‹ Principes de littérature [microforme]Chapitre 170 sur 225 · LETTRES D'EXCUSE · texte numérisé non relu

LETTRES D'EXCUSE

que je ne devais pas voir, et la Providence m'en a récompensé par une rencontre à laquelle j'étais loin de m'attendre. A la gare du chemin de fer, je me suis trouvé face à face avec M. de Montalembert, qui s’en allait à sa maison des champs par Montbard. C'était un voyage de huit heures à faire ensemble, et il y avait à peu près dix-huit ans que cela ne nous était arrivé. Je l’ai retrouvé, pensant comme moi sur une foule de choses. Il m'a semblé que nous étions en 1832, lorsqu’il y a vingt ans, nous revenions ensemble de Munich à Paris, au sortir de Rome. J’ai eu un véritable bonheur à me retrouver un peu près de lui. Hélas ! quel voyage que ce monde, et qu'il sera bon d'arriver au lieu où tout sera clair et stable !

Je vous demande de nouveau pardon de mon escapade d’écolier. Ce sont là de mes coups, pour dire avec le poète, mais qui sans venir du cœur ne peuvent rien contre celui qui vous est à jamais dévoué.

Louis VEUILLOT A M. H. PARROT, Epoisses, le 19 décembre 1866.

Mon cher Henri,

Pardonne-moi de te répondre si tard. J'en ai gémi véritablement, en pensant que mon silence pouvait te donner quelques doutes sur ma vieille amitié. Mais le livre que je viens de publier m'a entraîné dans un torrent de correspondances et de travaux, dunt je n'ai pu encore me dégager après un mois. J'ai fui à la campagne, dans l'espoir d'y trouver un peu de loisir; je n'ai pu éviter que les visites, et encore‘ les lettres et les journaux m'ont suivi. J’en aurais eu raison en été ; mes yeux se laissent terrasser en hiver, car je ne peux ni lire ni écrire à la chandelle. Où est le temps où une chandelle et moi nous passions la nuit en si bon accord ? Enfin, mon vieux, me voici, et, tu n’en doutes pas, toujours le même quant au fond. Je n'ai rien oublié,

rien n’est fané, et la Couture n’est nullement à trente ans de moi. J'ai amèrement regretté d’avoir perdu ta dernière visite. Si tu m'avais laissé ton adresse, tu aurais trouvé mon nom ou ma personne en rentrant au logis.

Louis VEUILLOT A MGR DE SALINIS.

Rome, 22 février 1859.

Je rougis d'être resté quarante jours à Rome sans vous écrire, très vénéré Seigneur et Père. Au moins n'y ai-je pas passé une heure sans me souvenir de vous. Ce qui m'accable, c'est le plaisir. Que le temps est changé ! À peine avons-nous vu la pluie un instant. [Il n’y a pas moyen de rester à la maison par ce ciel magnifique, surtout lorsqu'on a une sœur à promener. Jai donc mené la belle vie espagnole, qui consisté à regarder le ciel, à prier Dieu et à ne rien faire. Je n’a pas envoyé trois lettres en France, et je n'ai pas trois fois lu le journal jusqu'au bout. A la longue, cela devient fatigant, et malgré le soleil, malgré la paresse, malgré le succès, je me prépare délicieusement à partir.

Le Saint-Père a été plein de bonté pour nous. Je l’ai vu trois fois longuement. Il a fait des cadeaux à ma sœur et lui a envoyé officiellement, par Mérode, le jour de la Chandeleur, l’un des trois beaux cierges qu’on donne aux personnes de grande distinction. Cela ne s'est peut-être jamais fait pour une personne de si petite condition, ou plutôt qui n’a pas de condition du tout. Il m'a donné à moi de beaux ouvrages que j'ai demandés à la Propagande, et quarante estampes choisies de la Calcographia camérale. Deux fois, depuis six ans, on en a donné douze. Enfin, j'ai eu sans difficulté aucune tout ce que j'ai désiré, et ma pauvre sœur a été traitée en ambassadrice.

Adieu, Monseigneur. Agréez le sentiment tout filial de votre très humble et tout dévoué serviteur.

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