CHAPITRE VI
DES TENDANCES COSMOPOLITES, ET DE LA FUSION PROGRESSIVE DES INTÉRÊTS NATIONAUX DANS L’INTÉRÊT COSMOPOLITE.
285. — Depuis qu’il y a des philosophes, on a connu une philosophie cosmopolite, dont la prétention est de planer bien au-dessus d’un patriotisme vulgaire ou d’un esprit étroit de nationalité, pour rechercher en toutes choses le plus grand bien de l’humanité et le plus parfait accomplissement des destinées auxquelles on la croit appelée. Et du moment aussi qu’une telle idée s’est produite, les hommes d’Elat> les hommes d’affaires, les esprits qui se piquent de bon sens pratique n’ont pas manqué de la renvoyer au pays des chimères, en soutenant, avec apparence de raison, que les Gouvernements ne sont pas institués pour soutenir des thèses de philosophie; que jamais de grandes nations ne se résoudraient à être martyres d’une idée; qu’elles n’auraient pas l’abnégation d’abdiquer ainsi tous leurs droits de légitime défense, ni même de renoncer aux entreprises offensives auxquelles les pousse le principe d’activité et de vie qui réside en elles.
Cependant, au train dont va le monde, l’esprit le plus en garde contre les illusions de la pensée solitaire ne peut méconnaître une tendance à faire plus ou moins pénétrer dans l’ordre des faits réels et historiques ce qui, pendant si longtemps, avait paru n’appartenir qu’au monde des utopies et des idées. L’avéne-
ment des religions prosélytiques qui appellent tous les hommes à elles, sans dictinction de races et de natiotionalités, a puissamment contribué à préparer cette réalisation historique ou, comme on dit maintenant, cette incarnation de l’idée : mais, aujourd’hui, la force du principe religieux n’est plus même nécessaire. La philanthropie des nations chrétiennes est un principe de civilisation universelle et supérieure, qui subsiste et qui subsistera indépendamment des croyances chrétiennes.
Toutes les populations européennes ont un fonds commun de civilisation qui ne tient pas seulement à la primordiale affinité des races, à la communauté des croyances religieuses (au moins sur les points fondamentaux), mais encore aux accidents de leur histoire et aux intluences communes que d’antiques civilisations ont exercées sur elles. En conséquence, il y avait déjà au quinzième siècle un monde européen, sorte de patrie commune à une grande association de peuples, rappelant (sur une plus grande échelle) ce qu’avait été le monde grec dans l’antiquité et ce qu’était à cette même époque le monde chinois. L’Europe pourtant n’est encore qu’une bien petite partie du monde habitable : il fallait, pour ainsi dire, qu’elle sortit de chez elle sans cesser d’être elle-même, et qu’elle se déversât sur le globe entier, pour que l’idée cosmopolite, dans son acception économique, eût vraiment à quoi se prendre et de quoi justifier son nom.
286. — Il ne faut nullement confondre la philanthropie avec les tendances d’une économie cosmopolite. La philanthropie, comme le prosélytisme religieux, embrasse dans le cercle de ses sympathies
toutes les races humaines^ avec leurs innombrables variétés d’organisation , d’instincts et de cultures. Or , qui oserait • soutenir que toutes sont capables d'arriver à cet état de civilisation qui est le nôtre, auquel s’appliquent nos théories économiques, èt que naturellement nous regardons comme le meilleur? N’avons-nous pas au contraire les plus justes motifs de croire que l’expansion des races civilisées à notre manière condamne à una destruction assez prochaine les races inférieures que leur climat ne protège pas contre nous, et qui ne nous empruntent que des principes délétères : soit parce que leur constitution les rend en effet inhabiles à s’inoculer les principes civilisateurs, soit parce qu’il faudrait pour cela un temps que notre impatience de jouir et de nous développer nous-mêmes ne peut leur laisser? A coup sûr il y a là une perte pour celui qui se complaît dans la contemplation esthétique de la Nature, dans l'admiration de l’étonnante variété des formes qu’elle produit. Il y a même là une perte pour l’étude philosophique de l’homme : car, comme quelqu’un l’a dit, il sera trop tard pour étudier l’homme quand il n’y aura sur la terre que des Européens. Il est plus agréable pour l’amateur de plantes et plus instructif pour le botaniste de rencontrer toutes les espèces de bruyères qui vivent côte à côte dans l’Afrique australe (ou dont les diverses stations se subordonnent au relief d’un sol accidenté), que de parcourir dans le nord de l’Asie des steppes immenses, toutes envahies par la même espèce de bruyère. Et si l’on a l’utile en vue, quel moyen de prouver (indépendamment de toute idée de propagande religieuse) qu’un sauvage a gagné beaucoup à
se revêtir tant bien que mal de nos accoutrements, ou qu’il vaut mieux que le coolie chinois cultive péniblement la canne à sucre, là où l’insouciant indigène vivait nonchalamment d’un peu d’ignames et de maïs (4)? Il s’agirait toujours (on le voit bien) d’établir des comparaisons entre des choses qui n’admettent point de commune mesure et qui n’ont rien de comparable (240).
Donc il faut se restreindre et admettre que le rapprochement porte sur des choses congénères, sur des nations qui participent au même système général de civilisation, et qui ont de nombreux points de contact, de nombreux rapports de commerce. A la faveur de telles restrictions, l’on se fait fort bien l’idée d’un intérêt général ou cosmopolite, susceptible d’être mis en contraste avec un intérêt national. Que des montres soient fabriquées à Ferney ou à Genève, à Besançon ou au Locle(271), cela peut intéresser la France ou la Suisse, mais n’intéresse nullement le reste du monde : au lieu qu’il est d’un intérêt général que les meilleures montres soient fabriquées dans les meilleures conditions, c’est-à-dire au meilleur marché possible. Assurément cela n’intéresse point les peuplades sauvages, les nations barbares; mais cela intéresse tous les peuples initiés à la civilisation européenne, ou qui ont fait à leur manière (comme les Chinois) assez de progrès dans la civilisation générale pour mettre du prix à la mesure précise du temps.
287. — Nous avons vu que les Gouvernements peuvent exercer en beaucoup de choses une action réglementaire ou protectrice, saus y être sollicités par des sentiments de défiance ou de jalousie nationale ; et par
conséquent, de ce chef, les progrès des tendances cosmopolites n’entraîneraient pas nécessairement une diminution de la fonction gouvernementale, une plus grande émancipation de la société au point de vue économique. Il faudrait toujours protéger les générations à venir contre les abus de jouissance de la génération actuelle; il faudrait toujours fournir à la puissance publique les moyens de faire ce qui est de l’intérêt général de la société, et ce qui ne peut se faire par les seules sollicitations de l’intérêt privé. Mais les progrès des tendances cosmopolites et des communications entre les peuples auraient en ceci deux conséquences générales. D’une part ils supprimeraient à la longue toutes les différences arbitraires entre les différents systèmes de protection gouvernementale, toutes celles qui n’auraient pas leur raison essentielle dans la diversité des conditions extérieures, des climats, des productions et des constitutions économiques imposées à chaque peuple par son génie et son histoire. D’autre part ils obligeraient les Gouvernements à se concerter pour la plupart des grandes mesures de protection ou de direction gouvernementales, auxquelles les populations gouvernées auraient un égal intérêt. C’est-à-dire que la force des choses, en créant des intérêts généraux dont la sphère engloberait celles des intérêts de chaque nation en particulier, placerait au-dessus des pouvoirs nationaux une direction commune ou supérieure : de même que, pour des Etats confédérés et qui néanmoins résistent à se fondre dans une même unité nationale, il y a au-dessus des pouvoirs cantonaux un pouvoir fédéral, chargé de la représentation, de la direction et de la défense des intérêts fédéraux. Il est
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vrai que ce pouvoir fédéral est confié d’ordinaire à une autorité permanente ou à des corps qui se rassemblent périodiquement : tandis que (à moins de tomber dans l’utopie d’une république chrétienne ou d’un conseil d’Amphictyons) l’on n’imagine pas que la direction commune des intérêts communs à plusiers nations politiquement indépendantes puisse s’exercer autrement que par la voie du concert diplomatique, chaque fois que le besoin s’en fait sentir (92). Mais qu’importent les formes mises à l’exercice d’une autorité, sa permanence ou son intermittence, pourvu qu’elle réponde aux besoins de la situation et qu’elle atteigne le but ?
288. — Tout ce qui n’a pour motif que de conserver et d'accroître la puissance politique d’une nation serait évidemment sans valeur aux yeux d’une philosophie cosmopolite qui compterait sur l’avénement d’une sorte de règne messianique, sous lequel tous les différends entre les peuples seraient vidés pacifiquement, pour le plus grand avantage des parties en litige : la raison générale réprimant les passions et les entreprises injustes, aussi bien chez les peuples que chez les particuliers. Nous croyons volontiers, pour notre part, que les progrès de la civilisation générale nous rapprochent un peu, à chaque étape séculaire, de cet état idéal : et pourtant, si l’idéal (comme nous le croyons aussi) ne peut jamais être à beaucoup près atteint ; s’il y a dans l'homme social et dans les nations prises en corps un fond d’instincts sauvages qui ne sauraient jamais être entièrement réprimés, il en faut conclure que tous les sacrifices économiques faits en vue de maintenir la force des pouvoirs publics, au dedans et au dehors, se justifient économiquement, même dans le sens d’une
philosophie cosmopolite. Voilà de grandes nations qui se tiennent, comme on dit, en échec, en entretenant des flottes, des forteresses, des armées immenses et qui coûtent bien cher. De plus, la prévision d’une rupture, la crainte de se mettre pour des approvisionnements nécessaires à la discrétion de l’ennemi, la nécessité de ménager des forces contributives, obligent de maintenir des règlements économiques nuisibles (on l’accorde) au développement de la richesse générale. Il vaudrait mieux sans doute que la nature de l’homme permit de s’affranchir de telles nécessités. Cependant, si à la faveur de pareils sacrifices on prévient, on rend de plus en plus rares des révolutions, des guerres bien autrement ruineuses, et par ce qu’elles détruisent, et par ce qu’elles empêchent de produire, la philosophie le plus décidément cosmopolite sera bien forcée d’approuver des sacrifices qui tournent effectivement au plus grand avantage économique de toutes les nations, lors même qu’ils ne semblent faits que dans un but d’agression ou de défense nationale.
On ne peut pas précisément comparer des nations luttant les unes contre les autres, sous l’aiguillon de l’intérêt national, à des particuliers luttant entre eux pour leurs intérêts particuliers. La loi des grands nombres (9) et les compensations qu'elle opère ne trouvent pas leur application dans un cas comme dans l’autre. Il s’en faut que les progrès du droit international aient éloigné les peuples (considérés dans leurs rapports mutuels) de ce que nous ap'pelons l’état de nature, autant que les progrès du droit civil et des institutions qui le protègent en ont éloigné les simples particuliers. Cependant il serait étrange que l’on voulût fonder toute
la doctrine économique sur une identité présumée entre la direction de l’intérêt national et celle de la résultante des intérêts particuliers livrés à eux-mêmes, sans être porté aussi à admettre que, de la lutte des intérêts nationaux, doit sortir le plus grand bien, au point de vue de l’intérêt cosmopolite. Or, il suffirait que cette dernière proposition fût vraie dans une certaine mesure pour que ce qui semble d’abord n’avoir d’autre raison d’être qu’un intérêt d’égoïsme national , tournât en définitive au profit de l'intérêt cosmopolite.
289. — Au reste, des questions peuvent comporter une solution précise au point de vue de l’intérêt national et n’en pas comporter au point de vue de l’intérêt cosmopolite, auquel pourtant elles ne sont point indifférentes. Par exemple, l’interposition d’une barrière permet de faire avec des bras, en deçà de la frontière, ce qu’on ferait au delà plus économiquement avec des machines, à la faveur du bas prix du combustible ou de l’abondance des capitaux. Le Gouvernement ne maintient la barrière que parce qu’il est bien établi qu’elle ne pourrait être levée sans déchet dans la population ouvrière et dans la somme des revenus nationaux, toute balance faite des avantages qu’une baisse de prix procurerait aux consommateurs nationaux. D’après l’hypothèse (que nous demandons qu’on nous accorde, puisqu’il ne s’agit que d’un exemple), la question se trouve donc résolue au point de vue de l’intérêt national. Elle le serait encore, quoique dans un autre sens, pour le philosophe cosmopolite, s’il lui était prouvé que la suppression de la barrière aura pour effet, ou de faire vivre mieux et avec moins de fatigue le même nombre d’hommes (n’importe leur nalio-
nalité), ou d’augmenter à la fois, pour le groupe ethnique pris dans sa totalité, l’aisance moyenne et la consommation (242). Mais, si cette suppression de barrière ne doit augmenter l’aisance moyenne dans le groupe ethnique que l’on considère, que sous la condition d’un déchet dans la population totale du groupe, la question pourra bien figurer parmi celles qui n’admettent pas de solution scientifique, ou pour lesquelles chacun adopte au gré de ses sentiments et de ses croyances, en dehors de la science positive, un principe de solution.
290. — En général, tout ce qui pousse au déploiement des forces productrices, aux efforts, aux recherches, à l'invention, n’importe chez quelle nation, doit être favorablement accueilli par l’esprit cosmopolite, lors même que l'intérêt national en serait partout momentanément contrarié. Ce qui- ne réussit point ici et dans les conditions actuelles, réussira un jour ailleurs dans des conditions différentes. Les mesures mêmes par lesquelles un Gouvernement protège les nationaux contre la concurrence étrangère, peuvent être acceptées par une philosophie cosmopolite, lorsqu’elles stimulent l’énergie productrice de la nation protégée, au point d’accroître la somme des forces productrices mises en jeu dans le monde civilisé, après qu’on a fait la part de l’atteinte qu’elle peut porter aux forces productrices des nations étrangères. Que l’industrie d’une nation se développe à la faveur d’un système protecteur, et les développements consécutifs de sa population, de son activité, de ses besoins, pourront rouvrir à la production étrangère, autrement dirigée, des débouchés plus vastes que ceux qui lui avaient été fermés par l’éta-
blissement du système protecteur. Il est vrai que toute cette théorie du développement des forces productrices par voie de protection, d’éducation et d’encouragement, suppose qu’il ne s’agit que d’une protection temporaire, d’une éducation qui se termine. Au cas contraire, il ne faudrait pas encore conclure que les avocats du système protecteur ont décidément perdu leur cause, en tant qu’ils se placent sur le terrain des intérêts nationaux, mais seulement qu’ils l’ont perdue, en tant qu’ils voudraient la placer 60us le patronage d’une philosophie cosmopolite.
* Par exemple, il y a un avantage économique évident à rapprocher le siège de la production du siège de la consommation, toutes les fois que ce rapprochement peut se concilier avec les avantages que procure une meilleure organisation du travail, lorsque la production a lieu sur une échelle suffisamment grande : et par conséquent les gênes temporaires conseillées par l’intérêt national, à l’effet de forcer le travail producteur à se distribuer avec plus d’uniformité, tout en lui ménageant les moyens de s’organiser sur une échelle suffisante, pourront être d’accord avec l’idée que poursuit une philosophie cosmopolite. Mais, s’il fallait que ces gênes fussent indéfiniment maintenues dans un intérêt national, ce serait la preuve que les avantages attachés à la concentration de la production l’emportent décidément (dans le sens d’une philosophie cosmopolite) sur ceux que procure un plus grand rapprochement des producteurs et des consommateurs.
291. — Nous nous sommes peut-être trop étendu sur ces raisonnements abstraits et arides : revenons au train du monde; voyons quel mouvement nous em-
porte et quel courant d’opinion doit en définitive prévaloir sur tous les raisonnements. Par le seul effet des progrès de la civilisation et de l’industrie, les barrières entre les peuples tendent à s’abaisser. Le commerce, les voyages si prodigieusement facilités, multiplient entre eux les relations et les contacts; la locomotive brise, par sa vitesse et par sa masse, les lignes de douane et de police. Quand on se lève le matin dans la capitale d’un grand empire, pour se coucher le soir dans une autre métropole, il devient difficile de se figurer qu’on ne vit plus dans le même monde et dans la même société. Les riches vont chercher le plaisir ou le délassement; les négociants, les spéculateurs, les entrepreneurs, les ingénieurs vont chercher l’emploi de leur activité; les pauvres vont chercher le travail manuel, le pain quotidien; et quelquefois l’émigration des populations souffrantes, secondée de toutes les ressources de la civilisation moderne, prend des proportions inouïes, quant aux masses et quant aux distances.
Le mouvement international des capitaux, auquel participaient exclusivement autrefois les grands capitalistes, entraîne aujourd’hui, à la faveur des institutions de Bourse et de Banque, les plus modestes épargnes. Ici apparaissent surtout les avantages des libres communications entre les peuples : puisque, d’une part, la nation qui exporte des capitaux (habituellement sous la forme de produits de son sol et de son industrie), voit la production encouragée dans son sein par cette exportation même; et que, d’autre part, des capitaux ne sont importés chez une autre nation que parce qu’ils y trouvent un placement avantageux, en développant son industrie et en lui
laissant un bénéfice net, après qu’elle a payé l’intérêt du capital emprunté à des capitalistes étrangers. Il se produit d’ailleurs un fait auquel on n’a pas assez pris garde: c’est que, dans les conditions de progrès général où sont entrées depuis longtemps et pour longtemps les nations les plus civilisées, le temps se charge de payer en grande partie les dettes de nation à nation, comme celles de particulier à particulier et de Gouvernements à particuliers (201). La hausse progressive des valeurs, la dépréciation progressive du numéraire métallique suffisent pour amener ce résultat, sans parler des autres causes de déchet qui, à la longue, liquident tous les comptes de deniers. Semblable à un grand propriétaire terrien, qui peut être gêné, mais qui ne se ruine pas, la nation réputée la moins opulente conserve son sol, ses mines, ses côtes, ses fleuves, tous ses avantages naturels : tandis que d’autres nations qui regorgent de capitaux s’empressent de les mettre à son service, en vue d’avantages actuels qui ne peuvent avoir la même solidité ou la même durée, et pratiquent ainsi la philosophie cosmopolite, bien mieux qu’elles ne comptent au fond la pratiquer, apparemment parce qu’une force supérieure pousse l’humanité dans cette voie.
292. — Voilà un genre de cosmopolitisme pratique qui ne peut manquer d’avoir une grande influence sur les idées et sur les faits, particulièrement en ce qui touche à l’économie des sociétés. Il doit amener sur une plus grande échelle quelque chose qui ressemble à la fusion des intérêts locaux ou provinciaux dans l’intérêt national (282). Comment les nations pourraientelles continuer d'être séparées les unes des autres aussi
profondément que par le passé? Ce que l’on nomme le progrès de la tolérance religieuse (c’est-à-dire au fond le progrès de l’indifférence religieuse) ne permet plus que les hommes se haïssent, se persécutent ou se combattent à cause de leurs croyances religieuses. Les mœurs de chaque peuple perdent de leur singularité. En voyant fonctionner côte à côte dans des pays voisins, ou successivement dans le même pays, des Gouvernements si divers, on apprend à mettre moins d’importance à la forme et même aux principes politiques des différents Gouvernements. Quand le drapeau national est moins souvent déployé sur les champs de bataille, il ne se peut que le sentiment même de la nationalité ne perde de sa vivacité. S’il n’y avait plus de guerres de peuple à peuple et si la langue n’était pas là, comme principe conservateur de la nationalité, on pourrait craindre que le patriotisme national ne s’émoussât à la longue, autant que s’est émoussé le patriotisme provincial. Or, quoique la langue universelle rêvée par les philosophes soit une chimère, il y a, sur. le chapitre même de la langue, un progrès incontestable dans le sens de la simplification ou de la suppression des diversités. Deux langues suffisaient dans l’empife romain à tous les besoins de la civilisation proprement dite; à l’est de l’Asie, une langue écrite suffit pour quelques centaines de millions d’hommes: quatre ou cinq langues suffisent. à toutes les exigences de notre civilisation européenne, aux savants, aux politiques, aux gens d’affaires; et l’avenir réduira plutôt qu’il n’augmentera le nombre de ces instruments de la civilisation générale.