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CHAPITRE V

DE LA CONSTITUTION DE L’UNITÉ SOCIALE ET DE LA FUSION DES INTÉRÊTS LOCAUX DANS L’INTÉRÊT NATIONAL.

277. — La via soiale est naturelle à l’homme et la condition essentielle de l’accomplissement des destinées de l’humanité. Dans l’état social, les hommes sont unis par toutes sortes de liens qui tiennent à la communauté d’origines, de traditions, de langage, de croyances, de mœurs, de coutumes, d’institutions politiques, et enfin d’intérêts économiques. Tantôt ces divers liens concourent comme en un seul faisceau et se renforcent les uns les autres, de manière à accuser d’autant mieux l’unité des sociétés ou des groupes ethniques, et à les distinguer nettement les uns des autres : tantôt ces liens se contrarient, les uns tendant à réunir ce que d’autres tendent à séparer ; et alors l’unité sociale est nécessairement moins bien accusée, plus indécise ; les groupes sont moins nettement distincts et peuvent se composer ou se décomposer diversement, selon le point de vue où l’on se place.

Avant d’être fixées au sol, les populations sont déjà constituées à l’état de sociétés par la force des liens du sang, accusés par la ressemblance de physionomie, et dont la communauté ou l’analogie de langage, de souvenirs, de rites et de coutumes est ordinairement l’expression fidèle. Les rivalités politiques et économiques se réduisent à un état habituel d’hostilités entre

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les peuplades voisines, qui se pillent et se poussent les unes les autres. S’il se trouve dans la tribu des forgerons, des tisserands, des trafiquants, des prêteurs sur gage, ils ne songent guère à réclamer une protection contre la concurrence des étrangers. Mais, dès que- les populations se sont fixées, en s’adonnant à l’agriculture et à d’autres professions sédentaires, chaque'centre d’habitation, chaque canton deviennent le siège d’intérêts économiques d’une nature durable, communs à ceux qui habitent et qui habiteront la ville, le village, le canton, et qui tiennent à leur situation, à leurs avantages et désavantages naturels, au besoin de conserver et de transmettre aux générations futures le fruit des travaux des générations antérieures. Plus les générations se succèdent, plus la civilisation fait de progrès, et plus ces intérêts économiques acquièrent d’importance, au point de balancer et quelquefois de surmonter, comme principes d’association, ceux qui tiennent à des institutions religieuses ou politiques en voie de déclin, à des souvenirs qui s’effacent, ou même ceux qui tiennent à la conformité du langage et des mœurs.

278. — Au point où en est arrivée la civilisation des races européennes, on peut réduire à trois chefs les intérêts qui priment tous les autres comme principes d’association: intérêts politiques ou intérêts d’Etat, intérêts patriotiques ou de nationalité, et enfin intérêts économiques. Les accidents de l’histoire ont souvent réuni sous le même pouvoir politique des populations qui ne parlent point la même langue, qui n’ont point les mêmes mœurs, et qui se regardent, ou comme ennemies, ou du moins comme étrangères les

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unes aux autres. D’un autre côté, des populations de même langue, de mêmes mœurs, et qui se regardent comme unies par la nationalité, ont été arbitrairement désunies par la politique. De là des aspirations sourdes ou des luttes ouvertes qui sont devenues de notre temps la grande affaire de la politique et dont nous n’avons point à parler ici. Admettons qu’il doive venir un jour où toutes les questions en suspens seront résolues, et résolues pour le mieux, de manière à faire concorder, aussi exactement que possible, les exigences de la politique et les sympathies ou les exclusions suggérées par le sentiment de la nationalité : on se trouverait encore en face d’intérêts économiques qui pourraient ne pas s’arranger des démarcations établies. La géographie politique n’est point la géographie physique; et la carte de la politique, mise d’accord avec celle de l’ethnographie, ne se confondrait pas encore pour cela avec celle que pourrait tracer l’économiste. Aussi arrive-t-il souvent que, quand un grand Etat s’annexe de nouvelles provinces, l’on reconnaît la nécessité de laisser subsister (provisoirement au moins) les anciennes démarcations douanières; et d’autre part, notre siècle est témoin des efforts que des populations politiquement disjointes, ou qui même appartiennent à des nationalités différentes, font pour se constituer en grandes confédérations douanières ( Zollverein ), c’est-àdire en grands marchés ou arrondissements économiques; non-seulement afin de se procurer les avantages commerciaux et économiques attachés à la liberté de la circulation et du commerce entre toutes les parties d’un vaste territoire, mais encore dans le but de multiplier, au profit de tous, les moyens de défense et de renforcer

les barrières sur le point où un péril commun semble plus menaçant pour tous les confédérés.

Dans la sphère des intérêts économiques, comme dans la sphère infinitésimale où s’accomplissent les mystères de la physique et de la chimie, les contraires paraissent se rechercher, pour se compléter et se saturer l’un l’autre; et par la même raison les semblables se repoussent. Le pays manufacturier a besoin du pays agricole pour y trouver les débouchés de ses produits et pour en tirer sa subsistance, tandis qu’il redoute la concurrence d’un autre pays manufacturier. Mais, sur une plus grande échelle, les conditions du phénomène peuvent se modifier de manière à produire des effets inverses, ce qui n’est pas non plus sans analogie avec les lois' que le monde physique nous présente. Si le district agricole et le district manufacturier se préoccupent moins de leurs rapports mutuels que de leurs rapports avec l’ensemble du monde commercial le système douanier qui convient à l’un contrariera l’autre ; et il y aura une tendance à rompre le lien douanier, et même le lien politique et celui de la nationalité', en tant qu’ils imposent l’unité de système commercial ou économique.

279. — Souvent l’intérêt économique vient renforcer et perpétuer sous une autre forme ce qui tirait d’un principe différent sa première origine. Le but économique de la fondation des villes est d’agglomérer sur un même point les industries qui se prêtent un secours mutuel ; d’offrir aux populations rurales un marché à la fois suffisamment fourni et suffisamment rapproché d’elles, où elles puissent venir s’approvisionner des objets dont elles ont besoin et trouver un

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débouché pour leurs propres produits ; c’est enfin d’occuper et de fortifier un port, une embouchure de fleuve, un confluent de rivières navigables, en tant que position éminemment favorable au commerce avec les pays lointains. Or, il s’en faut bien que l’emplacement et l’importance relative de la plupart des villes aient été exclusivement ou même principalement déterminés par ces conditions économiques. Tantôt le besoin de chercher un refuge sur quelque lieu escarpé, tantôt l’attrait d’un pèlerinage religieux, tantôt la fantaisie d’un prince ont donné naissance à des villes que le hasard des circonstances a ensuite inégalement agrandies. Par là une foule d’intérêts économiques ont aussi pris naissance, qui suffiraient pour conserver et accroître ce qui devait son origine à des intérêts d’un tout autre ordre; puisqu’une ville avec ses constructions publiques et privées, ses rues, ses places, ses marchés, ses ports, ses docks, les routes et les canaux qui s’y relient, représente pour les particuliers et pour le public un capital énorme qu’il faut bien utiliser, et de la perte duquel ni les particuliers, ni le public ne seraient dédommagés par les avantages économiques que l’on pourrait trouver à placer la ville ailleurs. Si un caprice de Louis XIV n’avait pas créé la ville de Versailles, on ne s’aviserait pas aujourd’hui de la bâtir; et certainement, tant que la France restera un pays civilisé, la ville de Versailles subsistera, quand même on laisserait dépérir le fastueux palais, à l’ombre et pour le service duquel elle s’est formée.

Quelquefois les chances de la guerre et de la politique ont agrandi les villes jusqu’à en faire les capitales de puissants empires qui renferment plus de po-

pulalion et de richesses que n’en contiennent de vastes provinces. A la suite des courtisans, des administrateurs, des financiers, des gens de loi, des gens de lettres, des étudiants et dès plaideurs, vierinenl des marchands, des fabricants, des ouvriers que réclament les besoins d’une grande population. L’industrie, le commerce de l’empire se centralisent comme le pouvoir politique et l'administration; et une fois cette centralisation économique établie, elle peut se maintenir par sa vertu propre, s’exagérer même, indépendamment des principes qui en ont été originairement la cause déterminante.

280. — Remarquons bien l’un des caractères essentiels des intérêts purement économiques, lequel a trop peu fixé l'attention. Les intérêts économiques admettent cette double propriété, de n’être pas restreints dans leur durée, tout en n’excitant qu’une sensibilité passagère. Je m’explique. On perce dans une ville une rue nouvelle, on trace dans un pays une route nouvelle, et tout d’abord il y a de l’agitation pour que la rue traverse tel quartier plutôt que tel autre, pour que la route desserve telles ou telles localités intermédiaires. Ce sont bien là des intérêts de l’ordre économique, vivement ressentis au premier moment; et du parti qui sera pris résulteront des effets susceptibles de durer autant que la ville, autant que la civilisation du pays. Cependant, une fois le tracé décidé et exécuté, l’agitation se calmera. Quelques propriélairesy auront gagné beaucoup, d’autres y auront éprouvé du dommage : mais désormais les propriétés se vendront sur le pied de la valeur qu’elles ont acquise, ou déduction faite de la valeur qu’elles ont perdue par suite de l’existence de la rue ou de la route. On pourra

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appliquer ici les remarques appliquées ailleurs à propos de l’impôt foncier (206). Au bout d’un siècle, toutes les propriétés auront changé de mains, et les nouveaux propriétaires seraient très-mal fondés à dire que la rue, que la route, qui a causé et qui cause à leur quartier, à leur canton un dommage réel, leur cause un dommage personnel; comme aussi l’on aurait tort de dire que les propriétaires profitent personnellement de ce qui a réellement avantagé leur quartier, leur canton, leur propriété. On voit que le réel s’oppose ici au personnel, absolument comme dans les doctrines des jurisconsultes. Or, le personnel en ce sens, c’est le vivant, c’est la chair et la moelle de l’homme : le réel, c’est son vêtement, son outil, ou (si l’on veut) c’est un de ces organes qui, sensibles dans les premiers temps de la vie, se durcissent, s’encroûtent jusqu’à perdre la sensibilité et le mouvement vital. Si l’organe endurci est susceptible de durer indéfiniment dans des circonstances convenables, c’est justement parce qu'il ne vit plus, parce que la sensibilité y est éteinte1.

Une ville (la ville de Marseille, par exemple) doit à des circonstances nouvelles un grand surcroît de prospérité. Son port devient un des plus importants du monde entier. Si la ville de Marseille était constituée comme l’antique colonie phocéenne ou comme une cité italienne du moyen âge, si elle avait ses citoyens, ses métèques, ses patriciens, ses bourgeois, ses natifs, ses étrangers, la prospérité de la ville serait ressentie par ses citoyens ou ses bourgeois comme une prospérité personnelle. Mais aujourd’hui rien n’empêche les ou-

Traité de l'enchaînement det idées fondamentales , livre V, chap. 1 , 11° 5*0.

vriers, les capitalistes de tous les points de la France de venir faire concurrence aux bras et aux capitaux marseillais, et de produire ainsi le nivellement des profitset des salaires, autant qu’un tel nivellement est possible. Les avantages de Marseille n’en subsistent et ne s’en développent pas moins, en tant qu’avantages réels : maisils ont perdu la vertu d’agir sur les hommes comme agissent ces intérêts où la personnalité humaine est directement, constamment en jeu ; et la France ne s’émeut pas lorsque quelque indiscret avocat des intérêts de Marseille ou de Bordeaux insinue que Bordeaux ou Marseille pourraient bien proclamer leur indépendance ou se donner à l’Angleterre.

28i. — Il ne faut pourtant rien outrer, et chacun comprend qu’un antagonisme permanent dans les intérêts économiques peut et doit amener la rupture du lien politique, lorsque ce lien devient trop tendu et forcé. Ainsi s’opère pour les colonies lointaines (274) le sevrage et la séparation de la mère patrie. La colonie aura d'abord une sorte de législature et de représentation provinciale qui lui suggérera, vu les distances et la disparité des conditions physiques et sociales, l’idée d’une émancipation politique. Il est naturel que des provinces contiguës, dont les origines (après tout) ont beaucoup d’affinités, se fondent à la longue dans l’unité nationale, et il ne l’est pas moins que des colonies qui peuvent se suffire à elles-mêmes, qui ont acquis un territoire, une population, des forces comparables à celles de la métropole, se détachent d’elles et se créent, avec une existence politique indépendante, une*constitution économique indépendante aussi, autant qu’elle peut l’être dans les conditions actuelles du commerce

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général. C’est ainsi que nous avons vu naître et croître (avec la rapidité que comporte l’état naissant ou la première phase du mouvement vital) des nations toutes jeunes à certains égards, et qui montrent cependant par d’autres côtés que la civilisation les a portées dans ses flancs et enfantées dans sa vieillesse. C’est ainsi qu’il nous a été donné d’assister à une dernière scène de l’acte sublime et mystérieux de la Création, dont les premières scènes sont antérieures à toute histoire connue.

282. — Là où toutes sortes de circonstances ont concouru à fortifier l’unité politique d’un grand Etat et à en soumettre toutes les parties à un régime uniforme, il y a encore bien des intérêts économiques qui se combattent. Cependant, personne ne songerait à y rétablir (tout en respectant l’unité politique) ces barrières intérieures dont les provinces se montraient si jalouses quand elles ne s’étaient pas encore entièrement fondues dans l’unité nationale. Il ne suit pas nécessairement de là que cette jalousie fût un effet de l’ignorance où étaient les provinces de leurs vrais intérêts, ni que l’expérience ait définitivement condamné, au point de vue des intérêts économiques, la résistance qu’elles ont opposée dans d’autres temps à l’unification économique ou douanière. Si toutes ont fait des progrès dansda richesse depuis la chute des barrières, il se peut que d’autres causes générales aient développé partout la richesse, même dans les provinces auxquelles la chute des barrières a effectivement porté préjudice, et qui se seraient plus enrichies encore sans la chute des barrières. On courra moins de risques de se tromper, en disant que la disparition de l’unité provinciale (non pas en tant

que dénomination officielle, mais en tant qu’unité réellement vivante) a fait disparaître le souci des intérêts provinciaux, ou abattu le drapeau autour duquel ils pouvaient se rallier. L’ouvrier, l’industriel, le capitaliste passent d’une province à l’autre comme d’une ville à l’autre. Au besoin, le propriétaire vend son héritage pour replacer en biens-fonds là où les biens-fonds sont d’un meilleur rapport. Le patriotisme local qu’avait fait naître un premier progrès de la civilisation, en attachant les hommes à la contrée qui les a vus naître et qui a vu naître et mourir leurs pères, s’efface sous l’empire d’une civilisation plus avancée, qui rompt les vieilles attaches, et ramène, quoique sous une forme bien différente (265), quelque chose d’analogue à la vie nomade des temps primitifs.

La diversité, sinon le conflit des intérêts économiques, au sein d’une nation chez laquelle les rivalités provinciales se sont décidément effacées devant le sentiment de l’unité nationale, est plutôt un avantage qu’un inconvénient. Elle produit à peu près les effets d’une assurance mutuelle. Quand l’inclémence des saisons, une crise commerciale ou tout autre événement de ce genre mettent un intérêt économique en souffrance, il y a d’autres intérêts que le même genre de souffrance n’atteint pas; et de là des ressources pour venir en aideaux intérêts souffrants, ou du moins pour empêcher que la cause perturbatrice ne porte le désordre dans le corps social tout entier.

285. — En ce sens, la formation des grandes nationalités doit être considérée comme un progrès économique, malgré les charges croissantes qu’imposent aux peuples les frais d’une administration plus compliquée,

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l’entretien des grandes armées, le goûl des grandes entreprises, suites naturelles d’un accroissement de puissance. Nous nous éloignons toujours davantage de l’époqueoù de petites républiques, grâce à leurs richesses, à leur habiletédans l'exploitation de quelques avantages naturels, et surtout à leur énergie patriotique, pesaient plus que de grands royaumes dans la balance du monde politique comme dans celle du monde commercial. Aujourd'hui les intérêts économiques (aussi bien que les intérêts politiques) ont besoin d’un pavillon qui les couvre, qui les fasse respecter dans le monde; et ce pavillon ne peut être que celui d’une grande nationalité.

Cela frappe tous les yeux, surtout lorsqu’il s’agit des nations réputées riches entre toutes les autres, parce que leur activité s’est portée de préférence vers le commerce lointain et l’industrie manufacturière. Tandis que d’autres nations s’agrandissent pour s’agrandir, pour satisfaire l’ambition de leurs souverains, l’ardeur guerrière de leurs troupes, la vanité de tous, ou (si l’on veut) pour accomplir des destinées historiques dont la Providence a le secret,* on en voit d’autres s'avancer pas à pas, avec une merveilleuse constance, vers leur but de suprématie commerciale et industrielle, planter patiemment des jalons, acquérir une à une les positions, les forteresses, les points de relâche, les comptoirs dont l’importance ne se montrera que plus tard. Il faut que ces nations entretiennent à grands frais des escadres, des garnisons lointaines; qu’elles ne reculent point devant des expéditions, des entreprises d’un résultat incertain, ou dont les fruits se feront longtemps attendre. Peut-être faut-il encore, ou du moins a-t-il fallu ne pas

craindre de verser son sang, de prodiguer son or, pour créer des embarras aux nations rivales, pour semer entre elles des germes de dissensions et de guerres, pour épuiser leurs forces, pour lasser leur courage dans des luttes acharnées. Comment répondre aux exigences d’une telle situation, sans une puissante organisation politique et sans une vive excitation du patriotisme qui double les forces politiques?

284. — Cependant la voie parcourue avec tant d’éclat et de succès par quelques nations, ne peut être entièrement négligée par les autres, sans mettre plus ou moins en souffrance leurs intérêts économiques. Dans les temps de l’antiquité et du moyen âge, le commerce qui enrichissait quelques nations privilégiées était un commerce de luxe, dont après tout les autres nations pouvaient se passer, avec profit pour la sévérité de leurs mœurs, et sans que leur constitution économique en éprouvât de trouble sensible. Aujourd’hui que le globe entier est exploité par l’industrie européenne, les produits de la zone intertropicale sont devenus, poulies habitants de l’Europe et des autres régions tempérées, des articles de première nécessité. Il faut que chaque nation s’en approvisionne et produise de quoi les payer. Elle ne peut pas les obtenir par un échange direct, si elle ne produit que des articles encombrants, ou des matières premières qui ne répondraient pas aux besoins, qui ne tenteraient pas les goûts de ces populations lointaines, lesquelles doivent à leur climat d’être par excellence, pour le monde entier, des populations de planteurs ou de producteurs de matières premières. 11 faudra donc que chaque nation européenne devienne, de ce chef, une nation manufacturière (en ce sens

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qu’elle demandera à l’industrie manufacturière plus que ne réclameraient les besoins de sa consommation en articles manufacturés), ou qu’elle se résigne à se dessaisir ap profit d’une nation voisine et rivale, à priver sa propre population d’une partie des matières premières et des denrées alimentaires qu’elle produit, afin d’acheter de ses voisins les denrées exotiques qu’euxmèmes se seront procurées en échange des produits de leur industrie manufacturière (160). Supposons que, pour s’affranchir de cette cause d’infériorité dans le système des relations commerciales, la nation dont nous parlons ait fait tous les efforts que comportent sa situation naturelle et son organisation politique , à l’effet de se donner, à dose suflisante, la qualité de nation manufacturière : il faudra encore qu’elle fasse directement l’échange, le commerce avec des pays lointains, ou qu’elle laisse à ‘des voisins mieux préparés, mieux outillés, tous les bénéfices de ce commerce. Il faudra donc qu’elle ait ou qu’elle tâche d’avoir des ports, des arsenaux, une marine militaire et marchande, des matelots, des armateurs, des comptoirs, des échelles, des colonies, des agents diplomatiques et consulaires. Voilà le cortège des institutions politiques qui revient avec toutes ses exigences. Autrement, il est bien clair que les avantages constamment acquis à une nation sur d’autres, dans un commerce qui ne peut souffrir d’interruption, se manifesteront à la longue, sinon par l’émigration des métaux précieux d’un pays dans l'autre, du moins par une inégale répartition des dons de la Nature et des fruits du travail. Il y aura des nations riches et des nations pauvres par rapport à d’autres (161), suivant le sens très-juste et nullement ar-

bitraire qui s’allache aux mois de pauvreté et de richesse.

Nous avons rapidement indiqué comment, dans l’ordre économique, l’intérêt national se forme et se développe par le concours et la fusion des intérêts loeaux : nous n’avons plus qu’à observer comment, par une continuation du même mouvement, le sentiment ou, si l’on veut, la jalousie des intérêts nationaux s’affaiblit à son tour, de manière à préparer un revirement d’opinion ou un changement de système dans la conduite des intérêts économiques.

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