I. L*aH doit-il «tre sonmis à des rèffles
C'est-à-dire, Tartiste se soumettra-t-il à des règles? Pour répondre à cette question, il faut bien nous rendre compte de ce que nous entendons par les termes « art » et « règles ». Par « règle » j'entends l'indication, entière ou partielle, de la voie qui mène à un but. Or, quoique celui qui poursuit un but puisse dans certains cas l'atteindre sans secours de règles bien formulées, on peut cependant dire, qu'en général, celui qui poursuit un but l'atteindra avec d'autant plus de surete et plus de facilité que la voie qui y mène sera mieux tracée . en d'autres termes, qu'il se dirigera suivant des règles convenables.
Il est donc certain, que si l'artiste se propose un but, il ^s bon qu'il se soumette à des règles. Il est clair, d'après ceci, que la question à laquelle nous nous proposons de réponor se réduit à cette autre : l'artiste , se proposera-t-il un o\i^ - Avant de résoudre cette question, demandons-nous, au pr lable, « qu'entend-on par « « art » » ? » Dans le sens le P
* Voir la Préface.
large, a art » signifie, tout procédé qui tend à satisfaire un besoin. Mais, dans le sens le plus restreint, « art » signifie, tout procédé qui tend à satisfaire ce besoin de Thomme qui est connu sous le nom de « sens esthétique » ; ou, si l'ont veut, tout procédé qui tend à produire ce qui plaît au « sens esthétique », c'est-à-dire, le beau.
Oui, l'artiste a un but. Et, lors même que Vartiste ne se soucie nullement du public , lors même qu'il ne veut travailler que pour lui seul, il a un but et, s'il est raisonnable, il se soumet volontiers à toute règle qui peut le mettre en état d'atteindre le but d'une manière facile. Les règles de l'art, remarquons-le bien , ne servent point à gêner le développement de l'art , mais, au contraire, à le favoriser. Il ne peut donc pas être question ici d'une soumission obligée, forcée même, à des règles. L'homme qui veut négliger toute règle de l'art, peut le faire à ses risques. Il est, du reste, incontestable, que l'artiste, pour atteindre son but, n'est pas strictement obligé de se renfermer dans des règles exprimées par des formules^ ou, d'avoir conscience qu'il s'y astreint. Non, il se peut que l'artiste travaille selon des règles sans le savoir et 8ans s'en rendre compte. C'est pourquoi il semble quelquefois que les règles sont inutiles. Et cependant, si on examine la chose de près, on trouvera qu'il n'en est point ainsi. A cette question donc, « l'art doit-il être soumis à des règles ? )) nous repondons affirmativement , tout en déplorant que quelquefois des autorités compétentes aient pu, en imposant de fausses règles, faire tomber le principe même des règles en discrédit.
s. De quoi dérWeralenl ces i^les Y — 3. Sur qnoi se fonderaient-elles f
Tâchons de répondre à ces deux questions , à la fois. Les règles de l'art sont l'indication de la voie qui mène l'artiste à son but. De ce but donc dérivent, et sur lui se fondent les règles. Mais, quel est ce but? Voici ce qui se passe chez l'artiste. La qualité d'artiste implique trois choses :
1* Un goût fin, une, sensibilité très-grande sur le point du
beau; 2* Une imagination fortement développée dans le sens du goût
qui lui est propre ; 3** Une habileté d'exécution, s'harmonisant avec son goût et
son imagination.
L'artiste a une aspiration très-vive vers les jouissances du beau. Ce désir n'étant pas satisfait par les chefs-d'œuvre qu'il rencontre, il se sent poussé à se créer de quoi satisfaire son goût. Alors, il se forme une idée précise des moyens propres à ce but. C'est là son imagination. Et, si les matériaux ne lui manquent pas, il réalisera ces moyens d'une manière quelconque.
Mais il est rare qu'ici s'arrête la tâche de l'artiste. Ordinairement, il ne se contente pas de produire une œuvre qui plaise à lui seul ; il veut encore que cette œuvre satisfasse les autres ; il le veut, soit par pure bienveillance, soit par intérêt, soit par divers motifs réunis. Or, dans ce cas, le but de l'artiste est double:
1" De se satisfaire lui-même ; 2" De plaire à d'autres.
Heureusement, il arrive souvent que le goût de l'artiste est en harmonie avec celui du public, et que par conséquent, l'artiste n'a qu'à se mesurer sur son goût. Précisons maintenant la réponse au deux questions : .
« De quoi dérivent les règles ? !»•
« Sur quoi se J indent-elles ? »
Le but de l'art'ste, dans le cas le plus compliqué, est d'exécuter un chef-d'oîuvre, qui plaise, et à lui-même, et au public. Donc, les règles qu'il fei i bien de suivre se fondent en partie sur la nature de l'artiste lui-même , en partie sur celui du public qu'il a en vue.
Nous nous étendrons sur ce sujet en traitant la question suivante.
4r Les règles de l'art sont-enee alMolaee ou relatlTes; on bien en partie abaolnes, en partie relatives ?
Nous venons de trouver qu'il y a deux classes de règles : celles qui indiquent à Tartiste comment plaire à lui-même ; et d'autres qui lui indiquent de quelle manière il pourra plaire au public qu'il a en vue.
Quant à la première classe de règles , nous pouvons dire qu elles sont relatives, puisqu'elles dépendent de la nature de l'individu. Elles se limiteront entièrement à des principes de technique. Quant à l'autre classe de règles, il semble qu'elles aussi sont relatives ; c'est-à-dire, qu'elles se modifient d'après la nature du public que l'artiste a en vue. Si l'on prend, en effet, le mot «absolu», dans un sens absolu, on peut dire qu'il n'y a point de règles « absolues », c'est-à-dire, pas de règles qui s'appliquent indistinctement à tout public.
Il faudra toujours faire des exceptions. Qu'on n'objecte pas ici, que je tiens compte de quelques êtres bizarres ou anormaux qui peuvent se rencontrer. Je répondrais que, puisqu'ils peuvent se rencontrer, il faut en tçnir quelque compte. Mais alors, n'a-t-on donc nul droit de parler de règles absolues ? On l'a aussitôt qu'on prend le mot « absolu » dans un sens moins rigoureux. Voici comment je considère la chose. Les règles dont il s'agit dépendent du public que l'artiste a en vue, et se modifient selon lui. Cependant, remarquons ceci : il n'est nullement indifférent à l'artiste de savoir à quel public son travail plaira. D'ordinaire la chose se passera comme suit: si son œuvre est admirée par un petit nombre de ses contemporaiïis, il sent que cela est mieux que de ne pas être admiré du tout. Mais il est naturel que sa satisfaction s'augmentera selon le nombre, et surtout selon la qualité de ses admirateurs ; et nous pouvons admettre comme règle ceci : sHl réussit à être admiré par les générations à venir^ il y sacrifiera^ au besoin, Vadmiration de ses contemporains. C'est principalement pour la postérité que le vrai artiste travaille. En
iiO PRINCIPES DE LOGIQUE.
d'autres termes, il veut que son œuvre ait une valeur durable. Mais la postérité ? Comment sait-il ce qu'elle devra admirer, comment faire pour connaître spn goût? Ceci parait une absurdité ! Et cependant, il n'en est rien. En effet, si la science de l'homme se bornait au passée et au présent , nous serions bien pauvres ! Mais non ! La connaissance du passé nous met en état de supposer le futur, du moins, avec un haut degré de probjbilité. Et, c'est ainsi qu'en étudiant le goût de nos ancêtres, nous pouvons en conclure le goût de nos contemporains, et, par suite, celui des générations ÏÏ venir. Car, sauf quelques irrégularités, nous remarquons dans le développement de l'art une certaine marche régulière. Nous trouvons que chez tout peuple où l'ai't se développe librement ce développement a lieu selon certaines lois. Nous trouvons que certains principes l'emportent sur certains autres. Nous trouvons enfin, que certains principes, ayant une fois prévalu, ne sont pas ébranlés plus tard , et se raffermissent de plus en plus. De là nous concluons que très-probablement ces principes continueront à prévaloir, et que chaque artiste prudent devra en tenir compte. Ce sont ces derniers principes qui forment la base des règles absolues de l'art. C'est selon ces principes qu'agit l'artiste qui veut se former. Ne le voyons-nous pas, en effet, s'occuper des chefs-d'œuvre de ses devanciers, les analyser, les reproduire? Oui, c'est ainsi qu'il étudie les règles de l'art, peut-être même sans s'en rendre compte. C'est ainsi qu'il s'élève à la hauteur où ses devanciers ont placé l'art, afin de prendre de là son point de départ sans s'exposer à épuiser ses forces en refaisant ce que d'autres ont fait avant lui.
En tenant compte de ce que nous venons de dire, «ous pouvons poser en thèse cette proposition : Les règles de l'art sont en parties relatives, en partie absolues.
Peut-être cette question, « y a-t-il des règles absolues?! pourrait se résoudre dans un autre sens que voici : « y a-t-" des règles dont l'artiste ne puisse jamais s écarter, sans nuire à son effet ? »
La question étant prise dans ce sens, je crois pouvoir y répondre ce qui suit. Il en est des règles comme des lois de la nature. Toute règle est absolue en ce sens qu'il ne faut ja mais la perdre de vue. Mais, comme la plupart des lois de la nature peuvent, momentanément, dans certaines circonstances, être contrebalancées par une autre loi et se manifester d'une manière différente, ainsi il se pourra qu'une règle de l'art, dans certaines circonstances, exige qu'on dévie d'une- autre. La loi de la gravité, par exemple, n'est-elle pas modifiée' par l'action de l'aimant ? La dissonante, n'est-elle pas une déviation de l'harmonie ?
Mais remarquons que dans un pareil cas, on fait bien de ne pas perdre de vue la règle dont on a dévié. Comme dans l'exemple de l'aimant , la loi de la gravité n'est pas détruite, mais se manifeste toujours comme résistance invisible à l'action même de l'aimant. Ainsi la règle de l'harmonie se manifeste toujours dans la nécessité de résoudre la dissonante.
D'ailleura, il me semble que tout système de règles peut être réduit à la forme d'une, ou du moins d'un petit nombre de règles supérieures qui peuvent être modifiées dans leurs effets, par d'autres, mais qui les dominent toujours et revendiquent toujours leurs droits.