‹ Principes de littérature [microforme]Chapitre 81 sur 225 · LE SECRET DU BONHEUR · texte numérisé non relu

LE SECRET DU BONHEUR

Il y avait, au quatorzième siècle, dans la ville de Cologne, un célèbre prédicateur appelé Jean Tauler. IE était renommé pour sa science et pour sa charité. Il | entra un jour dans une église. et, répandant son cœur

devant le bon Dieu, il lui demanda de lui faire connaitre la meilleure manière de le servir.

Quand sa prière fut terminée, il sortit de l’église ; à la porte, accroupi sur un des degrés, gisait un pauvre, à peine couvert de quelques vieux haïllons, et si défiguré, que sa vue seule faisait pitié ; son visage était à moitié rongé par un ulcère, il avait perdu un bras et une jambe, et son corps était couvert d’affreuses plaies.

Le bon l'auler, touché de compassion, s'approche de lui, tire de sa bourse une petite pièce d'argent et, saluant ce pauvre homme : ‘ Bonjour, mon cher ami, lui dit-il.—Je vous remercie, Monsieur, lui répondit le pauvre ; mais je n'ai jamais eu de mauvais jours.”

Tauler crut que ce malheureux infirme l'avait mal compris. ‘ Je vous souhaite le bonjour, lui répéta-t-il ; je vous souhaite d’être heureux et d’avoir tout ce que vous pouvez désirer.—J’entends bien, repartit le men- ‘ diant ; et je vous remercie de votre charité, mon bon

maître ; mais il y a longtemps que votre souhait est accompli.”

Ce bonhomme a perdu la tête, pensait Tauler en lui-même, ou bien il est sourd, et élevant la voix: “ Vous ne m'’entendez donc pas? lui cria-t-il, je vous souhaite d’être heureux.—EÆEh ! mon Dieu, répondit le pauvre, ne vous fâchez pas, mon cher maître ; si fait, je vous entends bien, et je vous réponds de nouveau que je suis très heureux, que j'ai tout ce que je désire, et que je n'ai jamais de mauvais jours.”

Un instant Tauler le crut fou ; cependant, il y avait dans la parole de cet homme un certain accent qui le frappa. Il s'approcha donc de lui, s’assit à ses côtés et lu° demanda de lui expliquer ce que tout cela voulait dire.

‘ Oh ! Dieu, lui dit avec abandon ce bonhomme, c’est bien simple. Je sais, dès mon enfance, que Dieu est sage, juste et bon; dès mon enfance j'ai souffert; j'ai été attaqué de la cruelle maladie qui m'a dévoré une partie du corps ; j'ai été pauvre toujours... Je me suis

dit: Rien n'arrive que par la volonté ou la permission

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du bon Dieu. Or le bon Dieu sait mieux que moi ce qu'il me faut; 1l m'aime comme un père aime son enfant.

“ Je suis donc bien sûr que ces souffrances-là sont pour mon plus grand bien, Je me suis aussi habitué à ne vouloir jamais que ce que veut mon bon Seigneur ; s'il m'envoie la maladie, je la reçois comme la bienvenue, comme ma sœur; s’il me donne la santé, je la reçois de même avec joie. Si je n'ai pas de quoi manger, je jeûne de bon cœur pour expier mes péchés et ceux des autres ; si je n’ai pas de quoi me vêtir, je pense à mon Sauveur nu dans sa crèche et sur sa croix, et je me trouve plus riche encore que lui; si je souffre sur la terre, je serai plus heureux dans l'éternité... Que vous dirai-je? Je suis toujours content ; si je pleure d’un œil, je ris de l’autre ; je veux tout ce que Dieu veut, et rien que ce qu'il veut ; je ne désire rien que de faire sa volonté. Vous voy ez donc, mon bon maître, que je suis très heureux, que je n’ai jamais de mauvais jours et que j'ai tout ce que je désire.”

Tauier pleurait en silence. Jamais il n'avait entendu unaussi beau sermon ; 1l donna au pauvre son manteau et un petit écu, le seul qu’il portât dans sa bourse ; et, malgré la plaie de son visage, il l’embrassa avec transport.

Il rentra à l’église, remerciant Dieu de lui avoir montré la méthode la plus parfaite de le servir.

(MGR de SÉGUR.) UNE CONVERSION AU IV® SIÈCLE,

Deux officiers de la cour qui se promenaient hors des murs de Trèves, s'étant détachés de leurs Compagnons, arrivèrent à une maison habitée par des serviteurs de Dieu, par des moines. Etant entrés, ils virent un livre sur la table : c'était la vie de saint Antoine; l’un des officiers commença à lire, et, au récit de cette vie du désert, innocente et pure, sous des cieux sans nuages

et en communication avec Dieu, exempte de passions et d'injustices, le pauvre officier, tout meurtri probablement des injustices de la cour, se sentit ému d’un désir infini, et, se tournant vers son ami: “ Où nous mènent tous nos travaux? dit-il, que poursuivons-nous? Que peut être notre espoir, sinon de devenir amis de l’empereur ? Et avec quel péril ! Or il dépend de nous de devenir amis de Dieu et dès aujourd’hui.” Il recommença à lire, et son âme changeait, et son esprit se dépouillait du monde ; il lisait, et les flots de son cœur roulaient tumultueusement. Il frémit un moment, il jugea, il se décida, et, déjà vaincu, dit à son ami: ‘ L’en est fait, je romps avec mes espérances, je veux servir Dieu ici même et sur l’heure.” Son ami l’imite : leurs deux compagnons les rejoignent, apprennent leur détermination et les quittent en pleurant; mais c'était sur eux-mêmes qu'ils pleuraient.

(OzANAM.)

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