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DU LANGAGE SCIENTIFIQUE

§71. Pour construire la science et pour la mettre convenablement en pratique, l'homme ne peut se passer du concours d'autres êtres (hommes et bêtes) . Un moyen de communication qui rend ce concours possible nous est donc absolument nécessaire. Ce moyen, c'est le langage, dans le sens le plus large du mot. Oui, le langage est indispensable même pour conquérir les premiers éléments de la science. Aussi avons-nous été obligé d'y faire allusion au commencement de notre exposé. Jusqu'ici cependant nous n'avons fait que l'effleurer. Nous allons maintenant approfondir le sujet.

Le langage est, pour ainsi dire, la forme palpable dans laquelle l'homme dépose les résultats de ses recherches.

Aussi la logique n'aura vraiment accompli sa tâche qu'après avoir esquissé les règles du langage.

Tout langage repose sur une base bien déterminée : il s'agit de présenter à l'esprit un être, une idée voulue, c'est-à-dire une idée qui soit dans un certain rapport avec l'idée de celui qui fait usage du langage.

On y arrive en faisant agir sur cet autre être un objet capable de lui faire entrevoir cette idée. Le moyen le plus simple,

et, dans certains cas, le seul possible, c'est de faire agir sur ses sens l'objet même dont on veut lui donner une idée. Il arrive souvent, cependant, que cet objet ne se trouve pas à notre portée ou que, par sa nature, son poids, par exemple, il résiste à nos efforts.

Heureusement, il y a d'autres moyens de suggérer une idée à un être que l'emploi de l'objet même de cette idée.

Nous distinguerons deux cas. Dans le premier cas, l'être en question possède déjà d'une manière obscure l'idée qu'on veut lui suggérer ; dans le deuxième cas, cette idée lui est étrangère. Nous allons prendie en considération chacun de ces cas séparément.

Pour suggérer à un être une idée qu'il possède déjà d'une manière obscure, il s'agit de la réveiller en lui. Or, un des moyens les plus efficaces sera de lui donner une perception qui soit dans un certain rapport avec cette idée. On fera donc agir sur ses sens (en d'autres termes, on lui fera observer) un objet capable de lui donner une perception qui réveille en lui l'idée en question. Un tel objet senxle signe de cette idée. {Voy. 1^.21).

Comme signe d'une idée, nous pouvons employer tout objet qui, dansées conditions voulues, éveille dans- l'homme cette idée, c'est-à-dire, en d'autres termes, lui rappelle l'objet de cette idée. On prendra, par exemple, une chose, qui, comme le dessin ou le moulage de cet objet, offi'e avec celui-ci une grande analogie; ou bien, ce qui est plus simple, toute chose (par exemple, un son ou une ligure écrite) qui dans certaines conditions ait opéré sur les sens de l'homme soit simultanément , ou au moins à peu près simultanément, avec l'objet représenté.

Tout ce qui produit une impression bien définie sur un des sens peut servir comme signe. D'après la nature du sens qu'on prend pour base, on peut distinguer plusieurs genres de signes, et partant, plusieurs formes de langage.

11 y a un langage de l'ouïe (la parole, le signal de la trompette, etc., etc.); un langage de la vue (l'écriture, le télégraphe, les clignements d'yeux, etc.) ; il y a un langage du toucher,

surtout chez certains animaux, et on pourrait même se servir de Todorat et du goût comme moyen de s'entendre.

En indiquant les règles principales du langage, nous ne nous occuperons que du langage écrit. Car, une fois les règles du langage écrit connues, on pourra sans difficulté en déduire les règles pour toute autre forme de langage.

§ 72. Il s'agit de suggérer à l'homme une idée au moyen d'un signe. Cela suppose que' l'idée du signe éveille en lui l'idée voulue, c'est-à-dire que l'idée du signe soit chez lui as-, sociée à cette dernière idée. Or on est souvent obligé de lui donner une idée qui lui est entièrement inconnue, ou qui n'est, du moins, nullement associée à l'idée d'un signe dont nous pourrions faire usage. Dans ce cas même, le langage ne nous fait pas défaut. Comme on peut se former une idée d'un objet au moyen du rapport dans lequel celui-ci se trouve avec un objet connu, on peut aussi donner une idée à un être au moyen des rapports dans lesquels cette idée doit se trouver avec une idée qu'il a déjà.

Suggérer à un être une idée s'appelle la lui communiquer.

Ici le mot « communiquer » est pris dans un sens hyperbolique. En réalité, une idée est absolument individuelle et ne saurait être communiquée dans le sens rigoureux du mot.

On peut exprimer toutes sortes d'idées, des idées d'objets et des idées de rapport. Dans le dernier cas,, on emploie un signe de rapport.

Ce que nous venons de dire au sujet du langage peut s'appliquer aux idées en général, aux idées d'objets, comme aux idées de rapport. On peut donc donner à un être (homme ou bête) une idée , au moyen de l'idée d'autres idées, dont une, au moins, est une idée de rapport.

Une remarque en passant. En éveillant dans un homme des idées, on peut éveiller en lui indirectement tout autre genre de phénomènes de l'âme. L'artiste, par exemple, vise à éveiller des sentiments et des désirs. On peut donc dire que l'art est le langage des sentiments.

Pur le langage nous possédons les moyens, non-seulement

de suggérer à un autre homme une idée voulue, msSs encore de mettre chez lui deux idées dans un rapport voulu. Dans ce but, il est nécessaire d'abord de lui donner au besoin ces idées, puis de lui donner une idée du rapport dans lequel on veut les mettre, et enfin de mettre chez lui ces idées dans le rapport voulu. On l'obtient au moyen d'un signe de rapport. Ce signe de rapport, comme nous le verrons plus tard, n'est pas nécessairement simple; il se peut qu'il soit formé lui-même de plusieurs signes.

En définitive, le moyen le plus pratique pour mettre dans l'homme deux idées dans un rapport voulu, c'est de faire agir' sur ses sens les signes de ces idées, réunis par un signe de rapport.

En mettant chez quelqu'un deux idées dans un rapport, on peut le pousser à constater un rapport, c'est-à-dire à se faire un jugement. L'ensemble de signes qui sert à ce but est l'expression du jugement. Un jugement est donc exprimé par deux signes unis par un signe de rapport. Ce signe de rapport, plus ou moins compliqué, est Un verbe ou une préposition. L'union de ces trois signes peut être plus ou moins intime ; elle peut mênae aller jusqu'à la soudure du signe de rapport à un des autres signes. On dit, par exemple, « l'eau coule, » au lieu de dire « l'eau est coulante.

De même qu'on met deux idées dans un certain rapport, on peut exprimer un rapport entre une idée et un rapport d'idées, ou entre deux rapports d'idées.

Dans ce cas , on crée un rapport d'idées d'un ordre plus élevé, et on doit faire usage d'un signe de jugement, uni à un autre signe par un signe indiquant le rapport des termes:

§ 75. Le langage nous fournit donc les moyens de donner à un autre être l'idée d'un objet ou d'un rapport d'objets. C'est donc par le langage que nous pouvons porter un autre être à observer. Ce qui est plus, nous pouvons le porter à constater un rapport, c'est-à-dire à se former un jugement. Mais l'utilité du langage ne s'arrête pas ici. Il nous fournit les moyens de porter un autre être à faire des conclusions, c'est-àJire à rai-

9G PUliNGlPËS DE LOGIQUE.

sonner. Dans ce but, il faudra reproduire chez lui des syllogismes (démonstration) . Or, le syllogisme étant composé de trois jugements qui se trouvent dans des rapports convenables, le signe pour un syllogisme sera composé des signes de trois jugements réunis par des signes de rapports convenables.

Dans le langage écrit, les signes qui servent à exprimer des idées réelles s'appellent des mots.

On distingue diverses espèces de mots, d'après la nature des idées qu'ils expriment. Si le mot sert à exprimer l'idée d'un objet ou d'une réunion intime de qualités, il s'appelle substantif ou bien pronom personnel ; s'il exprime l'idée d'une qualité, il s'appelle adjectif, pronom possessifs pronom relatif, ou pronom démonstratif (si la qualité est considérée comme passive) , et participe si elle est considérée comme active.

Quant aux mots qui servent à indiquer des rapports, on les appelle préposition ou conjonction,

g 74. Voilà en quoi consiste le langage, c'est-à-dire le moyen d'exprimer des pensées ou de les communiquer à autrui. La logique aura à nous indiquer les règles pour le bien faire.

Quelles sont ces règles ?

Pour les trouver, rendons-nous compte de ce que veut dire bien exprimer les idées, ou, en changeant la question, demandons ce que l'on entend par langage scientifique?

Par langage scientifique, on entend un ensemble de signes ayant pour objet de créer dans une personne quelconque de la science, c'est-à-dire un ensemble d'idées qui lui serve à modifier l'état du monde.

Pour être complète, l'exposition scientifique doit mettre cette personne à môme de modifier le monde le plus profondément possible. Dans le langage scientifique, tout comme' dans la science, on distingue deux choses : la quantité et la qualité. Quant à la quantité, le langage scientifique se modifie nécessairement d'après les besoins des individus. En effet, tous les hommes n'ont pas les mêmes capacités ni les mêmes devoirs de modifier l'état du monde. Tous n'ont donc pas uéces^

sairement besoin d'un même degré de science. Il en est plus ou moins de même pour la qualité. A cet égard cependant il y a des règles que tous doivent observer. Ces règles, nous allons les indiquer.

Pour remplir son but, le langage doit satisfaire à deux conditions : d'aWd il doit éveiller dans l'auditeur ou le lecteur des idées convenables ; il doit être clair.

Mais ce n'est pas tout. Pour mettre un liomme à même de modifier profondément le monde, il faut économiser son temps et ses forces. Le langage donc ne devj-a point éveiller dans l'homme lîn trop grand nombre d'idées, c'est-à-dire qu'il doit être bref.

Clarté et brièveté, voilà donc les deux (jualités nécessaires au langage. Plus ces deux qualités seront réunies au plus haut degré, mieux il vaudra.

Remarquons cependant que, dans certains cas , ces deux qualités sont Tcn conflit entre elles, en sorte qu'il est impossible de les réaliser à la fois autant qu'on le voudrait. Alors il est indispensable de sacrifier l'une à l'autre. Les circonstances indiqueront laquelle doit être sacrifiée.

Il y a une autre condition qu'il convient de ne pas perdre de vue entièrement. Pour qu'une exposition remplisse son but, il faut qu'elle ait des auditeurs ou des lecteurs. Il faut donc qu'elle attire les hommes et ne les repousse pas ; elle doit être belle. Sur ce sujet nous pouvons nous borner aux généralités cependant, car une exposition claire et brève est par là même suffisamment belle.

Nous avons donc pour l'exposition en général trois classes de règles : règles pour la clarté, pour la brièveté, pour la beauté.

Quant aux règles pour la beauté, dans le langage scientifique elles sont d'une importance secondaire, et se confondent presque entièrement avec les autres règles. Nous pouvons donc en faire abstraction dans notre livre.

Pour qu'une chose soit bonne, il faut deux conditions : I ? que ses éléments soient bons ; 2 ' que leurs rapports le

soient aussi. Or les éléments de l'exposition sont les signes et leurs rapports. Les trois classes de règles que nous venons de nommer se répètent donc pour les signes et pour leurs rapports. Nous avons donc à exposer le système de règles que voici :

I. Règles pour les signes. II. Règles pour les rapports de signes.

a. Règles de la clarté. a. Règles de la clarté.

h. Règles de la brièveté. h. Règles de la brièveté.

g 75. La clarté exige avant tout qu'on exprime les signes nécessaires, et qu'on ne les supprime pas. Dans la science, les ellipses sont à craindre.

Le signe employé doit donner naissance à l'idée qu'on veut produire par son moyen et non une autre idée. Il s'ensuit qu'il ne faut faire usage que de signes qui sont chez le lecteur associés avec les idées qu'on veut lui donner. Si un signe qu'on veut emjdoyer n'est pas encore chez le lecteur associé avec l'idée qu'on veut produire, il faut commencer par l'associer avec elle. Nous verrons plus tard comment on y parvient.

On voit qu'il convient de modifier le choix de ses expressions d'après l'auditeur ou le lecteur qu'on a en vue.

Or quel public avons-nous en vue en indiquant les règles du langage scientifique? Évidemment c'est la majorité des hommes à venir. (Voy. § 8.) Xoute personne mettant moins haut ses aspirations, pourra sans difficulté déduire de nos règles celles qui conviennent au public auquel elle désire s'adresser.

Il est une autre règle bien importante. Tout signe, pour répondre à ce qu'on attend de lui, ne doit éveiller que l'idée qu'il représente. S'il en réveille une autre, ou bien s'il en réveille deux (ambiguïté), ou s'il n'en réveille aucune, tout sera manqué. De là cette règle des plus importantes pour le langage : Il faut que tout objet ait son signe à lui. Jamais il ne faut employer le même signe pour deux objets y et jamais il ne faut donner deux signes au même objet.

Dans la science, Thabitude de remplacer un substantif par

tin pronom pour éviter des répétitions exige beaucoup de réserve.

Ce qu'il convient surtout d'éviter, c'est lusage de signes qui ne représentent aucune idée du tout. Ce précepte est plus nécessaire qu'on ne le croit, surtout en philosophie !

Du reste, il en est de cette règle comme de la plupart des règles, c'est-à-dire, elle n'est point absolue, mais il faut en dévier le moins possible.

Lorsqu'un homme est parvenu à éveiller dans un autre être l'idée qu'il désirait éveiller, on dit qu'il s'est fait comprendre de cet |ètre. Comprendre un signe veut donc dire le prendre dans le sens de celui qui en fait usage. On voit que le mot « comprendre » a quelque chose de relatif.

§ 76. Passons aux règles de la brièveté.

Si la clarté exige qu'on emploie en écrivant tous les signes nécessaires, la brièveté commande qu'on n'en emploie pas plus qu'il n'en faut. Au point de vue de la brièveté, les répétitions et les digressions inutiles sont nuisibles.

Pour éviter les répétitions, il y a un stratagème qui souvent peut être d'une grande utilité. Si deux signes qui se trouvent l'un à côté de l'autre ont une partie en commun, il n'est pas nécessaire de la répéter. On peut alors se borner à la placer une fois seulement , tout en indiquant qu'elle fonctionne comme double. Bref, on peut alors -agir de même qu'en algèbre, au lieu d'écrire ab-{-ac, on écrit simplement a (b-{-c).

Ce moyen nous servira puissamment, surtout lorsqu'il s'agit de signes compliqués et offrant des dimensions considérables, tels que les signes de jugements , de syllogismes et même de séries entières de descriptions ou de raisonnements.

La partie commune des signes ainsi séparée est générale par rapport à ce qui reste de signes après son abstraction, tandis que les signes qui restent sont particuliers par rapport à la partie générale. Plus tard nous aurons l'occasion de revenir à ce sujet.

g 77. Jusqu'ici nous n'avons parlé qu'en passant de la nature des objets , qu'on choisira comme signes pour exprimer

les idées. Pour la clarté, en effet, le choix des signes est de peu d'importance , pourvu toutefois qu'ils éveillent dans le lecteur les idées voulues. Mais il en est autrement quand il s'agit de ménager le temps du lecteur. Dans ce but il convient de choisir des mots brefs. Le peuple pratique par excellence, les Anglo-Saxons, l'ont bien compris en faisant un usage si fréquent des monosyllabes. Les Chinois sont allés plus loin encore à cet égard.

La brièveté du reste demande que le langage ne soit pas trop compliqué. Or, d'après ce que nous venons de dire sur le langage, il semblerait qu'il faut un signe ou un mot ])articulier pour tout objet, pour tout rapport d'objets, voire même pour toute qualité et tout rapport de qualités. S'il en était ainsi, le nombre de mots serait énorme et la vie de l'homme se consumerait sur les bancs de l'école primaire. Car, le nombre d'objets, sans même parler de leurs rapports, est énorme et s'accroît de jour en jour. Heureusement il y a un moyen puissant de simplification dans cette matière.

Pour désigner une qualité ou un rapport, il ji'est point indispensable de le faire directement. On peut le faire indirectement, au moyen de son rapport avec une qualité ou un rapport déjà désigné. Pour cela on n'a ([u'à prendre le signe de la deniière qualité ou du dernier rapport, tout qji faisant subir à ce signe un certain changement qui indique le rapport entre cette dernière qualité (ou ce dernier rapport) et la première. Ce principe nous permet de désigner un grand nombre d'objets par un nombre de signes relativement restreints. En outre, il nous offre le grand avantage que le signe d'une qualité ( ou d'un rapport) nous fait connaître en même temps, ou nous rappelle certains rapports de cette qualité et de cet objet.

g 78. Nous allons donc, dans le langage le plus simple possible, exprimer les choses par leurs rapports avec d'autres choses. Nous n'aurons plus qu'à déterminer quel genre de rapport nous prendrons pour base dans un cas donné.

Ce genre de rapport reste à notre choix. Une fois un objet désigné, on pourra désigner les autres, en tenant compte du

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temps ou du Hou que celui-ci occupe par rapport à Tautre, ou bien d'un rapport arithmétique (de nombre), physique (de poids), chimique, etc., etc., dans lequel il se trouve avec l'autre. Il y a un rapport cependant qui, dans la science, joue un rôle des plus considérables. C'est le rapport du tout à ses parties, en d'autres termes le rapport de composition.

Nous allons donc désijj^ner los objets et leurs rapports d'apivs lu composiliod. Resic à sa>oir, dans (juel sens nous !<' {'♦m'ous.

K;iuf-i1 (iési«»iu*r hiul (»[)jot simple un uioyeu H'uu ohjfl, dont il l'ait partie ; ou hicu tout ohjrt compose mu uiovimi de srs |»;uties? Voici la réponse. 11 arrive souxeut qu'ini objrt siiuph' iMUri' dans la r(un|tosition de plusicuis autres. Abiis un objet «ouiposé a toujours les mêmes paities. Poiu* emplo\cr leuKuns de signes possible, il faut donc désigner le composé [lar le simple, et non vice versa. Voici donc, ce que nous ferons. Cbaque fois qu'un objet se retrouvera dans un autre, c'està-dire, qu'il entrera dans la composition de l'autre, nous ne désignerons que le premier par un signe particulier. Quant à l'autre, nous lui donnerons le nom du premier, en y ajoutant quelque chose pour désigner le rapport dans lequel le deuxième objet se trouve avec le premier.

Cela nous amène à la règle suivante. Pour désigner un objet, il faut rechercher ses éléments, et le désigner par la combinaison des signes par laquelle on désigne les éléments qui le composent.

§ 79. En agissant de la sorte, nous aurons un langage scientifique, il est vrai, mais il sera encore extrêmement compliqué. Car, beaucoup d'objets étant composés d'un grand nombre de parties, il faudrait pour les désigner de longues séries de signes.

Il sera facile cependant de le simplifier. Car, une fois qu'une certaine combinaison d'éléments nous est connue, nous pouvons la désigner en bloc.

Ainsi nous désignerons chaque objet par le nom de celui qui ne se distingue de lui que par le manque d'un clément (une qualité).

102 PRINCIPESDIi LOGIQUE.

Pour le langage scientifique, il faut donc nous efforcer de disposer les idées que nous avons des choses et de leurs rapports d'après les rapports qu'elles offrent entre elles, et en particulier d'après leurs rapports de composition.

Or tout ensemble de qualités ou de rapports disposé d'après une certaine règle s'appelle un système.

§ 80. Tout système a au fond la forme que voici :

Objet A = a. b.

(Formule I.)

Dans cette formule chaque élément a son signe à lui, et le signe de chaque membre est formé par la réunion des signes des éléments, dont ce membre est composé.

Dans un système, chaque objet est représenté de telle façon, qu'il est facile de déduire, de la place qu'il occupe, dans quel rapport il est avec tout autre objet faisant partie du système. Pour parler la langue des mathématiques : Dans un système, tout objet, voire môme toute qualité, est représenté cohiie une FONCTION de chacun des autres.

Ainsi , dans notre formule (I) nous avons : B = ^4 -f- c, A = B — c, C = £;— e. f, E = C-4-e. f, c = B — a.b, f = E — a. b. c. d.e. =:E — (B + d. e.), etc., etc.

Pour bien faire ressortir cet avantage, il est bon de donner à tout système une disposition spéciale que nous allons indiquer.

Chaque fois que deux objets ont un ou plusieurs éléments en commun, nous les considérerons comme un groupe qui est caractérisé par la partie qu'ils ont en commun. Les objets D et E, par exemple, ont en commun l'élément a. b. c. d. e., on peut donc écrire au lieu de la formule (I) :

Ie

Ce qui veut dire que D et E forment un groupe caractérisé par le fait que tous ses membres contiennent l'ensemble de qualités a. b. c. d. e.

Or l'élément a. b. c. d. e. a quatre qualités en commun avec l'objet C. On peut donc écrire:

a.bv:c*d. l j D

Et ainsi de suite, en sorte que la forme définitive du système sera :

a.b.c.d.ej

ou bien

A A l (B B J (G C I ID D (E

Dans cette ferme du système, chaque objet est considéré comme le membre d'un groupe, et le principe qui caractérise ce groupe est lui-même membre d'un groupe supérieur. D et E,

par exemple, sont « individus » de V espèce D ; I) et C sont des espèces du genre G ; C et B sont des genres de la tribu B ; B et A sont des tcibvis de la famille A.

Remarquons en passant que les expressions individu, espèce, genre, tribu, etc., n'ont qu'un sens relatif.

(( Individu », dans le sens rigoureux du mot, ne pourrait se dire que d'un être indivisible, rVst-à-dire parfaitement simple. ' Dans ce sens, il n'v ;im;iit en fjiil d'individus (lur les niouadr^^ woy. [). b\ I. ou lout ;ni plus h's .mIjiuh's. (!ep«MMl:iut, on a riialnlude de dnuuiM' \v nom d'individu à chacun i\*'> objets qiïi t'onneni ensend>le ini «iroupe. Auisi l'es|»cce est un individu de sou «ieuiv, le j^cnic est un individu de sa tribu, etc.

J/ SI. Ihtns notre dcrnicrc fonnulc (Ui système, chaque •iruiqje ne contient que deux membres. iMais si nous l'avions voulu, nous aurions pu faire des groupes de trois membres, de ({uatre membres, etc. Bref, nous aurions pu dans notre système réunir dans chaque groupe autant d'individus que nous aurions voulu. Nous aurions, par exemple, pu considérer notre système entier comme un seul grand groupe :

a. b. c. d. e. f., etc. (N°2.)

ou bien comme formant deux groupes :

I a, b. c. d. e. f., etc. (N" o.)

Or, si, (^ommedans celte formule, les éléments (pii caractérisent les groupe sont à leur tour une partie commune, on peut considérer ces groupes comme formant un groupe commun.

On aura donc en définitive : a.b.j a. b.

( a. b. c. d. e. f., etc. (.V 4.)

g 82. îl n*est pas nécessaire dans un système que tous les groupes aient le même nombre de membres. Seulement, la disposition dichotomique, c'est-à-dire celle où chaque groupe ne contient que deux membres, doit être considérée comme le type d*un système parfait.

On peut se demander, si jamais nous serons capables de disposer les objets de la nature dans l'ordre que demande un système parfait. La nature devrait, à cet effet, se réduire à un ensemble de parties, dont chacune ne se distinguerait de sa voisine que par le manque ou la possession d'tm seul élément simple. Mais il n'en est rien.

Ainsi, par exemple, il arrive souvent qu'un objet qui paraît tout à fait semblable à tel autre objet, s'en distingue non par lo manque d'un élément, mais parce que dans le deuxième objet, un élément du premier est remplacé par un autre élément. Dans ce cas, le pn'oupe auquel appartiennent ces deux

i ab.

objets sera représenté non par la formule : ab ( , mais

j abc.

ia. b. p.

S'il en était toujours ainsi, nous serions réduits à des systèmes comme celui-ci :

Pour rédiger en système parfait une série d'objets, il faut commencer par les connaître tous à fond. Or ceci exige qu'on ait une idée de chacune des qualités de tous ces objets, nonseulement de leurs qualités soi-disant « passives » mais encore de leurs qualités « actives » (actions). De plus, si l'objet est instable, c'est-à-dire sujet à changer, à se développer par exemple , il faut le' connaître au fond, non-seulement à un moment donné de son existence, mais pendant chacune des phases de sa vie. En général, nous pouvons dire qu'une analyse rigoureuse des objets est la première condition pour arriver à un système parfait.

§ 85. Nous ne savons pas si jamais la nature des choses et la connaissance que nous en avons nous permettront d'arriver à un système parfait. Mais, si nous ne pouvons nous former un système parfait, nous devons au moins nous efforcer d'approcher autant que possible de la perfection, et il faut espérer qu'on y arrivera ainsi peu à peu.

Pour le moment nous en sommes bien loin. 11 est rare en effet de rencontrer une série d'objets, qu'on puisse disposer d'après la première formule ou même d'après la formule n° V. Il faut donc nous contenter de faire des systèmes partiels en attendant que nous puissions les réuqir en un système général .

Et encore, souvent ces systèmes partiels seront loin d'être parfaits dans leur genre , c'est-à-dire , nous serons souvent obligés de réunir provisoirement dans un groupe deux objets qui se distinguent l'un de l'autre, non par le manque iiun seul élément, mais par le manque de plusieurs éléments,

3 84. Voici comment nos systèmes se forment.

L'enfant observe un grand nombre d'objets qui se ressemblent entre eux. Forcé par les lois de la pensée, il se hâtera d'en faire un groupe en les séparant des autres. 'Plus tard, il observera plus exactement, il trouvera alors de la ressemblance où il n'avait vu que des dissemblances et vice versa.

Alors, au lieu de deux groupes, il en fera plusieurs, et à mesure que son pouvoir d'observation se développera, il se verra

contraint de corriger les groupes ; il se décidera souvent à transporter les membres d'un groupe dans un autre, etc.

Or le savant, en faisant un système, ne fait que continuer l'œuvre de l'enfant. Il fait d'abord des groupes et des systèmes partiels, en harmonie avec son pouvoir d'observation ; ensuite il corrige ces systèmes à mesure que son pouvoir d'observation fait des progrès.

Voici deux cas qui peuvent se présenter. Ou bien le savant découvre un objet qui lui était inconnu, ou bien il saisit mieux les qualités d'un objet qu'il connaissait déjà imparfaitement. Dans le dernier cas, deux choses sont possibles : ou bien, il trouve que l'objet possède un élément (une quahté) qu'il ne lui croyait pas, ou bien il découvre qu'un des éléments qu'il attribuait à cet objet n'était qu'illusoire.

Donnons quelques exemples. Supposez qu'on découvre un ensemble d'éléments a. h. c. d. e. f. g, h. Dans ce cas, les deux membres a. h, c, d. e. /". g, et a. h, c. d, e. f, g. h, i. doivent s'éloigner l'un de l'autre et l'objet nouvellement découvert doit prendre sa place entre les deux.

Ou bien, on trouve que l'objet qu'on considérait comme a. h, , contient en outre l'élément c. d. e. f. Dans ce cas, cet objet doit prendre une place plus élevée. Si au contraire il se trouve que dans un objet a. b, c. d, e, f. g. h, i. les éléments h et i ne sont qu'illusoires, alors cet objet devra descendre dans l'ordre inférieur.

Dans l'ordre dichotomique on se voit souvent obligé de retrancher un anneau de la chaîne ; ou bien d'en intercaler un en divisant un des membres d'un groupe en deux, de manière à en foiTîier deux groupes; ou bien d'échanger les places de deux objets.

§ 85. Disposer des objets ou leurs signes d'après une règle, c'est-à-dire en faire un système, s'appelle les classer ou bien les diviser en groupes.

Mettre en groupes les objets d'après les éléments qu'ils ont en commun, c'est les classer. Une classe est donc un groupe d'objets qui se distinguent de tous les autres objets, en ce

qu'ils ont quelque élément en commun. Cet élément lui-même est ce qui caractérise la classe. On l'appelle aussi le jyrincipe d'après lequel la classe est formée, c'est-à-dire le principe qu'on a pris pour guide en séparant ces objets de tous les autres.

Si deux objets d'une classe ont un élément en commun, on })eul encore en faire une nouvelle classe, qui sera comprise dans la première. Par rapport à celle-ci, ce sera une classe inférieure, et son principe sera subordonné à celui de la première. Dans une seule et même classe on peut faire plusieurs classes inférieures. Alors les principes de ces classes sont coordohnés entre eux et subordonnés au principe de la classe primitive. Ainsi on peut répéter ce procédé jusqu'à ce qu'on soit arrivé à une classification dichotomique.

De même, si le principe qui caractérise un groupe a quelque élément commun avec un objet appartenant à un autre groupe, ou avec le principe même qui caractérise ce groupe, on peut faire un groupe d'un ordre supérieur.

On voit que pour faire des systèmes on peut aller de haut en bas ou de bas en haut.

Tous les objets sans exception ont quelque chose en commun: le fait qu'ils existent. On peut donc faire un groupe de tous les objets réels, c'est-à-dire le groupe « objets. »

On peut faire des classifications de toute espèce de choses, à condition qu'elles aient au moins une ou quelques qualités communes. On peut classer non-seulement les objets matériels, mais encore les sentiments, les désirs et les idées. De même on peut classer non-seulement des objets^ mais encore des qualités, soit « passives», soit « actives » (actions). On peut classer des explications, des hypotlièses, des théories, des lois et des sciences. Bien plus, même les rajrports entre les objets, ou les qualités sont susceptibles d'une classification. On peut enfin classer des classifications, c'est-à-dire faire. des systèmes de systèmes. Une classification très-importante c'est celle des lois naturelles, d'après leur généralité. C'est l'objet de la physiqutî et en fin de compte de toutes les sciences.

S'il arrive que deux ou plusieurs objets ont plus d*u)ie qualité en commun, on peut les classer de différentes manières, eu prenant pour principe une de ces qualités ou une réunion de plusieurs d'entre elles.

11 n'est pas dit , pour cela cependant que toutes les classifications qu'on obtient de la sorte soient également bonnes. La meilleure sera celle qui se rapprochera le plus de la forme du système que nous avbns représentée plus haut comme celle d'un système parfait.

g 86. Un système parfait s'appelle aussi système naturel ou classification naturelle; tandis que tout système qui s'en éloigne est artificiel.

Les logiciens se sont donné beaucoup de peine pour établir la différence entre un système artificiel et un système naturel. Voici l'opinion généralement admise. Dans tout système naturel les êtres sont classés d'après l'ensemble des qualités (l'organe), qui est le plus important pour r entretien de leur vie.

Cette définition a le défaut de ne s'appliquer qu'à des êtres vivants. Du reste, comment faire pour décider lequel des organes d'un être est le plus essentiel à l'entretien de la vie ? Chez les animaux, par exemple, est-ce le cerveau? ou bien, est-ce le cœur ?

Non, un système naturel n'est que celui qui répond le plus possible à la description que nous avons donnée d'un système parfait. Nous pouvons le définir en peu de mots. Dans le système naturel, le principe de classification est toujours l'ensemible de tous les éléments que les objets à classer ont eu commun.

En vérité, nous ne possédons pas de système naturel de tous les objets qui existent. Car, nous n'en connaissons que la minorité, et même nous ne les connaissons qu'imparfaitement. Mais, parmi nos systèmes partiels, les systèmes de plantes,, par exemple, il y en a qui s'approchent de la perfection.

Quant aux systèmes artificiels, nous pouvons en faire a volonté dès que nous trouvons des objets qui ont quelques qualités en commun.

ilO PRINCIPES DE LOGIQUE.

La systématisation, nous menons de le voir, est un moyen de communication. Mais il se peut qu'elle ait une portée plus élevée. Car, si la théorie de M. Darwin est juste , la place qu'une espèce d'organismes occupe dans le système naturel, pourra nous éclairer sur Yorigine de cette espèce.

§ 87. Toute qualité ou ensemble de qualités que deux ou plusieurs choses ont en commun, peut servir de base à une classification de ces objets. 11 s'en suit que, si deux ou plusieurs objets ont plus d'une qualité simple en commun, on pourra les classer de différentes manières. Mais le système ne sera parfait qu'à condition que tous les objets soient disposés d'après l'ensemble de toutes les qualités qu'ils ont en commun, c'est-à-dire, de tous les points dans lesquels ces objets se ressemblent.

Dans la pratique, cependant, un pareil système aurait par ses dimensions bien des inconvénients. Il tient compte, en effet, de toutes les différences entre les objets. Mais il y a de ces différences, dont la connaissance ne nous sert à rien. C'est pourquoi nous simplifions notre système en négligeant certaines différences insignifiantes. En effet, au lieu de faire des groupes dont chacun ne se distingue de l'autre que le moins possible, nous en faisons où nous réunissons plusieurs objets, qui présentent entre eux des différences plus ou moins considérables. Ainsi, les groupes inférieurs de notre système, au lieu d'être composés d'individus dans le sens strict du mot, c'est-àdire d'êtres simples, sont déjà formés dégroupes. Et souvent aussi nous réunissons plusieurs groupes dichotomiques pour obtenir des groupes plus ou moins riches*

En général nous faisons souvent des systèmes i^occasion en classant les objets, non d'après des princ'pes de classification strictement scientifiques, mais d'après ceux qui se recommandent dans une certaine circonstance. Quant aux hommes, par exemple, le théologien et l'homme politique les classent d'après leurs opinions, le médecin d'après leur tempérament, le dentiste d'après leurs dents, l'ethnologiste d'après la race à laquelle ils appartiennent, le militaire d'après leur tournure,

PRINCIPES D£ LOGIQUE. iii.

le banquier, et tous les autres plus ou moins, d'après leur for- . tune. Enfin, chacun prendra pour principe de classification la qualité ou Tensemble de qualités qu'il considère . comme le plus important, de sorte qu'on peut parfaitement juger des hommes d'après leur manière de classer les objets.

§ 88. Plusieurs lecteurs, sans doute, se sont étonnés de ce que nous n'ayons pas encore fait usage. du mot « notion » . C'est sciemment que nous l'avons évité, à cause de sa signification vague et indéterminée.

Il y a des auteurs qui emploient le mot « notion » comme une expression générale pour toute idée. Pour eux « notion » ne veut dire autre chose que « idée » . Alors pourquoi deux mots pour la même chose ?

D'autres ne donnent le nom de « notion » à une idée qu'autant qu'ils la considèrent dans ses rapports logiques. Cette manière d'agir me semble être décidément rejetable. Car, le côté par lequel on la regarde est indifférent pour la nature d'une chose. Ne serait-il pas ridicule de donner à un meuble deux noms, parce que tantôt on le regarde par devant et tantôt par derrière? Or il n'en est pas autrement de l'idée.

Une troisième classe de savants applique le mot de n notion » à (les êtres matériels, et appelle, par exemple, un arbre, une grande quantité de notions ! Cette manière de s'exprimer ne péclie certainement pas par le manque d'originalité.

Le plus souvent on s'accorde à prendre le mot « notion » dans le sens d'une (( idée générale », c'est-à-dire, d'un principe de classification. Cependant, même ici tout le monde n'est pas d'accord. Quelques-uns appellent « notion» l'idée de l'élément que deux ou plusieurs objets ont en commun. L'ensemble des objets ayant cet élément commun, s'appelle alors l'ampleur de 1 idite « notion » .

Il est clair que cette terminologie n'est pas exacte. L'ampleur ne saurait se dire que d'une chose qui renferme un certain nombre d'objets, et non de quelque chose que ces objets ont en commun. Si, par exemple, une.xîlef sert à ouvrir plusieurs portes, on ne saurait dire que ces portes sont l'ampleur

de la clef. En effet, ceux qui parlent de l'ampleur des notions semblent prendre le mot de notion dans le sens de « classe » .

Quoi qu'il en soit, le sens d'une idée générale nous semble être le sens classique du mot de « notion » . On ne pourra donc jamais, d'après nous, parler de la notion, d'une chose particulière, de cette table, par exemple, mais seulement de la notion d'un classe de choses, par exemple, de la notion « table » . En un mot, « notion » a pour nous le même sens que principe de classification d'.un groupe, c'est-à-dire, l'idée de la qualité ou de l'ensemble des qualités qui caractérisent ce groupe.

g 89. Une notion donc est une idée générale ou un ensemble d'idées générales. On forme une notion de deux ou plusieurs objets en se formant une idée de l'élément ou de l'ensemble des éléments que ces deux objets ont en commun. C'est ce qu'on appelle abstraire, puisqu'on fait abstraction de tout ce que ces objets n'ont pas en commun, c'est-à-dire, de tout ce qui est particulier à chacune d'elles. C'est pourquoi une notion s'appelle en d'autres termes une abstraction, tandis qu'on appelle concrets les objets dont elle est prise.

Si deux objets n'ont quune seule qualité simple en commun, la seule notion qu'on puisse se faire de ces objets sera l'idée de cette qualité. Si, au contraire, ces objets ont plus d'une qualité simple en commun, on pourra en faire plusieurs notions. Car, l'idée de chacune de ces qualités et même l'idée de chacune de leurs combinaisons sera une notion de ces objets. Seulement la notion ne sera complète qu'en renfermant les idées de toutes les qualités que ces objets ont en commua. Enfin une notion n'est scientifique, que si elle est une notion complète de deux objets qui sont voisins immédiats dans le système parfait, c'est-à-dire qui ne se distinguent l'un de l'autre que par une seule qualité indivisible.

On peut faire des notions non-seulement d'objets matériels, mais encore de sentiments d'idées, etc., et non-seulement X objets et de qualités, mais encore de leurs rapports.

Une notion est ou simple ou composée.

Si une notion a quelque chose en commun avec un objet,

PRINCIPES DE LOGIQUE. tl3

on peut former une notion de cette notion et de cet objet. Ainsi on obtient une notion qui s'applique à Tensemble de tous les objets, auxquels s'appliquent l'ancienne notion, et puis au nouvel objet. En d'autres termes, on aura réuni dans un groupe ce nouvel objet avec tous ceux auxquels s'applique l'ancienne notion, et ce groupe est caractérisé par la nouvelle notion qu'on a formée. Et si deux ou plusieurs notions ont quelque élément en commun, on peut former une notion de ces notions, c'est-à-dire, en faire un groupe.

Ainsi on obtient des notions d'un ordre supérieur.

Les notions inférieures sont subordonnées à la notion supérieure. Les idées particulières ou générales dont on a formé une notion sont coordonnées par rapport à cette notion.

Si le rapport de deux objets est tel, que l'un ne se distingue de l'autre que par Vaddition de quelques qualités, la notion vraie des deux ne sera autre cbosç que Vidée du dernier objet.

Une notion étant une idée ou une somme d'idées, on peut soumettre (comme on peut le faire pour les idées en général), les notions à des procédés arithmétiques. Ainsi on peut augmenter le nombre d'éléments d'une notion, ou les diminuer, la diviser, etc.

En divisant une notion de deux ou de plusieurs objets, il est clair qu'on obtient de nouveau des notions , quoique incomplètes, de ces objets. Car, la notion ne contient que des qualités que tous ces objets ont en commun.

A peine est-il besoin de dire, qu'il y a des « notions » de changement, comme il y a des « notions » d'-objets immuables, des notions « verbes », comme il y a des notions « substantifs. ».

g 90 .'Une notion est donc une idée générale. Elle sera d'autant plus générale que le nombre d'objets auxquels elle s'applique sera plus grand. Les notions* les plus générales sont : pour les objets, la notion « objet d ou « chose », et pour les qualités, la notion « être » . L'homme obtient la notion « objet » en se formant une idée de ce que tout ce qui est capable de

lui donner une perception, a de commun. « Objet », pour lui, veut dire «cause d'une perception ». Quant à la notion «ctro» l'homme l'acquiert en se formant une idée de ce que toutes les qualités ou modes cVêlre des choses ont de commun. « Être » signifie pour lui, « être capable de donner une perception à un observateur. »

En se formant les idées des objets, l'homme se forme en même temps des idées des lacunes (réelles ou apparentes) entre ces objets. C'est ainsi que naît en lui l'idée de négation. Et en concevant une idée de tout ce que ces lacunes ont en commun , il se forme les notions « néant » et « non-être » .

On peut poser la question, et elle a été en effet posée, à savoir quel genre de notions naît d'abord, les plus génémles ou les moins générales ? Voici notre avis à ce sujet : II n'y a ici aucune priorité sans réserve. Il est vrai que comme règle les idées générales sont tirées des idées particulières et leur sont dans ce cas postérieures. Mais il esf vrai aussi qu'on peut tirer .une idée générale de deux idées au moment mêtne où on les reçoit. Du reste on peut se former une idée générale avant de posséder toutes les idées particulières, qui sont dans le domaine de son application. Ainsi, tout homme possède la notion « objet » et « être » , sans avoir des idées de tous les objets ou de tous les modes d'être. L'observation d'un petit nombre d'hommes suffît pour nous fournir la notion «homme » , l'observation d'un petit nombre de plantes suffit, pour nous donner la notion « plante » , etc. , etc.

Nous voyons donc, que, dans certains cas, il semble que les idées générales se forment avant les idées particulières. Cependant, il faut distinguer entre a notion et notion » . Le nom d'une notion est toujours vague, parce qu'il s'applique nonseUlement.à la notiûn dans son état de perfection, mais aussi aux formes imparfaites de cette notion. Si je dis que l'homme se forme la notion « homme » bien qu'il n'ait vu qu'un' petit nombre d'hommes, je suis bien loin d'affirmer que la notion « homme » , ainsi formée, soit irréprochable. Ici la notion n'a pas précédé les idées particulières. L'idée générale

ne semble précéder les idée^ particulières , que quand je m'imagine que nous nous formons la notion scientifique d'un genre d'objets en observant îin petit nombre de ces objets. Hais dans ce cas, ai-je raison? Est-il jamais possible d'acquérir une notion scientifique d'un genre d'objets ou de rapports sans avoir observé tous les objets particuliers de cette notion? On pourrait le faire fortuitement sans doute. En retranchant, par exemple, au hasard une partie de la notion que j'ai d'une plante , il se pourrait que j'en coupe juste ce qu'il faut pour la rendre parfaite, de même qu'en mutilant un portrait peu ressemblant d'une personne inconnue, je pourrais, par hasard, le rendre ressemblant. Mais, abstraction faite de ce hasard, nous ne pouvons contest'^r ' . possibilité, qu'un homme vienne au monde avec une piédisposition — héréditaire par exemple — à anticiper sur son observation, de manière, à deviner l'existence de formes avant de les avoir vues, et par conséquent de se former des notions-

Dans tous les cas, il est dangereux de se fier aux idées générales, sans posséder les idées de tous les objets auxquels elles s'appliquent.

Remarquons enfin, qu'une notion peut être juste, c'est-àdire, représenter un groupe réel d'objets, sans être juste par rapport au groupe d'objets indiqués par son nom. En ajoutant ou en retranchant quelques idées à une notion, je puis obtenir une notion qui représente un nombre d'objets, -et qui est juste par rapport à ce groupe d^objets. En ne distinguant pas les rapports dans lesquels elle devrait être juste, on peut, de cette manière, faire passer pour juste une notion fausse.

Du reste, il faut distinguer la formation des notions de la formation de leurs noms. Souvent on se forme une notion avant d'avoir trouvé le nom qui lui convient. Alors il se peut qu'on lui donne un autre nom, ou point de nom du tout. Ainsi il peut sembler à autrui, qu'on ne la possède pas. En général l'acquisition d'une notion semble dater du moment où on la désigne par son nom généralement admis.

Voilà encore des raisons qui pourraient porter à croire qu'une

idée générale se forme dans Thomme avant les idées particulières, qui s'y rattachent, alors qu'elle ne le fait pa's.

§ 91. En recherchant Torigine des notions, nous trouvons que les notions sont dérivées des choses et non les choses des notions. Il est donc clair, que jamais une notion ne peut nous servir de moyen pour noiLS faire découvrir des qtwlités des objets auxquels elle s*applique. Si une notion est juste, on ne trouvera en l'analysant que les idées qui ont servi à la construire. Si on trouve dans une notion des idées nouvelles, c'est qu'elle est fausse. Dans aucun cas on ne peut faire avancer la science en analysant des notions.

Il n'est pas dit pour cela, qu'une notion ne saurait nous r :vir de moyen pour faire connaître des qualités connues des choses, ou pour nous les rappeler à nous-mêmes. Mais dans ce cas, nous ne pouvons dériver de^ la notion d'autres idées que celles que nous y avons fait entrer d'ahord.

L'habitude d'employer les notions comme des sources de connaissances a été, est encore et sera peut-être pour longtemps une des principales sources d'erreurs et d'aberrations en philosophie, d'autant plus que ce qu'on considérait comme des notions n'était souvent autre chose que de pures productions de la fantaisie. Un exemple de cette faute nous est donné entre autres par Spinoza, dans sa « démonstration » que Dieu est dénué de volonté. Il déduit cette thèse de la notion de la perfection, en disant : si un être quelconque veut une chose, c'est que cette chose lui manque ; or, Dieu étant parfait, rien ne saurait lui manquer; donc Dieu est incapable de volonté.

On le voit : Spinoza commence par se former une notion de la perfection qui renferme l'idée de n'avoir aucun besoin. Ainsi il n'est nullement étonnant qu'il en vienne à sa conclusion erronée sur la nature de Dieu. Mais nous contestons que l'idée de la perfection exclue tout besoin, tout désir, tout amour.

Des notions, dont on a beaucoup abusé , sont la notion • être )? , et toutes celles qui sont tirées de ces qualités des objets que l'on connaît par le sentiment, telles que la beauté, la bonté, etc.

PniNCIPES DE LOGIQUE. . i\1

Dans la notion « être » surtout on a mis toute espèce d'idées qui ne devraient pas s*y trouver, et en les en retirant on a attribué des propriétés futures aux objets doués de l'être, et particulièrement à l'Être suprême. On oubliait qu'on ne pouvait arriver à l'idée d'être qu'en recherchant les propriétés des objets doués de l'être, que par conséquent, si on trouve dans cette notion des idées nouvelles, c'est qu'elle est fausse.

A propos de cet abus, M. Feciinfr a dit un jour : Une notion est comme une oie farcie ; il n'en sort que ce qu'on y a mis.

§ 92. Une notion répond-elle à une existence réelle? Il ne peut en être autrement. Si elle ne le faisait pas, elle n'aurait aucune raison d'être. En effet, les éléments que deux objets ont en commun ne peuvent être que réels.

Mais, dira-t-on, ces éléments n'ont pas une existance isolée et indépendante des objets dont ils font partie ? Je réponds qu'il n'est nullement nécessaire que ces éléments fassent chacun partie d'un objet. Il se peut très-bien qu'un de ces éléments soit un objet lui-même. Deux objets, représentés par ab et abc, par exemple, forment un groupe, dont a b est la notion. Ici a b est une notion qui représente un être indépendant. Or, dans la nature, il se présente quelquefois des cas, où un être entier forme un élément d'un autre être. Il y a donc des êtres qui représentent des notions, c'est-à-dire, qu'il y a des types réalises. •

Mais beaucoup de ceux qui seraient enclins à admettre qu'il y a des notions représentées par des objets réels, refuseraient absolument cette qualité à une classe particulière de notions ; je parle des notions mathématiques, telles que le triangle, le cercle, etc. Mais même ces notions, d'après nous, sont, jusqu'à la dernière, représentées dans la réalité. Prenez de la matière brute (du bois ou du marbre, par exemple). Vous pouvez imaginer un sculpteur qui, à l'aide d'un talent et d'instruments parfaits , parvienne à y tailler toutes les formes, toutes les courbes possibles des mathématiques. Eh bien ! si ces figurés peuvent sortir de cette matière brute, il faut bien qu'elles s'y trouvent. Elles s'y trouvent en effet comme dis-

positions d*atomes^ le point mathématique étant représenté par le centre d'action d'un atome.

§ 93. Le système scientifique nous servira donc de base , pour le langage. Voici comment. En désignant chaque chose par son rapport avec le principe de classification (la notion) d'un groupe auquel elle appartient, nous indiquerons en même temps le rapport, dans lequel elle se trouve avec toutes les choses qui appartiennent au même groupe, et en définitive avec toutes les choses, qui appartiennent au même système que ce groupe. Nous commencerons donc par désigner les groupes, ou mieux, les principes qui les caractérisent , c'est-à-dire, les idées générales ou notions. Puis nous ferons usage des signes de ces notions pour désigner les objets particuliers.

Un mot qui sert à exprimer une notion est un substantifs si la notion est celle d'un groupe d'objets; il est un adjectifs si la notion est celle d'un groupe de qualités, considérées comme passives ; il est unverbe, s'il représente la notion d'un groupe de qualités, considérées comme actives; il est une préposition ou une conjonction, si la notion est celle d'un rapport entre deux objets, deux qualités ou deux rapports.

On peut donc distinguer des substantifs généraux et particuliers, selon qu'ils désignent, soit des idées générales ou des notions, soit des idées particulières. Les substantifs particuliers sont aussi appelés noms propres.

Désigner une chose au moyen du nom de la notion qui caractérise son groupe, c'est déterminer cette chose. Pour déterminer une chose, il faut donc d'abord la classer, puis indiquer le rapport dans lequel elle se trouve avec la notion qui caractérise la classe où on l'a placée. On peut faire cela de diverses manières. S'il s'agit d'un objet, on prendra le substantif indiquant son groupe et on y ajoutera un adjectif ou une circonlocution par une proposition.

Remarque: Les mots sont formés d'après les idées qu'ils représentent et non vice versa. Un mot ne saurait donc exprimer d'autres qualités d'un objet que celles déjà connues au moment où ce mot fut formé. S'il semble en indiquer d'autres,

c'est qu'on en a changé le sens. Un mot ne peut donc jamais servir de moyen pour découvrir des choses nouvelles. Avis aux philosophes !

g 94« Les noms des choses étant formés d'après les systèmes, il s'en suit que le sens des mots change avec les systèmes. Donnons quelques exemples. Si un objet se déplace d'un groupe à un autre, le sens du mot qui désignait le premier groupe devient plus étroit, et le sens de celui, qui désignait le deuxième groupe, devient plus large. Si dans un groupe un objet est remplacé par un autre, le mot qui forme le nom de ce groupe, change, de sens.

Une difficulté se présente, s'il 3rn\eqn*on réunit deux grpU" pes pour n'en faire qu'un. Car, un groupe ne pouvant pas avoir deux noms, il faut alors qu'un des deux noms soit mis hors d'usage. On peut se demander lequel doit être condamné. Il faut répondre, qu'on conservera le nom du groupe qui était auparavant le plus riche. Si les groupes étaient tous les deux également riches, il sera peut-être mieux de rejeter les deux anciens noms, et de les remplacer par un nom entièrement nouveau.

S*il arrive, au contraire, qu'on divise un groupe pour en faire plusieurs, on peut conserver l'ancien nom pour un des nouveaux groupes, pour le plus riche, par exemple, ou bien, on pourra ne prendre que des noms nouveaux. Le dernier cas est souvent préférable.

En général, tout changement du sens d'un mot porte aisément à une équivoque. Car, il faut du temps pour habituer les hommes au nouveau sens du mot. D'un autre côté, en rejetant entièrement le nom d'un groupe dès que ce groupe change de nature, on fait souvent oublier qu'il y a un certain rapport entre l'ancien groupe et le nouveau. C'est pourquoi on fera bien de se tenir à la règle, de conserver autant que possible l'ancien mot, tout eh déclarant au besoin qu'il a changé de sens. " .

§ 95. Il arrive donc souvent qu'un mot reste, tandis que l'idée qu'il représente change. Le sens d*un mot a donc

quelque chose de vague. En désignant les qualités et les objets par des noms, nul homme n'attend que sa connaissance de ces objets soit parfaite. En règle, Thomme commence dès sa jeunesse à donner des noms aux objets, et les conserve malgré les progrès qu*il fait dans la science. Ainsi, en règle, le savant et rhomme sans culture désignent les objets par les mêmes noms. Seulement l'idée que l'un attache à ce mot est plus riche et peut-être plus exacte que l'idée éveillée chez l'autre par le même mot.

La même remarque s'applique non-seulement à l'individu, mais à la race. Beaucoup de mots que nous avons de commun avec nos ancêtres ont chez nous un sens différent (plus riche, plus pauvre, plus pur, etc.), qu'ils ne l'avaient chez eux. Ainsi, le sens d'un mot peut dans le cours du temps changer complètement! De là le phénomène que, dans les langues provenant de la même souche, les mots analogues représentent souvent des idées différentes , par exemple : joli et jolly ; |3aoêa/3oç et barbare ; contestar et contester ; zapalo et savate ; virtvs et vertu ; imbeciiis et imbécile ; humilis et humble.

§ 96. Voici, par rapport au sens des mots, un cas intéressant, qui se présente assez souvent. A mesure que la recherche scientifique fait des' progrès; on découvre que certaines idées qu'on considérait jusqu'ici comme représentant des objets ne sont que des fictions. Mais en même temps, on découvre des objets réels là où auparavant on ne voyait que des lacunes. Ce dernier fait a pour conséquence qu'on trouve que plusieurs choses qu'on considérait comme hétérogènes, et même comme des antagonismes, sont reliées entre elles par un lien intime ou même ne forment que des modifications d'une seule et même chose. Ainsi, par exemple, le froid , loin d'être opposé à la chaleur, n'est qu'un degré de calorique moins intense. De même on est arrivé à dire que la matière, loin d'être l'opposé de la force, n'est qu'une autre espèce de force. Ainsi, d'après certains philosophes, le règne organique n'est qu'un développement régulier du règne inorganique, et

la vie ne se distinguerait de la mort que par le degré. D*après d'autres, la conscience ne serait qu'un degré supérieur des actions inconscientes et Vâme ne serait, pour ainsi dire , que la fleur du corps. Et, d'après nous, le raisonnement n'est pas opposé ai 'observation, mais une observation indirecte.

Bref, la marche de la science tend à combler les lacunes, à éliminer les hiatus {natura non facit saltus !) et à détruire des dualismes.

Ici donc se présente cette question : que faut-il faire des dénominations, lorsque deux genres d'objets qu'on considérait comme opposés se trouvent n'être que des espèces du même genre? Il y a des philosophes, qui dans ce cas ont l'habitude de réunir ces objets sous un même nom. Un auteur allemand très-savant, M. de Hartmann, par exemple, considérant les perceptions (Empfindungen) comme des impressions nerveuses d'un ordre supérieur, nomme ces dernières des perceptions inconscientes, expression que beaucoup de personnes considéreront comme une contradiction dans les tenues.

G-'est en effet comme si on appelait la nuit un jour obscur ou le mal un bien mauvais.

M. DE Hartmann va même jusqu'à parler de volonté inconsciente.

Un autre philosophe, M. Hering, admettant que le phénomène connu sous le nom de mémoire est analogue au grossissement des muscles sous l'influence de l'exercice, appelle ce dernier phénomène une mémoire des muscles.

En partant du principe que les noms des objets doivent nous donner le plus possible des idées jde tous les rapports de ces objets, on devra reconnaîtjce que la terminalogie a bien des avantages. Il faudra cependant veiller à ce qu'elle ne devienne pas une source de confusion.

g 97. Dans notre exposition de la nature du langage, nous avons supposé jusqu'ici que le lecteur à qui elle s'adresse connaît les signes dont on fait usage et quil les prend dans lesensvouht. Or, comment faire, s'il arrive qu'il ne les prenne pas dans ce sens, soit que ces signes ne représentent chez lui

in PRINCIPES DE LOGIQUE.

aucune idée, soit qu'ils en représentent une tout autre que celle de l'auteur ? Dans ce cas, il faut lui faire connaître le sens qu'on veut donner à ces mots, c'est-à-dire on doit commencer par les associer chez lui à une idée voulue. C'est ce qu'on appelle définir un mot.

On peut définir un mot de différentes manières. En général,* si je veux définir un mot pour un homme, je dois le porter à faire un jugement par lequel il constate que ce mot est le signe d'un objet dont je lui donne l'idée. Or, le moyen pour luiNdonner une idée d'un objet, c'est, soit de lui faire observer (de lui montrer) cet objet, soit de le lui faire connaître indi' rectement au moyen (Tidées qu'il a déjà. La voie ordinaire qu'on suivra dans le dernier cas, c'est de lui indiquer les rapports dans lesquels cet objet se trouve avec des objets qu'il connaît déjà; par exemple, d'énumérer un certain nombre de qualités de cet objet {description ou explication).

D'après les circîonstances,. la description sera plus ou moins détaillée, c'est-à-dire qu'on remontera aux qualités les plus . simples de-l'objet ou bien qu'enla donnant, on poussera l'analyse moins loin.

La définition se fait, soit au moyen de l'objet même de l'idée, soit au moyen de signes. Dans ce dernier cas, il faut que ces signes représentent, chez l'auditeur ou le lecteur, l'idée qu'on veut lui donner , c'est-à-dire qu'ils doivent être connus de lui. Il s'en suit que toute définition doit se modifier d'après la nature de celui pour qui on définit. Elle devra le faire d'abord quant à la quantité, puis quant à la qualité des signes qu'on choisit. Dans tous les cas, il faut éviter de la rendre plus longue qu'il n'est nécessaire. Plus le lecteur connaît de mots, plus la tâche de définir pour lui une chose sera facile. S'il ne connaît aucun mot qui soit associé à l'idée qu'on veut éveiller chez lui, il n'y aura d'autre moyen de définition que de lui montrer l'objet lui-même.

§ 98. Moins un mot est vulgaire, plus il y a de chance qu'il ne reproduira pas dans l'auditeur l'idée que l'on veut éveiller. Dès qu'il dépasse un certain degré de vulgarité, la définition

devient nécessaire, ou est au moins demandée par la prudence.

Si on désire être compris du plus grand nombre de personnes, il est indispensable, ou de n'employer que des mots trèsusités, ou de faire de fréquentes définitions. Mais, si on ne vise qu'à être compris d'un public restreint, on pourra sou- Tent n'employer la définition que lorsqu'il s'agit de choses importantes, ou que l'on n'est pas sûr du sens dans lequel le lecteur prendra un mot.

Dans tous les cas la définition, pour être bonne, doit satisfaire à deux conditions : \ ^ elle doit éveiller chez celui pour lecfuel on la fait des idées convenables (elle doit être claire) ; 2*> elle ne doit pas abuser de son temps et de ses forces (elle doit être brève) . Plus celui à qui on définit est riche en idées, plus il sera facile de satisfaire à cette dernière condition. Une définition complète d'un objet contient l'énumération de toutes les qualités qui constituent cet objet. Mais au lieu de les éuumérer toutes séparément, on peut souvent en énumérer un certain nombre en bloc, par exemple, celles dont l'ensemble forme la notion de la classe à laquelle appartient l'objet.

§99. Dans la plupart des livres de logique, il est question de la distinction entre la définition nominale et la définition féelle. Beaucoup d'auteurs ont rempli des pages pour l'expliquer. A notre avis, ils auraient pu s'épargner cette peine. Car ^1 n'y a aucune distinction entre définition nominale et définition réelle. Toute définition est nominale^ parce qu'elle est l'explication d'un mot. Et toute définition est réelle, parce qu'elle est la démonstration d'une chose. Une définition peut être plus ou moin^ détaillée, il est vrai. Mais ce fait ne saurait ser- ^ir de base à des distinctions importantes et à des discussions scientifiques.

Par rapport aux définitions, nous remarquons encore que toute définition d'un mot est faite d'après les connaissances î^'on a de son objet. Une définition ne peut donc jamais nous we connaître de propriétés nouvelles d'un objet. Si on peut l6s en déduire, c'est par hasard et parce que la notion n'était pas

exacte. Il arrive, il est vrai, et nous Tavons fait en composant ce livre, que dans un exposé scientifique on commence par la définition de l'objet qu'on traite et ensuite on déduit de la définition les qualités de son objet, ce qui souvent porte à croire que la définition est une source de connaissances. Cependant, Tordre dans lequel il convient d'exposer des connaissances ne saurait servir de mesure pour l'ordre dans lequel ces connaissances ont été acquises. Dans un exposé, il convient souvent de mentionner d'abord ce qu'on a découvert en dernier lieu eivice versa. Ainsi, quoiqu'il soit bon de commencer l'exposé d'une science par une bonne définition de son objet, la définition elle-même n'est que le résultat final des recherches sur cet objet et ne s'obtient que par ces recherches.

La définition complète d'un objet est pour ainsi dire la connaissance parfaite de cet objet, concentrée en forme d'extrait. Et, en résumé, le langage scientifique tout entier n'est qu'une définition colossale du monde.

Voici deux exemples de raisonnements faux dans lesquels des définitions sont prises comme des sources de connaissances. Il y a beaucoup de naturalistes qui nient la variabilité des espèces d'organismes.

Or, en y regardant de près, on trouvera que plusieurs d'entre eux ne le font que parce qu'ils contestent le nom d'espèce à tout organisme variable. Ces savants commencent par définir Vespèce comme une chose invariable. Il n'est donc pas étonnant qu'ils admettent l'invariabilité des espèces. Sans nous prononcer ici sur la question même de savoir si les espèces sont variables ou non, nous affirmons que les savants en question sont dans l'erreur, quant à leur méthode d'argumentation. Car, au lieu de combattre l'opinion de leurs adversaires, ils en combattent une que ceux-ci n'ont pas.

Autre exemple : J'ai souvent entendu des personnes catholiques dire que les catholiques croyaient à leur religion, tandis que les protestants se moquaient de la leur. Et quand je remarquais qu'il y avait des catholiques incrédules, tout aussi bien que des protestants incrédules, on se hâtait de me répondre

que les catholiques incrédules n'étaient pas des catholiques. On commençait par définir un catholique comme croyant nécessairement à la religion quil professe, tandis qu'on accordait le nom de protestant, même à des athées !

Ici se termine ce que nous désirions dire sur les règles des signes du langage. Passons aiix règles des rapports de ces signes,

§ 100. Il faut distinguer un ropj^ort de signes d'un signe de rapport. Ce dernier sert à représenter un rapport d'objets^ c'est-à-dire, à donner au lecteur ou à l'auditeur une idée d'un pareil rapport. Un rapport de signes au contraire ne représente que certains rapports de coordination dans lesquels on veut mettre les idées du lecteur ou de l'auditeur. Les rapports entre les signes ne sont que de trois genres: 1° rapports d'union (ou de séparation) ; 2** rapports de temps, ou rapports de succession ; 3® rapports de lieu ou de juxtaposition. L'union ou la séparation qu'on veut donner aux idées du lecteur ou de l'auditeur sont représentées dans les signes également par Vunion ou la séparation. Le rapport de temps de ces idées est représenté pour les signes parlés également par un rapport de temps (succession) . Pour les signes écrits au contraire, par des rapports de lien (juxtaposition). Ainsi, on met le signe écrit qui doit d'abord éveiller une idée, soit à droite, soit à gauche, soit au-dessus, soit au-dessous de celui dont l'idée doit suivre. Dans notre langue, nous écrivons de gauche à droite et de haut en bas. Mais ce n'est là qu'une question de convention, et au besoin on pourrait changer cette coutume.

Nous avons l'habitude de considérer dans le langage également le rapport de lieu comme un rapport de temps. Nous disons donc d'un signe, qui se trouve à gauche, ou au-dessus d'un autre, qu'il précède, ou est placé avant celui-ci, et de cet autre qu'il suit ou vient après le premier.

En définitive, nous voyons que les règles pour les rapports des signes se réduisent à' savoir où il faut unir ou séparer et où il faut faire précéder ou suivre.

De même que lorsqu'il s'agissait des règles pour des signes.

BOUS avons maintenant à considérer: 1° les règles de la clarté; 2<* les règles de la brièveté.

g 101 . Quant à Tunion et la séparation, la clarté exige que tout signe soit le plus possible isolé de ses voisins. Ainsi, en exprimant des rapports , il faut que l'expression qui représente un rapport entre deux objets soit bien distincte de l'ensemble des signes qui représentent un autre rapport d'objets, et, dans l'expression même d'un rapport d'objets' il faut, sauf quelques exceptions, que le signe de rapport soit bien séparé des signes qui représentent les membres. Il faut donc toujours bien faire ressortir, où finit un signe, et où commence le signe suivant. Dans ce but on fait usage d'un genre particulier de signes qu'on pourrait appeler signes de démarcation (le points la virgule y le point-virgule, etc.). La partie d'un signe pareil est différent selon la nature des signes qu'il sépare, par exemple, selon que ceux-ci servent à exprimer les parties d'un rapport d'un ordre inférieur ou d'un ordre supérieur. Ainsi, la virgule est employée pour séparer des rapports d'un ordre inférieur, tandis que le point-virgule et le point sont réservés pour la séparation des rapports plus élevés.

Voici encore une précaution importante à prendre pour la séparation des signes. Il peut arriver que le membre d'un rapport soit égal à un membre d'un autre rapport sans être identique avec ce dernier. Dans ce cas, le signe du membre qui se retrouve dans l'un et dans l'autre de ces rapports doit être employé deux fois, même si l'expression de l'un de ces rapports devait suivre inmiédiatement celle de l'autre. Ainsi, par exemple, au lieu de dire : « J'aime le climat de Pau, si salutaire à certains malades » ; il est mieux de dire : J'aime le climat de Pau, ce climat si salutaire à certains malades.

§ 102. Passons aux règles de la juxtaposition ou de l'ordre de succession des signes.

En premier lieu, il faut que les signes qui servent à exprimer le même ensemble d'idées se trouvent rapprochés et ne soient pas séparés par un ou plusieurs signes servant à expnmer quelque idée étrangère à cet ensemble. Ainsi il faut éviter

de mettre une partie de l'expression d'un rapport d'objets, que ce soit le signe du rapport même, ou le signe d'un des membres, dans V expression d'un autre rapport d'objets.

La négligence de cette précaution est la cause principale du manque de clarté, qu'on reproche à beaucoup d'écrivains allemands.

§ 103. Du reste l'ordre des signes devra être déterminé par Tordre des idées qu'ils expriment. Or quel sera cet ordre ? Voici la réponse. Notre langage tout entier est basé sur le principe suivant : pour suggérer au lecteur ou à Vauditeur eertair^s idées, on fait usage des idées -qu'il possède déjà. En d'autres termes, l'utilité du langage exige qu'on mène le lecteur du connu vers V inconnu. Il s'en suit pour le langage la règle que voi^ci : si deux idées ou ensembles d'idées, soit A et B, sont dans un rapport tel, que, pour concevoir B, il faille connaître A, le signe de A doit nécessairement précéder le signe de B. En d'autres termes : si un objet (B) ne peut être connu d'un lecteur qui ne possède pas l'idée d'un autre objet (A), il faut parler de A avant de parler de B.

§ 104. Dans l'intérêt de la brièveté^ il faut faire le plus fréquemment, possible usage de la précaution indiquée dans le § 99. G'est-à-dire, si deux expressions qui se suivent ont une partie en commun, on doit éliminer cette partie pour en éviter la répétition. Ici se présente la question de savoir quelle place on assignera à cette partie, par rapport aux parties, qui restent après son élimination. Faudra-t-il mettre le général avant le particulier ou vice versa ?

Consultons la règle que nous venons de donner dans le paragraphe précédent. Si, pour comprendre le général, il faut connaître le particulier, alors le particulier doit précéder. Si, au contraire, il faut connaître le général pour pouvoir se faire une idée du particulier, il faut commencer par le général. Or, dans l'examen du monde, c'est toujours le particulier que l'on déduit dû général. Dans le langage, au contraire, il eh est autrement. Car, les expressions particulières étant incomplètes sans l'expression générale dont on les a privées, il est abso-

liiment nécessaire de tenir compte de cette dernière pour bien saisir les expressions particulières. C'est pourquoi dans le langage on mettra le général en avant.

g 105. Les règles sur le langage que nous venons de donner

dans ce chapitre, s'appliquent également à tout ensemble de

.signes, quelles que soient ses dimensions. Voici en résumé la

forme qu'acquiert sous l'influence de ces règles un ensemble

de signes bien ordonné dans les cas les plus compliqués.

Un pareil ensemble peut être considéré comme l'expression d'un rapport entre deux termes ; un élément général et l'ensemble des éléments particuliers dont il a été abstrait. Chacun de ces termes est lui-même l'expression d'un rapport entre un terme général et un ensemble de termes particuliers. Or, toujours chaque élément d'un terme général doit être applicable à chacun des éléments particuliers qui lui correspondent. .

En définitive, un ensemble de signes bien organisé est l'expression d'un rapport d'un ordre supérieur. Chacun de ses membres indique un rapport d'un ordre inférieur. Chacun des membres de ce rapport indique un rapport encore plus inférieur. Et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'on arrive à des expressions qui dénotent des rapports d'objets simples.

Les expressions qui représentent des membres d'un rapport, sont chaque fois liées entre elles par un signe de rapport qui peut lui-même être l'expression d'un rapport d'un ordre plus ou moins élevé. Souvent cepend.»nt, il arrive que ce signe de rapport est réuni au signe, qui exprime un des termes. Ainsi par exemple, si les termes de l'ensemble sont représentés par des volumes^ des chapitres ou des alinéas, il n'est pas nécessaire, que l'élément qui les relie entre eux forme un volume ou un chapitre à part. Ordinairement on le place à la fin du premier volume, du premier chapitre ou du premier alinéa.

Dans un ensemble bien organisé, toute partie, soit expression de terme, soit signe de rapport, est bien distincte des parties adjacentes. C'est pourquoi, si elle a des dimensions considérables, on la commence par une introduction et on la terminé par un résumé.

PRINCIPES DE LOGIQUE-j 129

g 106. Voici donc la méthode pour construire un bon ensemble de signes. D*abord, il faut, en quantité sufQsante, des idées exactes d'objets réels ou au moins réalisables, ainsi que des idées exactes des rapports réels ou réalisables entre ces objets. Ensuite, il faut les ordonner de manière à ce que tout signe d'un rapport se trouve entre les signes des objets qui forment les termes de ce rapport. Après cela il faut classer les expressions des rapports d'un ordre inférieur telles qu'on les obtient , c'est-à-dire, il faut réunir les expressions de rapports (de jugements), qui dans leur ensemble forment l'expression d'un rapport de l'ordre subséquent, et les réunir par des signes de rapports convenables.

Enfin, on pourra prendre les mesures nécessaires pour bien marquer les limites de chaque partie du tout, et au besoin intenertir les parties, dans l'intérêt de la beauté.

Chez certaines personnes cet ensemble d'opérations se fait par la pensée seule. D'autres au contraire, moins richement doués, ont besoin de mettre sur papier leurs idées avant de pouvoir en faire un ensemble bien organisé. Du reste entre ces deux classes de personnes il n'y a pas de limite tranchée. Il y -en a qui peuvent se passer du papier jusqu'au moment où leur œuvre sort de leur cerveau tout armée comme uiie Minerve ; d'autres sont obligées de fixer plutôt leurs idées par écrit. Le plus souvent le commençant note les idées à mesure qu'il les conçoit et ce n'est que peu à peu qu'il acquiert l'habitude de les classer sans auxiliaires.

Cette habitude exige d'abord une bonne mémoire, puis un pouvoir considérable de coordination logique.

Une bonne précaution pour pouvoir changer la disposition des expressions qu'on a écrites, c'est de n'écrire que sur un coté du papier. On peut alors au besoin sépai*er les ensembles de signes et au moyen de la colle les arranger comme on veut. •

§ 107. Pour répondre au but voulu, le langage doit nous mettre à même non-seulement- de communiquer nos idées à autrui, mais encore de provoquer chez un être des actes et en

130 PRII^GiPES DE LOGIQUE.

particulier des communications. On le fait en exprimant le désir que celui à qui on s'adresse agisse d'ime manière ou d'une autre. Or, ceci peut se faire par de simples jugements, tels que : <^ Je désire que vous me disiez, etc. » Mais on peut le faire également par des formes particulières de la pensée, telles que la question ou la prière, le commandement et le désir, formes de la pensée que dans un certain sens on peut considérer comme des jugements retournés. Une question plus DU moins compliquée s'appelle un problème.

Les précautions à prendre dans l'expression de ces formes de la pensée, peuvent être déduites aisément des règles du langage, que nous avons données. Et d^'abord ces expressions doivent être composées de signes qui sont pris par le lecteur dans le sens voulu. Puis on prendra garde de ne pas trop multiplier ces signes. Enfin, on les mettra dans un ordre convenalle. Au besoin, pour être clair, il faut faire usage de définitions.

Un homme peut se faire des questions à lui-même, se donner des commandements, etc., comme il le ferait envers un autre homme.

Pour répondre convenablement à l'expression d'une de ces formes de la pensée, il faut commencer par s'assurer qu'on la prend dans le sens que l'auteur a voulu lui donner. Au besoin il faudra dans ce but lui faire des questions. Si une question ou un commandement est composé, il fautj'analyser et répondre successivement à chacune de ses parties.

Il se peut qu'une question ou un problème fasse surgir d'autres questions, auxquelles il faut répondre avant de pouvoii' répondre a la question primitive.

Bien poser des questions, à autrui et à soi-même, est une chose très-importante dans la science. « Tout problème bien posé est à moitié résolu. »

§ 108. Dans les pages précédentes nous avon? traité du langage au point de vue de Vauteur. Or le hmgage doit pourvoir aux besoins non-seulement de l'auteur, mais aussi à ceux du lecteur. La logique devra donc indiquer les précautions que

ce dernier aura à prendre, afin que le langage lui soit le plus utile possible.

Pour l'auteur, il s'agissait d*abord d'être compris. Pour le lecteur, il s'agit d'abord de comprendre. Le lecteur devra donc commencer par s'assurer qu'il prend les signes de l'auteur dans le sens que celui-ci veut qu'on leur donne. Dans ce but il doit au besoin lui demander des explications.

Ayant compris les assertions de l'auteur , le lecteur ou . l'auditeur, pour les mettre à profit, doit se former un jugement sur leur valeur. Sont-elles croyables ou non, et à quel point ? Ici il s'agit d'une question de confiance. Or, la confiance est un calcul de probabilités. Le nombre de chances que l'assertion d'un homme ait une valeur scientifique dépend de deux choses : ^^ du degré de ses connaissances ; 2<* du degré d'inté- Ht qu'il a peur nous les transmettre fidèlement. Or, par cet intérêt, nous n'entendons pas seulement son degré de bonne foiy comme on le fait souvent dans les livres, mais Vensemble des motifs q ui le poussent à nous communiquer sa science, abstraction faite de l'ensemble des motifs qui le poussent à la cacher.

Le calcul en question ou la confiance dans un témoin exige uu degré de connaissances étendu sur la personne à qui on a affaire, et cela d'autant plus que ses déclarations portent sur des matières d'une haute, importance.. La déclaration d'un inconnu, même sur une matière peu importante a peu de valeur. Je ne dis pas qu'elle n'en a at/cwne. Car, la plupart des hommes étant doués de bienveillance et de prudence, il y '^ donc cœterïs parihus plus de chance qu'un homme nous donne de bons que de mauvais renseignements. Mais toujours est-il qu'en se fiant aux déclarations d'un inconnu on a une chance considérable d'être induit en erreur. Or cette chance diminue, c'est-à-dire, la chance de crédibilité augmente avec le nombre de fois, qu'un homme a donné des renseignements justes, qui ont été confirmés par le contrôle. Quant à la certù tudc absolue, elle est à l'égard de la crédibilité d'autrui impossible. Mais elle n'est pas nécessaire. Une probabilité « fn/îwi-

tésimale » doit nous suffire, ici comme partout. Croire trop vite et trop est non-seulement une faute , mais souvent même un crime. Ne jamais croire Test de même. Seulement, plus les questions sont d'un ardre élevé, plus il faut être circonspect. Et le vulgaire souvent fait justement le contraire (en matière de religion, par exemple) !

§ 109. En dehors de la révélation V origine du langage pourrait s'expliquer par l'instinct inné primitif, qui pousse les êtres organiques supérieurs à énoncer leurs impressions par des contractions musculaires quelconques.

Or, tôt ou tard, chez un individu ou chez un peuple , ces mouvements prennent un caractère plus ou moins rationnel, à mesure que la réflexion s'éveille chez, ce même individu ou peuple, et qu'elle prend pour objet spécial une ou plusieurs parties de la tâche du langage. Ainsi, ^à un moment donné, un peuple a conscience d'une des règles du langage, alors qu'un autre ignore encore cette règle, tout en ayant conscience d'autres règles, inconnues au premier. Et dans le même peuple il arrive que, chez un individu, la conscience d'une règl^ s'éveille plus tôt que chez un autre (génie littéraire). Notre idéal doit être de parvenir à un langage qui réunisse toutes les qualités, exigées par les règles exposées dans ce travail.

§ 110. Quant à la classification, qui forme la base de tout bon langage, son origine s'explique par la qualité de Tâme humaine, connue sous le nom d'association des idées d'après la ressemblance.

Si deux perceptions d'un être vivant sont parfaitement égales, l'âme les confondra de manière à en faire une seule. Si, au contraire, deux perceptions sont entièrement différentes, l'âme les séparera, et cela d'autant plus que la différence entre elles sera plus grande. Or, supposons que l'âme reçoive deux perceptions égales (a et a'), mais que chacune d'elles soit liée très-intimement à une autre perception , par exemple, que û soit lié à /> et a' à ^. Supposez encore que/? et q soient dissemblables. Dans ce cas les perceptions p et q empêcheront les perceptions a et a' de s'unir. Cependant il restera le fait que

les perceptions a et a' sont égales, et le résultat sera que les ensembles de perceptions a p et a! q seront liés et associés entre eux ; c'est-à-dire, que si désormais l'un de ces ensembles se présente à la conscience de l'homme, il y a beaucoup de chances que l'autre en fasse autant.

Il arrive de même que- deux groupes d'idées qui ont une partie en commun,. seront associés dans l'âme. A peine est-il besoin de dire ^ qu'ils se rapprocheront d'autant plus que le nombre d'éléments qui se retrouvent dans tous les deux sera grand. Il s'ensuit qu'il y a parmi les idées une sorte à! élection. Et voici comment. L'idée a b c d e se rencontre avec l'idée ab f. Ces deux idées ont en commun deux éléments a et b. Partant il se réunissent en un ensemble a b cd e /"dans lequel l'élément a b entre avec une intensité double. Que maintenant l'idée c d e g intervienne. Cette idée a non-seulement deux, mais trois éléments de communs avec l'idée ab c d e^ c'est-à-dire, c d et e. La conséquence sera, que l'idée c d e g se placera entre abcdeeiabf, qu'elle séparera ab fde abcd e 'et qu'elle s'unira elle-même kab c d e.

De cette façon il se forme parmi* les idées une sorte de fermentation, dont- il résulte que les idées de l'homme seront ordonnées d'après la ressemblance ; c'est-à-dire que toute idée se trouvera la plus rapprochée de celle qui aura le plus grand nombre d'éléments en commun avec elle, et la plus éloignée de celle qui aura le moins d'éléments en commun avec elle.

Chez l'homme vivant dans un milieu social, l'éducation vient bientôt en aide à l'instinct dans la formation du langage. Du reste, ici encore il faut tenir compte de l'influence de l'hérédité. Il est très-possible qu'un enfant apprenne une langue avec plus de facilité, si ses parents l'ont connue; et qu'il aura une tendance naturelle à réunir de préférence ces idées qui se trouvaient rémiies chez ses pères.

RÉSDMÉ

g I il . Pour conclure, résumons nos idées sur la logique.

La logique est la théorie de la science, c'est-à-dire un ensemble de règles qui nous indiquent la voie pour arriver à la science.

La science ou la connaissance du monde est un ensemble d'idées, qui met l'homme à même de modifier le monde, de manière à créer uii état de choses voulu.

La science a donc pour but de nous enseigner à réaliser un idéal, fût-ce le plus élevé possible, idéal que nous fournit l'ensemble de nos penchants ou de nos désirs.

Pour arriver à ce but, la science doit remplir certaines conditions: i^ par rapport à la. nature des idées élémentaires, dont elle est composée ; 2® par rapport nu nombre de ces idées ; 5° par rapport à V ordre dans lequel ces idées sont disposées.

Et d'abord, chacune de ces idées doit être: 1° la représentation exacte (p.- 59) d'une qualité réelle (p. 59) et indivisible (p. 59 ) ; 2^ diaque qualité élémentaire du monde doit y être représentée ; 5® les idées doivent être disposées suivant plusieurs ordres , surtout d'après les rapports de causalité des objets qu'ils représentent.

La science doit donc contenir plusieurs réseaux ou disposi-

tions d'idées d'après lesquelles Thomme est mis à même de les reproduire à volonté.

Le moyen pour obtenir cet ensemble d'idées que nous appelons la science est la recherche scientifique, guidée par îinstinct. S'il est permis de prendre le mot « observation » dans un sens plus large qu'il n'est pris généralement, nous pouvons dire que le moyen de construire la science, c'est 1 'observation , c'est-à-dire l'observation //irecte des qualités et do leurs rapports dans l'observation interne ; l'observation indirecte par le raisonn^ement, par les sens, par- les instruments auxiliaires des sens, par l'expérimentation, et par la révélation d'autrui.

De toutes ces formes de recherche, l'observation directe est la plus sûre. Le raisonnement est moins sûr, et la communication d'autrui l'est encore moins. L'observation directe est donc, ceteris paribus, préférable aux autres genres de recherches, partout où elle est possible.

V origine de la science^ tant chez l'individu que chez la race, a sa source dans un instinct, qui, vu de près, se réduit aux phénomènes de l'âme, connus sous le nom d'association d'idées sous les trois formes d'association, secondées .par l'influence de l'hérédité.

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