MADAME DE MAINTENON A MADEMOISELLE D’AUBIGNÉ
Je vous aime trop, ma nièce, pour ne pas vous dire vos vérités : je les dis bien aux demoiselles de Saint- Cyr! Et comment vous négligerais-je, vous que je regarde comme ma propre fille? Je ne sais si c’est vous qui leur inspirez la fierté qu’elles ont, ou si ce sont elles qui vous donnent celle que l’on admire en vous. Quoi qu’il en soit, vous serez insupportable si vous ne devenez humble. Le ton d'autorité que vous prenez ne vous convient point. Vous croyez-vous un personnage important, parce que vous êtes nourrie dans une maison où le roi va tous les jours? Je ne suis point prévenue contre vous, et je vous aime; mais je vois en vous un orgueil effroyable.
Vous savez l'Evangile par cœur ; eh ! qu'importe, si
vous ne vous conduisez point par ses maximes ! Songe que c’est uniquement la fortune de votre tante qui à fait celle de votre père, et qui fera la vôtre ; et moquezvous des respects qu’on vous rend. Vous voudriez même vous élever au-dessus de moi! ne vous flattez pas ; je suis très peu de chose, et vous n'êtes rier. Je vous parle comme à une grande fille, parce que vous en avez l'esprit. Je consentirais de bon cœur que vous en eussiez moins, pourvu que vous perdissiez cette présomption ridicule devant les hommes et criminelle devant Dieu. Que je vous retrouve, à mon retour, modeste, douce, timide, docile: je vous en aimerai davantage.