L'ETÉ DE SAINT MARTIN
Par une journée froide et brumeuse du mois de novembre, le grand saint Martin était en voyage, s'en allant, malgré son âge, à la poursuite d’un pécheur égaré.
Mais voilà qu'un gémissement plaintif l’arrête soudain, et il voit grelottant et accroupi contre le tronc d’un vieil arbre, un mendiant tout trans, de froid.
La bise soufflait; la neige, redoublant ses flocons, menaçait d'envelopper le vieillard.
Le bon saint se dépouille de sa tunique et en couvre le malheureux, sans songer que lui aussi va être exposé au froid qui pénètre et endolorit.
La neige a bientôt couvert ses épaules, et il tremble, le saint évêque.
Mais le bon Dieu fut ému, et il commanda au soleil de percer la nue grisâtre et neigeuse, d'accompagner le saint tout le long de son voyage, et d'être plus chaud qu’à l’ordinaire.
Et depuis, le jour de saint Martin, le soleil, chaud comme aux jours d'été, vient rappeler aux riches que l'hiver va venir et qu’il faut songer aux pauvres du bon Dieu.
N° 13 (pages 73 et 81).
Narration badine.
LE PERROQUET DE Me RATAPOL,
M"° Ratapol est aubergiste, aubergiste unique, dans un village des environs de Paris. On aperçoit au-des-
sus de son logis une enseigne de ferblanc, sur laquelle est bariolée une espèce de soldat, et quiconque sait lire peut épeler en passant :
Au grenadier français, On donne à botre et à manger.
Avant de commencer mon histoire, je dois vous faire une confidence : c’est que Mme Ratapol, sous son épaisse enveloppe, cachait un cœur plein de tendresse pour... (hélas ! elle était seule au monde), pour un vieux perroquet, qu’elle avait acheté à un colporteur en tournée. Jacquot (c'était le nom de l'objet adoré), Jacquot n’était pas beau, ses plumes semblaient déteintes, sa tête devenait chauve ; mais il parlait si bien! il laissait surtout si longtemps parler, sans l’interrompre jamais, sa maitresse affectionnée !
Un jour débarque chez l'aubergiste, M. Anatole Théodule Barnabé Frotteloup, artiste de son état, originaire de la Gascogne. Artiste et Gascon, jugez! Il était sec et maigre autant que Madame Ratapol était ronde et dodue.
— Bonjour, la mère, bonjour.
—Serviteur, monsieur.
—Vous donnez à boire et à manger, dit votre enseigne.
—-]e donne... vous comprenez.
— "Très bien ! j'ai, voyez-vous, une faim atroce ; faitesmoi le plaisir de me servir quek que chose.
—Ma foi, vous tombez bien; j'ai précisément eu hier des pratiques, et il me reste de quoi vous régaler.
Et Madame Ratapol étendit sur la table une nappe déjà passablement tachée, mit une serviette, un verre, un couvert d’étain.
—Quel vin boira monsieur ?
—Du bon; huit sous le litre. Hâtez-vous, allons!
L’aubergiste, après avoir mis sur la table un gros pain de quatre livres encore intact, apporta dans un petit plat de faïence une carcasse de poulet dans un reste de
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sauce figée, et, en le déposant, elle s’écria d’un air triomphant :
— Voilà, monsieur !
—Ah! voilà? Qu'est-ce que c'est que ce voilà, s'il vous plaît ?
— Du poulet, monsieur, et du bon, je vous l’assure.
—Mauis il a déjà été mangé, ce poulet-là ?
Et du bout de son couteau l'artiste tournait et retournait le morceau servi, et la grimace de sa figure prouvait assez qu'il n’était pas enthousiasmé de l’inspec- {ION.
— Dites donc, murmura-t-1l en s'adressant à la grosse mére, elles avaient furieusement appétit, vos pratiques.
—Oh ! pour ça, je vous en réponds.
Et Madame Ratapol restait là en face de son hôte, souriant bénignement aux efforts qu'il faisait pour découvrir quelque trace de chair blanche dans les sinuosités de cette carcasse.
Mais Frotteloup :
—Ah ça ! dit:il vivement, si vous vouliez bien ne pas me regarder de si près; jen ’aime pas qu’on m'examine quand je mange, et je vous préviens que je suis essentellement nerveux.
—Sufñit monsieur, suffit, suffit !
Et Mme Ratapol, pour cacher le dépit que lui causait cette admonition, alla causer avec Jacquot son perroquet, Jacquot qui, sur les genoux de sa maîtresse, se mit à siffler, à parler, à piailler, à caqueter, à becqueter, à répéter : ‘As-tu déjeuné, Jacquot ! as-tu déjeuné ? ?
—KEh! la mère! exclama Frotteloup visiblement exaspéré.
—Monsieur |
-— Je ne sais si Jacquot a bien déjeuné ; mais, pour mon compte, je n’ai pas déjeuné suffisamment.
—Monsieur veut-il du gruyère ?
— Non.
— Des pommes de l’année, de vraies reinettes ?
— Non; je voudrais que vous tordissiez le cou à votre perroquet et que vous me le missiez à la broche.
—Oh ! est-il drôle !
— Drôle! Pas du tout. J'ai dit: Je voudrais ; maintenant je dis : Je veux. Je suis nerveux, je vous l’ai dit, et singulièrement volontaire ; et quand une fois j'ai dit: Je veux, dussé-je bouleverser le monde, il faut que cela soit.
Le ton impératif de l'artiste, que son accent gascon rendait encore plus saccadé, sa figure sévère, ses yeux hors de tête arrêtèrent les quolibets de Mme Ratapol, qui retourna s'asseoir en embrassant son perroquet et l'appelant de ses plus doux noms d'amitié.
Mais de burlesque qu'était la scène elle devint tragique.
—Ïl me faut votre perroquet, vous dis-je.
—Ah ! bien! par exemple!
—Ï] me faut votre perroquet, hurla Frotteloup ; et il se leva de table, poussé comme par un ressort, et, avec la vivacité des gens nerveux, il s’élança vers l’aubergiste, qui commença à trembler ; puis croisant les bras sur sa poitrine :
—Madame, s’écria-t-il, je veux manger votre perroquet ; il me faut votre perroquet, ou sinon, sinon... je sais bien ce que je ferai.
—Mais, monsieur...
—Entendez-moi bien, je sais ce que je ferai.
L’hôtesse poussa un cri, cacha Jacquot dans son sein et sortit en fermant la porte à double tour. Avait-elle aperçu quelque chose de plus effrayant sur le visage de l'artiste ?
Moins d’un quart d'heure après, Mme Ratapol apparait avec le garde champêtre, qui se présente gravement, plaque au bras, sabre au côté.
—Monsieur veut faire du tapage? dit-il à l'artiste gascon.
—Monsieur veut manger le perroquet de madame...
—Mais enfin si madame...
—Madame a fait écrire sur sa porte: Zci on donne à boire et à manger. Elle ne n'a servi qu'une méchante
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carcasse de volaille ; je veux qu’elle me fasse rôtir son perroquet, ou... je sais ce que je ferai. Voilà.
—Mais c’est ridicule ce que vous demandez là ; ça n'a pas le sens commun.
—Ridicule ! pas le sens commun ! Je suis dans mon droit, entendez-vous? tout à fait dans mon droit. Je veux... je veux... ou je sais bien ce que je ferai.
Le garde champêtre eut peur à son tour ; il n’était pas assez fort en législation pour décider la chose, il en référa à M. le maire.
Le maire revêtit son écharpe, prit avec lui le capitaine de la garde nationale et un sapeur-pompier de bonne volonté, et précédée du garde champêtre, suivie de Mme Ratapol, la petite troupe se rendit à l’auberge.
Frotteloup se promenait dans la salle du festin avec la férocité des hyènes arpentant leur cage de fer.
—Au nom de la loi, s'écria M. le maire en passant seulement la tête à travers le porte entr'ouverte, je vous somme de vous arrêter.
L'artiste s'arrêta.
—Que voulez-vous, voyons? dit l’autorité.
— Monsieur, je veux manger le perroquet de madame, ou... je le lui ai dit formellement, (je ne prends pas les gens en traître, moi), si madame ne veut pas, je
sais bien ce que je ferai.
Le sapeur-pompier se dévoua, et il entra tout seul dans la salle.
— Eh bien! monsieur, fit-il au Gascon en serrant ses deux poings, si madame ne voulait pas, voulez-vous bien nous dire ce que vous ferez ?
— Ce que je ferai ?
— Oui.
— Ce que je ferai ?
— Oui, oui, répéta toute la troupe.
— Eh ! messieurs, je m'en passerai !
APPENDICE, N° 14 (page 84).
Prosopographie.