MME DE SÉVIGNÉ A SA FILLE
A Paris, ce mercredi des Cendres, 23 fév. 1680.
Ma chère enfant, votre vie de Marseille me ravit : j'aime cette ville qui ne ressemble à nulle autre. Ah: que je comprends bien les sincères admirations de Pauline ! que cela est naïf, que cela est vrai, que toutes ses surprises sont neuves ! que je la crois jolie ! que je lui crois un esprit qui me plaît! Il me semble que je l'aime, et que vous ne l’aimez pas assez : vous voudriez qu’elle fût parfaite ; avait-elle gagé de l’être au sortir de son couvent? Vous n'êtes point juste: et qui est-ce qui n’a pas de défauts ? En conscience, vous attendiezvous qu’elle n’en eût point ? où preniez-vous cette espérance? ce n'était pas dans la nature: vous vouliez donc qu’elle fût un prodige prodigieux, comme il n'y en à jamais eu. Il me semble que si j'étais avec vous, je lui rendrais de grands offices, rien qu’en redressant un peu votre imagination et en vous demandant si une petite personne qui ne songe qu’à plaire et à se corriger, qui vous aime, qui vous craint et qui à bien de l'esprit, n’est pas dans le rang de tout ce qu'il y a de meilleur. Voilà ce que mon cœur vous a voulu dire de ma chère Pauline, ‘ue j'aime et que je vous prie d’embrasser tout à l'herire pour l'amour de moi. Ajoutez-y cette bonne conscience qui la fait si bien renoncer au pacte, quand elle voit les diableries des joueurs de gobelets. Cette vie, quoique agréable, vous aura fatiguée ; en voilà trop pour vous, ma chère fille ; vous vous couchiez tard, vous vous leviez matin: j'ai eu peur pour votre santé. Ce qui fuit que je ne vous parle point de la mienne, c’est qu’elle est comme je souhaite la vôtre, et que je n’ai rien à dire sur ce sujet.
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