CHAPITRE IV
DU 1.1 DHL ÉCHANGE.
206. — Nous avons vu par quels motifs et dans quelles circonstances un Gouvernement peut réglementer une industrie, coopérer à la production, encourager ou protéger spécialement un genre d’industrie; il s’agit maintenant de considérer le principe de la liberté économique dans son antagonisme avec le système protecteur, en tant que celui-ci porte sur les relations commerciales des nationaux et des étrangers, dans le but d’inlluer sur la production et la richesse nationales. Le principe de la liberté économique s’appelle alors denotre temps le principe du libre échange; l’adage déjà rappelé (263) se complète et se formule brièvement dans la phrase devenue célèbre: laissez faire, laissez passer.
Comme il est toujours plus facile de détruire que de bâtir, les partisans du libre échange excellent surtout à réfuter les raisons qu’on a fait d’abord valoir à l’appui du système protecteur, parmi lesquelles les plus mauvaises sans doute sont celles qui se tirent des vieilles idées sur la balance du commerce (188). Laissons ces arguments rebattus, et passons à d’autres mieux assortis à l’état actuel de la doctrine.
267. — La théorie du troc international (livre III, chapitre VI) permet de présenter sous sa forme la plus simple le plus spécieux argument à l’appui du libreéchange. Si le mètre de drap s’échange en deyà de la frontière contre quatre mètres, et au delà contre cinq
mètres de toile, il y aura, de ce côté de la frontière, un avantage clair à se procurer la toile dont on a besoin, non pas en fabriquant de la toile, mais en fabriquant du drap qui passera la frontière pour s’échanger contre de la toile. En d’autres termes, produire du drap, ce sera encore produire de la toile par le moyen le plus économique, quoique indirect; et le bon sens veut qu’on préfère le moyen le plus économique. C’est la conséquence du grand principe de la division du travail et des fonctions. De même pour l’autre pays, produire de la toile, ce sera encore produire du drap, et en produire dans de meilleures conditions. Les progrès de l’organisation commerciale consistent essentiellement dans cette substitution des procédés de production indirecte aux procédés de production directe ; de même que les progrès des sciences physiques consistent essentiellement dans la substitution des procédés de mesure indirecte aux procédés de mesure directe, quand les uns offrent une commodité ou une précision que les autres n’offrent pas.
Toute la question revient donc à savoir, dans chaque cas particulier, si le fait économique qu’on veut étudier s’exprime bien par la formule du troc international, ou si au contraire cette formule n’est qu’un tour ingénieux pour introduire fictivement, dans certaines données commerciales, une symétrie qui n’existe pas (183), et pour dissimuler à soi-mème et aux autres les conséquences du défaut de symétrie. C’est le cas de se reporter aux explications qui ont fait l’objet des chapitres IV, V et VI du livre précédent. En fait, l’abolition du troc international (tel qu’on l’imagine à nouveau) a été le résultat nécessaire, non pas précisément de l’u-
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sage de la monnaie, mais de l’introduction de l’idée d’une mesure commune des valeurs. La nation qui fabrique du drap dans de meilleures conditions que l’étranger, vendra ce drap à l’étranger si le commerce des draps est libre, soit qu’elle prenne ou. qu’elle -ne prenne pas en retour la toile que l’autre nation fabrique dans de meilleures conditions. Si elle peut parvenir à fabriquer de la toile pour son usage, sans nuire en rien à sa production de drap, et si elle repousse à cette fin la toile étrangère, elle se ménagera les moyens de tirer de l’étranger, en retour de ses draps, des céréales qui nourriront sa population croissante, des vins fins qui satisferont la sensualité de ses riches gourmets, des objets d’art et de curiosité qu’ils étaleront avec orgueil; elle se procurera en un mot tout ce que la richesse procure; tandis que l’autre nation, moins avisée sur ses intérêts ou moins tenace dans sa conduite, pourra bien voir sa population ouvrière en décroissance, et ses classes riches embarrassées, endettées, appauvries. Que si, dans la crainte de telles suites, elle ne permet l’entrée des draps qu’à condition que l’on permettra l’entrée de ses toiles, de manière à être à peu près sure de payer en toiles ce qu’elle achète en drap, elle rétablit en effet la symétrie que suppose la théorie du troc international, à cause de la grande analogie entre les conditions de la production économique des deux articles; ou du moins, pour faire ressortir quelques défauts de symétrie, il faudrait pousser l’analyse plus loin et entrer dans des détails auxquels nous n’entendons pas toucher.
268. — Prenons un exemple tout différent, et propre par cela même à faire ressortir l’autre face de la question. Il y a cent ans qu’un vieillard à jamais célè-
bre, et qui portait sur toutes choses sa prodigieuse activité, s’avisait d’établir aux portes de son château une colonie d’horlogers, tirée de ce qu’il appelait ironiquement la petite république voisine de ses terres, fl leur prêtait de l’argent, il dictait des lettres pour eux, il usait de son crédit auprès des ministres, des duchesses, des favorites, pour placer leurs plus belles montres et leur attirer des commandes, le tout aux dépens de l’horlogerie génevoise. Il se vantait de servir ainsi les intérêts économiques de sa nation, mieux que les économistes qui faisaient à Paris des brochures ou de gros livres, quoique lui-même ne dédaignât pas de traiter aussi, en vers et en prose charmante, des questions économiques. Avait-il tort dans cette prétention? Son rare bon sens lui faisait-il défaut? Y avait-il quelque intérêt pour le Gouvernement français et pour la France à ce que l’on fit des montres à Ferney plutôt qu’à Genève, ou à annexer en quelque sorte à la France un quartier de Genève, non de vive force (comme cela s’est vu de tout temps), non par des bulletins de vote (comme cela s’est vu depuis), mais par un déplacement de population? La question vaut la peine qu’on s’y arrête un moment.
Voilà donc, je le suppose, un établissement industriel situé à la porte de Genève, mais sur la terre française, qui dispense ou qui peut dispenser la France d’être, comme on dit, tributaire de l’industrie génevoise pour les articles d’horlogerie. Les premiers ouvriers attachés à l'établissement étaient Génevois, ils sont devenus Français; leurs enfants et les élèves qu’ils formeront seront Français; ils contribueront pour leur part aux charges publiques de la France, ils serviront
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dans ses années; leurs forces naturelles ou acquises feront partie des forces du pays. L’industrie nouvelle offrira un placement aux capitaux français déjà formés et à ceux qui se formeront, grâce aux bénéfices de la nouvelle industrie. En fait d’industrie de ce genre, il n’y a guère à s’occuper que de la main-d’œuvre des ouvriers et des artistes, et des bénéfices des entrepreneurs ou du loyer du capital employé.
Quand la France tirait des montres de Genève, il fallait bien qu’elle donnât à Genève quelque chose en .retour : et il était tout simple que le seigneur ou les fermiers de Ferney, en envoyant à Genève le blé destiné à nourrir les horlogers génevois, contribuassent à acquitter cette dette de la France envers Genève. Des protestants du Languedoc (leurs coreligionnaires et jadis peut-être leurs compatriotes) envoyaient le drap français destiné à les habiller; d’autres envoyaient autre chose. Maintenant, le blé récolté à Ferney sert à nourrir les ouvriers de Ferney; les ballots de drap n’ont qu’un bien petit détour à faire pour aller trouver Ferney au lieu de Genève. Mettons que, ni les fabricants de draps, ni même les fermiers de Ferney n’aient pas gagné grand’chose à ce nouvel arrangement : du moins ils n’y auront rien perdu; et le chiffre des revenus français, la matière imposable française se seront accrus du montant des salaires des ouvriers attachés à la colonie industrielle de Ferney. On raisonnerait pour le revenu des capitalistes comme on vient de raisonner' pour le revenu des ouvriers.
269. — Cependant il se peut que l’avantage en vue duquel on encourage la fondation de la colonie, n’exige pas seulement une protection ou un encouragement
temporaire; que la colonie ne puisse se soutenir qu'à la faveur d’un droit protecteur qui élève de quelque chose comme quatre ou cinq pour cent le prix des montres: car, l’ouvrier de Ferney et l’ouvrier génevois, tout rapprochés qu’ils sont, ne vivent pas dans le môme milieu politique et social. L’un est ou doit être fier de sa qualité de citoyen d’une petite république qui a pris au mouvement des idées modernes une part bien plus grande que celle que semblaient devoir lui assigner sa puissance et son étendue si bornées : l’autre est ou doit être fier d’appartenir à une grande nation qui n’a jamais marchandé sa gloire, qui se pique de grandes en treprises, tantôt pour le plaisir des conquêtes ou des innovations, tantôt par générosité chevaleresque et pour la satisfaction de faire prévaloir au profit des autres peuples ses sentiments et ses idées. Or, il faut que celte gloire et cette satisfaction se payent par de lourds impôts, par une dette publique considérable. Décharger indirectement l’ouvrier, par la protection qu’on lui accorde, de la part d’impôts qu’il acquitte et dont il laisserait le poids à d’autres s’il ne pouvait plus subsister sur la terre française, ce n’est pas én quelque sorte imposer un sacrifice aux autres nationaux. Admettons pourtant qu’il faille demander à quelqu’un un sacrifice : est-ce que les acheteurs de montres auront si peu de patriotisme1 qu’ils ne consentent de bonne grâce à supporter, même d’une manière définitive, un sacrifice léger, pour conserver à la terre française une industrie qui fait vivre bon nombre de compatriotes, et qui figure honorablement dans les Expositions universelles?
270. — Néanmoins il ne faut pas exposer le patriotisme, non plus que les autres vertus, à de trop grosses
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tentations. Très-peu de gens seraient disposés à ajouter vingt ou trente pour cent au prix d’une montre, pour la satisfaction d’avoir une montre de fabrique française. Si les horlogers de Ferney ne peuvent soutenir la concurrence des Génevois, qu’ils changent de métier ou qu’ils retournent à Genève. Encore moins se soucierat-on de soutenir à si grands frais la concurrence que des capitaux français peuvent faire à des capitaux génevois. El comme il y a beaucoup plus de gens qui achètent des montres qu’il n’y a d’ouvriers horlogers et d’entrepreneurs d’horlogerie, il faudra bien que le Gouvernement tienne compte de leurs réclamations et petit à petit affaiblisse ou finisse même par supprimer la protection contre laquelle le plus grand nombre réclame.
Au fond, les réclamations sont justes, puisqu’il s’agit de frapper uniquement les acheteurs de montres, pour un intérêt de nationalité, qui ne les regarde pas plus que tous les autres nationaux. Si la stricte justice était de mise en matière d'impôts (198), la stricte justice voudrait qu’au lieu d’un droit protecteur qui atteint dans ses effets une classe spéciale de consommateurs, l’encouragement nécessaire à cette branche de l’industrie nationale fût donné sous la forme d’une prime qui se confondrait avec les autres dépenses publiques et que supporterait la masse des contribuables nationaux. Le Gouvernement a donc tout motif d’éviter de froisser l’opinion en provoquant, par une protection excessive, un renchérissement qui paraîtrait intolérable à tout autre qu’aux industriels protégés. 11 faut qu’il se conduise de manière à être soutenu par l’opinion publique, lorsqu’il demande à la nation des sacrifices pour son agrandissement industriel, comme lorsqu’il lui en demande
pour son agrandissement territorial : car, il ne faut pas qu’une nation accepte l'offre de fout ce qui voudrait s’annexer à elle pour mieux vivre à ses dépens. La question nationale consiste dans l’acceptation ou la répudiation de cette annexion industrielle, et non pas précisément dans l’alternative entre fabriquer directement des montres, ou en fabriquer indirectement, en fabriquant du blé ou du drap que l’on troquera contre des montres.
271 . — A la vérité, nous avons choisi pour faciliter les explications un cas très-singulier, puisqu’il est rare qu’une industrie nationale s’établisse si près de l’industrie étrangère avec laquelle elle prétend rivaliser, de manière à ne nécessiter que de si légères déviations dans le système des relations commerciales. La concurrence que Voltaire voulait faire à Ferney à l’horlogerie génevoise, on la fait plus en grand à Besançon aux produits de l’horlogerie suisse du canton de Neufchâtel ; et l’on ne peut admettre que le blé qui nourrit l’horloger de Besançon soit justement celui qui nourrirait, sans cette concurrence, l’horloger du Locle ou de la Chaux-de-Fonds! Mais, si la substitution d’une demande à l’autre ne peut plus alors s’opérer si simplement, il doit se former de proche en proche (ainsi que nous l’avons expliqué en termes généraux au livre précédent) une série de substitutions équivalentes, quant aux résultats généraux et moyens. Les articles d’exp'ortation demandés à la France par la Suisse et par l’étranger en général seront également demandés, soit que la France tire des montres de la Suisse, soit qu’elle n’en tire pas. Seulement, ce que la Suisse payait avec des montres, quand la France lui demandait des mon-
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très, il faudra bien qu’elle le paye en d’autres valeurs quand la France cessera d’en demander. Il ne convient plus de s’arrêter (justement parce que l'on s’y est pendant longtemps beaucoup trop arrêté) au cas trèsparticulier où la Suisse payerait en or ce qu’elle payait auparavant en montres. Après tout, cet afflux d’or ne pourrait durer indéfiniment, et il faudrait que tôt ou tard un autre mode de compensation s’établit. De même pour le cas où la France ne serait pas payée du tout, mais resterait créancière de l’étranger et amasserait ainsi un capital confié à l’étranger. Tôt ou tard il faudra que les comptes se liquident, que la demande de certains produits nationaux s’en trouve réduite, et que quelques producteurs français perdent ce que gagneront, par exemple, les fermiers, les vignerons, les maraîchers des environs de Besançon, les propriétaires de maisons, les petits marchands et les cabaretiers de la ville, par suite de l’état prospère où se trouve la fabrique d’horlogerie. Il ne faut donc point s’exagérer (comme l’ont souvent fait les avocats du système protecteur) les avantages de la protection, et ajouter à la valeur des produits de l’industrie protégée la plusvalue des terres, des maisons, des propriétés et de la main-d’œuvre de tous ceux qui trouvent, dans les consommations des classes industrielles protégées, un débouché pour leurs propres produits. On irait ainsi à l’infini et l’on tomberait dans l’absurde. L’effet direct et principal reste seul : les effets dérivés se compensent. Un accroissement de revenu annuel et de matière imposable représenté par la valeur commerciale des montres fabriquées annuellement, et d’autre part l’accroissement de la population du pays par le développement
de la fabrique d’horlogerie, voilà en quoi consiste l’avantage que la nation en tant que nation, le Gouvernement en tant que Gouvernement, trouvent à l’acclimatation de ce genre d’industrie. Il pourrait même se faire que l’accroissement de population fût nul, comme cela arriverait si les montres étaient faites par des montagnards du Jura, qui y emploieraient leurs journées d’hiver et tous les loisirs que leur laisse leur vie de laboureurs et de pâtres : de sorte que leurs travaux d’horlogerie servissent plutôt à augmenter leur bienêtre qu’à leur procurer les moyens de subsister.
272. — Nous avons pris pour exemple un article dont la fabrication ne consomme guère que de la maind’œuvre : supposons qu’il s’agisse d’une fabrique de cristaux que l’on a placée près d’une forêt dont les produits manquaient de débouchés. Le grand propriétaire à qui nous payons maintenant, pour le plaisir d’avoir de beaux cristaux sur nos tables, le tribut payé ci-devant à quelque grand propriétaire étranger, est un de nos compatriotes; il supporte par l’impôt foncier, par l’impôt de mutation, par des impôts de consommation de tout genre, sa part des charges publiques, part qui retomberait sur nous tous, au cas que le même tribut fût payé au propriétaire étranger. Nous avons donc, en outre de la sympathie patriotique, un intérêt positif et appréciable à ce qu’il puisse soutenir la concurence étrangère. Si pourtant la protection devait coûter trop cheraux consommateurs, on y renoncerait d’autant plus aisément que le règne de la grande propriété est passé, et qu’on n'organise guère de meetings ou de souscriptions pour venir en aide aux grands propriétaires.
D’ailleurs l’industrie des crislaux,est comme celle des
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montres, une industrie de luxe : en ce sens que la vigueur, la santé des hommes, l’aisance et la multiplication des familles ne tiennent pas à la possession d’un cristal ou d’une montre. S’il s’agissait au contraire d’une industrie qui procure aux hommes des vêtements chauds, légers, commodes et d’un bon usage, il pourrait trèsbien se faire que l’abandon du système protecteur, en ce qui concerne cette industrie, rentrât dans le programme de la vie à bon marché (dont on parle tant depuis que la vie est si chère); et que la population du pays gagnât par le bon marché dans l’une des conditions de la vie, plus qu’elle ne perdrait par la suppression du travail demandé aux classes ouvrières qui vivaient de cette industrie à l’intérieur du pays. Alors l’effet secondaire et consécutif l’emporterait sur l’effet immédiat et direct, aux yeux de l’économiste et de l’administrateur.
De même, à moins d’être navigateur, astronome, physicien ou médecin, on achète une montre pour le plaisir de savoir l’heure, non pour s’en servir dans l’exercice d’un art ou d’une profession. Mais, s’il s’agissait de l’industrie du fer, qui est la matière première ou l’instrument de tant d’autres industries, il pourrait se faire que le régime de liberté commerciale qui sacrifierait (corps et biens) les maîtres de forges et leurs ouvriers, qui compromettrait gravement les intérêts des propriétaires de forêts et de houillères, déterminerait, par suite seulement delà baisse de prix du fer, un développementdes autres industries qui ferait regagner, soit à la population, soit à la richesse nationale, soit à l’une et à l’autre ensemble, beaucoup plus que l’équivalent du déchet immédiatement causé par le chômage ou la
destruction des hauts fourneaux et des forges indigènes.
273. — De môme qu’une nation peut attirer dans son sein une population industrieuse, l’adopter, se l’annexer, dans le but d’augmenter ses forces en tout genre, et notamment ses forces productrices; de même elle peut envoyer au loin une partie de sa population, avec l'intention d’exploiter, soit au profit de quelques-uns des nationaux, soit au profit de la nation prise en corps, les forces productrices naturelles que son sol lui refuse ; et c’est ainsi que les nations modernes ont compris les établissements coloniaux. Les peuples nomades ou barbares cèdent à des instincts d’émigration, d’invasion, mais ne colonisent pas, dans le propre sens du mot. On a vu dans le monde antique les cités grecques et phéniciennes, une fois constituées, se créer des filles à leur image, et tirer de ce lien si naturel des avantages pour l’extension de leur commerce, en môme temps que pour la diffusion du genre de civilisation qu’elles représentaient. Rome qui est restée pendant si longtemps une cité, étendait aussi, non plus son commerce, mais sa puissance politique en fondant des colonies, jusqu’à ce que ces colonies, soudées les unes aux autres et à la cité mère, devinssent les matériaux d’un empire immense, dans lequel l’idée de la cité disparaissait pour feire place à celle de Y Etat. Plus tard, elle a encore procédé de la même manière dans l’ordre religieux, en fondant des colonies spirituelles, pour aboutir à la construction d’une monarchie spirituelle. Au moyen âge, le monde redevenu barbare par bien des côtés, a eu encore des accès d’émigration, d’irruptions, de conquêtes lointaines : mais, par ses côtés civilisés, il
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n'avait, en dehors de l’ordre religieux, rien qui se prêtât à l’idée de colonisation, telle que le monde antique l’avait conçue et pratiquée. Il fallait la découverte de mondes nouveaux et l’avénement de la civilisation moderne pour que la poursuite de cette idée fût reprise sur une échelle bien autrement vaste, dans un but économique et commercial bien mieux dessiné, et surtout dans des conditions bien plus variées.
274. — La colonie est une parcelle du territoire national, souvent séparée du bloc par d’immenses distances, mais que des lien§ naturels y rattachent. La colonie reçoit delà mère patrie ses capitaux, ses entrepreneurs, ses ouvriers, et lui renvoie fréquemment ses colons enrichis. Elle débarrasse la mère patrie d’une population souffrante et inquiète, et ouvre en même temps un débouché à son industrie propre; puisqu’il est clair qu'un pays neuf appellera pendant longtemps de préférence vers l’industrie agricole les bras et les ressources des colons, et qu’ils doivent être naturellement disposésà recourir à la métropole pour s’approvisionner de produits industriels. Ainsi, non-seulement lescolons, mais encore les nationaux restés dans la mère patrie se trouvent coopérer, les uns directement, les autres indirectement, à l’exploitation du pays neuf : et comme ils coopèrent à l’exploitation, il est tout simple qu’ils participent aux avantages qu’elle procure. De tels avantages peuvent parfaitement justifier les sacrifices temporaires que la mère patrie serait dans leeas de s’imposer pour la création et l’éducation de la colonie. Il y a là matière à des recherches, à des comparaisons, à des enquêtes, à des études statistiques et historiques, et aussi à des déclamations, à des agitations d’opinions et
d’intérêts : mais, ce n’est plus un problème de science pure, une question de principes et de généralités.
275. — Cependant, il peut très-bien se faire aussi (pie les liens naturels ne suffisent pas pour maintenir entre la colonie et la métropole la solidarité d’intérêts économiques, et que le Gouvernement juge nécessaire d’employer la force de la législation douanière. Par exemple, dans l’intérêt de la colonie, on lui accordera le monopole de l’approvisionnement de la mère patrie en denrées coloniales, ou l’on restreindra par des droits protecteurs la concurrence, étrangère ; ou bien, dans l’intérêt de la mère patrie, on obligera la colonie à vendre ses produits à la métropole et à ne tirer que de la métropole les articles d’importation dont elle a besoin.
La première hypothèse nous replace exactement dans les conditions où nous étions tout à l’heure quand il s’agissait de notre colonie industrielle ; car, qu’importe en principe que quelques-uns de nos compatriotes fabriquent des montres à Ferney et à Besançon, ou qu’ils fabriquent du sucre à Bourbon et à la Martinique? Dans un cas comme dans l’autre, nous préférerions de bon cœur des compatriotes à des étrangers, si notre bourse n’en souffrait pas; on peut même nous prouver qu’un léger sacrifice fait par nous à titre de consommateurs nous dispense d’un sacrifice égal ou plus grand à titre de contribuables; enfin l’on peut faire appel à notre patriotisme pour nous résigner à un sacrifice pécuniaire, même permanent, pourvu qu’il ne soit pas excessif, et qu'il n’affecte pas trop inégalement les diverses classes de la population métropolitaine.
La seconde hypothèse exigerait une analyse plus délicate. La métropole et la colonie sont alors dans des
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conditions analogues à celles de deux nations qui se lient par un pacte de commerce (184). Pour la métropole comme pour la colonie, il y a un dommage à payer plus cher les produits dont l’importation est nécessaire; pour l’une et pour l’autre il y a un encouragement donné aux forces productrices par suite de l’exportation, encouragement qui disparaîtrait avec le pacte qui les lie. On doit faire la balance des avantages et des désavantages, conformément aux principes que nous avons exposés ailleurs (livre III, chap. IV et Vj.
276. — Il faut visiblement distinguer, parmi les conditions économiques de la production, celles qui tiennent au climat ou à d’autres causes naturelles que les règlements de commerce n’ont nullement le pouvoir de modifier, d’avec celles qui dépendent principalement des mœurs, des habitudes, des ressources et des connaissances acquises î de sorte qu’elles peuvent être à la longue notablement changées, en vertu du régime auquel sont soumises les relations commerciales d’une nation avec les nations étrangères. Il serait extravagant de vouloir remplacer par des serres chaudes le soleil des tropiques (180); et toutes les fois que, sans tomber précisément dans cette extravagance, on engage une lutte entre les lois de la Nature et des règlements humains, on doit compter que la Nature l’emportera, parce qu’elle u, non-seulement plus de force, mais bien plus de constance. Si l’infériorité dans les conditions de la production tient au tempérament des races, à quelques-unes de ces qualités natives qui ne s’acquièrent point par l’éducation et la discipline, il faudra porter le même jugement que s’il s’agissait de l’influence du climat et des ressources naturelles du pays.
m LIVRE IV. - CHAPITRE IV.
Mais on conçoit que le Gouvernement, selon qu’il protège la production nationale contre la production étrangère ou qu’il l’abandonne à ses propres Torces, puisse exciter l’activité ou entretenir l’indolence, tourner d’un côté ou de l’autre les études et les travaux, favoriser ou rendre impossibles les premiers profits et les premières épargnes avec lesquels se formeront à la longue les grands capitaux dont la privation causait l’infériorité des forces productrices d’une nation, et dont l’acquisition, pénible d’abord, obtenue au prix de sacrifices temporaires, la mettra à même d’égaler les nations rivales ou de les surpasser. •
Quelque parti que l’on prenne dans des cas semblables, il convient de se rendre théoriquement compte des effets généraux de la liberté commerciale et de la protection : voilà ce que nous avons tâché de faire dans cet ouvrage à l’aide d’une analyse nouvelle et avec l’intention bien formelle d’être impartial. Le lecteur jugera de notre méthode et verra si nous avons eu par inadvertance le tort qui n’était pas dans notre intention. Après tout, il s’agit bien moins pour les hommes publics de décider des questions de ce genre par la force des arguments et des calculs, que de se rendre compte des causes morales qui agissent sur l’opinion publique et la poussent à se prononcer dans tel sens, à accepter ou à repousser telle mesure particulière, tel plan général de conduite. Nous allons essayer, dans les deux chapitres suivants, de reprendre et de compléter l’examen de la question à ce nouveau point de vue.