même doit trancher à sa guise, quand les besoins de la pratique l’y obligent, en faisant la part du présent et désintérêts spéciaux dont il a la tutelle, et un peu aussi la part de l’avenir et d’une philanthropie plus large, de manièreà éluder les conséquences extrêmes que repousserait le bon sens pratique, mais sans règles précises, de la nature de celles qu’exigerait la rigueur d’une •construction scientifique.
236. — Laissons de côté ces diflicultés, et envisageons un ordre de choses stable, où toutes les forces et les substances naturelles dont l’homme lire parti seraient soumises à un aménagcmentconslant, à une exploitation régulière. Le mode d’exploitation dépendrait encore de la densité de la population eide la quanti té de travail qu’elle veut ou qu’elle peut fournir. La nécessité de pourvoir aux besoins d’une population plus nombreuse exige une dépense de travail relativement plus grande, augmente pour chaque membre de la famille humaine la dépense moyenne de travail (220). Or, vaut-il mieux acheter au prix d’un plus rude labeur un accroissement