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En voilà assez pour comprendre comment

sur le terrain de l’économie publique (de même qu’en politique, en philosophie, en religion), se montre un antagonisme perpétuel entre le principe d’autorité et le principe de liberté.

Quand on suit la lutte dans ses phases, on s’explique également pourquoi tel des deux principes contraires obtient à tel moment un avantage que l’on prendrait à tort pour une victoire décisive. Le système économique qui s’était marié à des institutions politiques vieillies, cesse de cadrer avec les exigences d’une situation nouvelle, et alors il est tout simple que les frondeurs ou les démolisseurs de l’ordre ancien invoquent plus volontiers le principe de liberté, en fait d’économie sociale comme en fait d’autres choses, sauf à pousser plus loin leurs succès et à se prendre à leur tour d’amour pour les règlements, lorsqu’ils se croiront en mesure de réglementer la société et de lui imposer leurs systèmes. Les novateurs en religion en font autant de leur côté, et on les voit trop souvent devenir des dominateurs intolérants, après avoir débuté par invoquer le principe de tolérance.

Ainsi, au dernier siècle encore, le système économique des nations européennes portait partout l’empreinte du privilège , c’est-à-dire des droits positifs et traditionnels, appartenant à des familles, à des classes, à des corporations, parce que telle était la base de toute l’organisation sociale. De là les maîtrises, les jurandes, les monopoles de corps et de compagnies, contre lesquels on a tant réclamé au nom de la liberté, et en vue d’une meilleure exploitation ou d’une plus équitable distribution de la richesse, des forces et des charges sociales. Puis, quand la victoire a été rempcfttée, quand

on a vu qu’un nouvel âge d’or n’en était pas la suite, des gens se sont trouvés pour tourner en dérision les vainqueurs, pour assigner à la théorie d’autres formules, à la société d’autres règlements plus propres, suivant eux, à la mener au but. Il en est résulté ce que l’on a appelé de nos jours le socialisme, drapeau d’une secte ou de sectes nouvelles, dont le monde s’est effrayé à bon escient, quand il a sondé ses plaies et vu toutes les passions et toutes les convoitises qu’un tel drapeau pouvait rallier.

2ol. — En effet, si nous nous reportons à ce qui a été dit dans les deux derniers chapitres du livre précédent, sur les rapports entre les progrès de la population et ceux de l'organisation du travail, nous reconnaîtrons que la question peut être envisagée sous un double aspect. Tantôt une plus grande abondance de travail est la cause qui détermine un accroissement de la population; et tantôt l’accroissement survenu dans la population, en vertu des forces propres qui tendent à la développer, stimule l’activité de l’homme, le pousse à chercher, et souvent parvient à lui faire inventer du travail. Cet effet est surtout sensible dans les classes moyennes de la société. Celui qui se serait borné à jouir doucement de son héritage s’il eût été fils unique ou aîné (dans les pays de droit d’aînesse), emploie sa portion d’héritage ou sa légitime à se créer des moyens d’industrie, des instruments de travail; il cherche à arriver à la fortune et souvent il y arrive. A un degré inférieur de l’échelle sociale, le très-petit propriétaire, le très-petit tenancier, quand il verra se rétrécir son lambeau de terre pour faire place à des copartageShts, redoublera de travail, prodiguera ses

sueurs pour trouver les moyens de vivre sur le morceau qui lui reste.

Au contraire, dans ces classes ouvrières où l’ouvrier est en quelque sorte transformé en instrument passif, une plus ample demande de travail est habiluellemenl la cause, et l’accroissement de population en est la suite. L’initiative venant ainsi d’en haut, l’activité, le génie d’entreprises, la hardiesse et la constance appartenant aux classes supérieures, il y a par la force des choses (et sans que nous voulions, Dieu nous en garde! attacher à ce mot une acception malveillante) exploitation des classes inférieures à l’avantage des classes supérieures ou dirigeantes.

Delà le plus redoutable antagonisme qui puisse, dans l’avenir, menacer le repos des sociétés. Car, d’une part, l’industrie, pour se perfectionner, tend de plus en plus, comme tout organisme naturel, à se systématiser, à se centraliser, de manière à laisser à un petit nombre l’invention, la coordination, la direction, et à dépouiller de 1 initiative, de l’activité intellectuelle et morale les classes vouées aux travaux manuels : pendant que, d’autre part, les institutions destinées à maintenir la constitution hiérarchique du corps social vont de plus en plus en s’usant, en s’affaiblissant, au point de ne laisser subsister qu’un seul dogme, celui de la primilive et naturelle égalité entre tous les hommes.

Concilier ce dogme avec des progrès continuels dans la systématisation et la centralisation des fonctions économiques du corps social, est l’objet des utopies qu’on appelle socialistes et que chacun peut varier à son gré ; mais, justement parce que chacun peut les varier à son gré, personne n’a le droit ni le pouvoir de les imposer

4iî LIVRE IV. — CHAPITRE II.

aux autres, et elles vont directement contre une tendance à l’éparpillement et à l’indépendance individuelle en dehors du cercle des fonctions économiques, tendance qui n’est pas moins marquée dans les sociétés modernes, que la tendance au nivellement des droits et des prétentions. Se figure-t-on un chef de secte, l’inventeur d’une nouvelle règle de couvent, capable de ranger sous cette règle des millions de compatriotes, et, qui plus est, de l’imposer au monde civilisé tout entier? Car apparemment les voyages, le commerce, le mélange continuel des populations de toute origine, ne permettraient pas qu’une règle artificielle, gênante pour beaucoup de gens, subsistât longtemps dans un grand pays, en face de tant d’autres peuples, pourvus aussi de quelques lumières, qui s’en passeraient et qui s’en moqueraient. D’ailleurs l’histoire nous apprend que les liens politiques, les liens de caste, les liens religieux, les liens même de famille et de confraternité sont allés sans cesse en se relâchant et en laissant à l’activité individuelle un plus libre développement. Comment concevoir cette marche séculaire intervertie au pointque partout le resserrement progressif des liens de solidarité se substitue au relâchement progressif?

252. — ■ Toutefois, en repoussant les chimères, il ne faut pas se refuser à voir, et le bon sens public aperçoit très-bien ce qu’il y a de réel dans les tendances dont elles sont l’expression indiscrète et exagérée. Plus l’activité sociale se développe, plus elle a besoin d’être régularisée. Lorsqu’il s’agissait de détruire les corporations industrielles, on s’apitoyait sur le sort du pauvre ouvrier qui n’avait pas les moyens de payer sa maîtrise, et sur le tort que faisait au public la restriction de la

concurrence. Mais voici que de gros capitalistes centralisent dans de vastes établissements la confection, l’emmagasinage, la vente des produits de l’industrie, de manière à faire craindre qu’un moment ne vienne où ils auraient tué toute concurrence (68). Alors il faudrait bien que des règlements intervinssent, comme il a bien fallu réglementer l’industrie des transports, lui imposer des conditions et des tarifs, depuis qu'elle est devenue, par la force des choses, le monopole des Compagnies de chemins de fer. Mais si l’on peut prévoir, en raison même des progrès de l’industrie et du commerce, des cas où le commerce et l’industrie auraient besoin d’être réglementés, disciplinés, soumis à un régime plus ou moins strict d’association et de solidarité, pourquoi la culture, l’exploitation du sol ne le seraient-elles pas? Pourquoi le domaine superficiel ne deviendrait-il pas un objet de concession conditionnelle, comme l’est déjà la richesse minérale? Pourquoi l’Etat ne saisirait-il pas le haut domaine de toute la propriété forestière et ne mettrait-il pas en syndicat les forèls des particuliers, si c’est le moyen d’empêcher un mode d’usage ou d’aménagement nécessairement imposé à l’intérêt privé par les lois du monde économique, et différent de celui que conseillerait l’intérêt général de la société (246)? Pourquoi n’agirait-il pas de même à l’égard des vignobles, des prairies, des terres arables, si c’est le moyen de les soumettre au régime de culture le plus productif, en évitant à la fois les inconvénients des latifundia et ceux qu’entraîne le morcellement excessif des propriétés, quand les grands et les petits propriétaires sont abandonnés à leurs tendances naturelles (248) ?

Oui, l'argument est pressant, mais à cette condition que la science aura clairement défini le but et positivement démontré l’efficacité des moyens. Alors il faudra bien qu’à la longue, et à mesure que la lumière descendra des hautes intelligences jusque dans les esprits vulgaires, toutes les résistances s’usent, et que la jalousie même du droit personnel et héréditaire, si naturelle pourtant à l’homme, s’efface devant la perception claire de l’intérêt général. Ce que nous savons de la nature perfectible des sociétés humaines et des perfectionnements déjà opérés nous autorise à porter ce jugemeut , pourvu (nous le répétons) qu’il s’agisse de choses qui comportent une démonstration scientifique, positive, incontestable. Quand l’expérience aura positivement établi que tel mode d’intervention des pouvoirs publics a des conséquences utiles, les populations le moins disposées à se mettre en tutelle finiront par imiter celles qui ont naturellement le goût de la réglementation. Le temps et le contact des populations de toute origine- useront aussi cette jalousie de l’indépendance personnelle à laquelle de puissantes nations doivent en partie leur grandeur, et qu’à d’autres époques les luttes politiques et religieuses avaient singulièrement excitée. Les diversités en tout genre doivent s’effacer et les excès se réprimer les uns les autres.

Sans doute la liberté (outre qu’elle mérite d’être recherchée pour elle-même, pour le sentiment qu’elle donne à l’homme de son indépendance et de sa valeur personnelle) est ce qu’il y a de plus propre à stimuler l’énergie productrice, à favoriser l’esprit d’ordre, de conservation et d’économie : cependant, comme elle

porte surtout ces fruits dans les âmes fortement trempées, dans les intelligences d’élite, elle tend à élever davantage ce qui déjà s'élevait; elle figure donc à titre de principe aristocratique dans la constitution de la société, même au point de vue économique. Et en cela encore elle s’allie très-bien au patriotisme ou au vif sentiment de la nationalité, puisqu’il est clair qu’une nation (comme nation) grandit surtout par l’élévation des caractères et des intelligences d’élite qui font son lustre; et qu’un tel avantage mériterait bien d’être mis en balance avec ce qui ne ferait que relever un peu le niveau des classes inférieures, sans rien laisser qui fut digne d’être retenu dâns la mémoire des hommes et de parler à leur imagination et à leur cœur (258).

253. — Dans la cause de la liberté économique, on a encore plaidé un autre moyen. Mettons qu’elle ne produise pas tous les effets utiles qu’on en attend : au moins réalisera-t-elle l’idéal de la justice, puisque chacun recevra tout ce qu’il peut recevoir en raison de sa capacité, ds ses forces, de son travail et de ses veines de fortune, le pouvoir social n’ayant pas d’autre attribution que de laisser chacun user de sa liberté comme il l’entend, sous la seule condition de ne pas entreprendre sur la liberté des autres. Que si les suites d’anciennes injustices pèsent encore sur les générations actuelles et troublent cet ordre si simple, il faut s'attacher à les réparer, à les effacer; après quoi personne ne pourra s’en prendre de ses maux qu’à lui même ou à sa propre destinée: la responsabilité n’en , incombera, ni à la société, ni aux pouvoirs qui la dirigent.

En raisonnant ainsi, l’on fait pions le craignons bien)

de trop dangereuses concessions à l’ennemi que l’on veut combattre. Le droit positif, le droit humain n’est lui-même qu’un perpétuel compromis entre l'idée de la justice pure et celle de l’intérêt social. De là les prescriptions, les possessions longi temporis, les formalités dont l’omission emporte déchéance, en un mot toutes les règles artificielles dont jusqu’ici le droit civil d’aucun peuple n’a pu se passer. Encore moins peut-on fonder le régime économique d’une société sur la pure idée de la justice, puisque toute société suppose des charges sociales, et que personne ne peut calculer dans quelle proportion les charges sociales, celle de l’impôt par exemple (198), pèsent sur chaque membre de la société. Ce que vous appelez une injustice du passé, et ce que l’intérêt social prescrit peutêtre de changer, ne pourra l’être que par une autre injustice. Notre première Assemblée Constituante a supprimé la dîme sans indemnité, au déplaisir très vif du grand novateur Sieyès, qui disait avec amertume : « Vous voulez être libres, et vous ne savez pas être justes. » En effet, l'on déchargeait le propriétaire foncier qui avait acheté sachant bien que le champ qu’il achetait payait la dîme, et l’on allait demander au contribuable de quoi payer l’entretien des ministres du culte. Fallait-il donc laisser subsister la dîme? La même Assemblée supprimait sans rachat les redevances féodales ; et celles qui lui ont succédé allaient plus loin dans cette voie en supprimant même les redevances qui n’étaient qu'entachées de féodalité, comme on disait alors : cependant l’on savait très-bien depuis longtemps capitaliser les redevances féodales et en tenir compte au premier bourgeois venu qui achetait un

fief. Fallait-il donc ne pas supprimer les droits féodaux, ou que l'Etat les rachetât en répartissant cette charge sur l’universalité des contribuables, dont un grand nombre ne payaient pas la moindre redevance féodale ? Sans doute, lorsque le bien public parait imposer de pareilles mesures, le sentiment de l’équité ne doit pas abandonner le législateur, et il doit chercher à atténuer autant qu’il se peut des sacrifices devenus nécessaires : mais il ne saurait procéder que par voie d’approximations grossières, bien loin de pouvoir prétendre à réaliser un idéal juridique.

Dès que l’on aurait accordé aux novateurs cette liquidation du passé (sans songer que, dans la vie sociale comme dans la vie de famille, les générations successives sont plus ou moins solidaires les unes des autres), il resterait à statuer pour l’avenir. Or, qui pourrait contester à ceux qui font dériver d’un prétendu pacte social toute la légitimité des pouvoirs sociaux, le droit de fixer à leur gré, pour le plus grand bien de la société, tel qu’ils le comprennent, le régime social sous lequel ils entendent vivre désormais, l’assurance mutuelle qu’ils entendent se prêter contre les rigueurs du sort et même contre leurs propres imprudences? Il faut donc toujours en revenir à l’analyse aussi exacte que possible des intérêts sociaux, à savoir ce que comporte la nature humaine et ce qu’elle ne comporte pas, ce que les perfectionnements déjà obtenus permettent d’espérer, et ce qu’une expérience constante, renouvelée dans des circonstances diverses, a définitivement condamné.

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