DE LA PENSÉE
g 36. Nous voilà arrivés au point principal de la tâche de la logique, c'est-à-dire, à l'exposition de la méthode pour modifier le rapport entre deux idées.
Qu'on n'attende pas de nous un exposé exact de ce qui se passe chez l'homme qui modifie un tel rapport. Ici encore, un champ immense reste à l'examen. Mîiis voici ce que nous pouvons constater avec certitude.
Toute modification du rapport entre deux idées a ceci de remarquable que, par là, l'ancien rapport de ces idées n'est pas détruit. Les idées de l'homme ne sont pas comme des êtres isolés qu'on peut mouvoir à volonté. Non ! « modifier le rapport entre deux idées » est une expression imagée, pour dire en réalité, reproduire ces idées dans un rapport voulu, c'està-dire faire de ces idées de nouvelles idées (images ou copies spirituelles, si on veut), qui soient entre elles dans un rapport voulu. En modifiant le rapport de mes idées, je conserve mon ancien ensemble d'idées, mais je me crée en outre un ensemble nouveau.
Souvent il arrive que les rapports entre les idées de l'homme sont modifiés à son insu. Il y a, entre les idées, un
travail indépendant de la volonté de Thomme. Mais, dans ce travail, la logique n'est d'aucune utilité. Nous ne nous occupons donc ici que des* modifications qui s'opèrent sciemment et volontairement.
Pour modifier sciemment le rapport de deux idées, il faut que l'homme ait d'abord dans l'esprit ces deux idées, et puis une idée du rapport dans lequel il veut les mettre. Il faut donc qu'il les reproduise au dedans de lui avec clarté , ce qui exigo, au besoin, des auxiliaires. Or, pour reproduire une idée, il faut rechercher l'objet, ou son signe, qui produit une idéo semblable ou encore une autre idée associée d'une manière quelconque à celle qu'on veut reproduire. De sorte qu'un moyen puissant, pour modifier le rapport de deux idées, c'est une combinaison de leurs objets ou de leurs signes réunis par le signe du rapport qu'on désire établir entre les idées.
Par cet auxiliaire l'homme peut modifier le rapport de ses propres idées et même celui qui existe entre celles d'un autre être. C'est sur ce principe que repose le langage. Modifier les rapports de ses idées, c'est penser. Il y a plusieurs manières de penser. On peut penser sans en avoir conscience, et avec plus ou moins de conscience. Dans le dernier cas, on peut penser involontairement ou volontaire^ ment. Du reste, on peut penser en reproduisant les signes des idées (pensée discursive) ou bien, sans se les rappeler (pensée intuitive).
Ce ne sont là que quelques remarques sur l'art de modifier le rapport des idées en général. La logique doit nous enseigner les règles à suivre pour bien modifier les rapports des idées. Rendons-nous donc compte de ce que c'est que bien modifier les idées. Comme nous l'avons dit plus haut, cette opération consiste à réunir les idées en un -ensemble où l'idée d'une modification voulue du monde (même de la plus importante qu'un homme puisse vouloir atteindre) reproduise dans un ordre convenable les idées de modifications que l'homme doit porter dans l'entourage immédiat de son esprit pour atteindre la modification voulue.
Quant à cette dernière modification elle-même , elle n'est pas du ressort de la science. Ce n'est pas là une affaire d'idées ^ mais de sentiments, ou de conception de génie, si Ton veut. Par rapport à cette conception la tâche de la science se borne à démontrer' quelles sont les modifications possibles , afin de préserver l'homme de l'utopie et des vains efforts.
Quanta l'art de modifier l'entourage immédiat de l'âme, la science ne sait rien. La limite de l'âme a échappé jusqu'ici à toute espèce d'examen, et peut-être y échappera-t-elle toujours. 11 nous est absolument impossible de déterminer où finit l'âme de l'homme et où commence l'entourage de cette âme, c'est-à-dire le corps. Aussi serions-nous voués inévitablement à l'inaction, si la Providence ne faisait de la science pour nous, en nous douant dès notre naissance de la connaissance instinctive nécessaire au mouvement des ressorts qui lient le corps à l'âme. Dans certaines circonstances, cette connaissance instinctive nous sert même pour des objets plus ou moins éloignés de l'âme.
Cependant , entre la modification définitive , à laquelle l'homme atteint, et les mouvements de son âme, il y a une série plus ou moins longue de modifications indispensables à la production de la première modification. C'est là que se trouve le domaine essentiel de la science.
En définitive, la science consiste dans un ensemble d'idées, fournissant à l'homme les éléments pour construire l'idée d'une modification des plus importantes à porter dans le monde, et autant que possible des idées de toutes les modifications nécessaires pour atteindre ce but. Ces dernières idées doivent être disposées de telle manière, que, au moment même où l'homme veut atteindre le but en question, elles se reproduisent dans le même ordre dans lequel elles doivent se réaliser. La logique doit donc nous enseigner à obtenir cet ensemble d'idées.
g 37. Les éléments de cet ensemble, à moins d'être innés,
o us l'avons vu, s'obtiennent par l'observation. Mais l'obser-
tion ne suffit pas pour les mettre dans une disposition con-
venable. Pour y arriver, il nous faut commencer par savoir ce qu'est une modification nécessitée par une autre. Or cela signilie simplement qu'une pareille modification en suit constamment une autre. Nous devons donc avoir une disposition d'idées de modifications, par laquelle chacune puisse reproduire immédiatement l'idée de celle qui la précède d'aune manière coti" stante. Gomment faire pour atteindre ce but ? Voici comment. Il faut faire agir sur nos sens les deux modifications dans leur ordre de succession. Alors l'idée de la dernière s'associera avec celle de la première d'après la loi psychologique de l'association des idées par succession.
Notre tâche se réduit donc à indiquer le moyen de rechercher la succession constante.
Or la succession absolument constante est très-rare, si tant est que jamais elle existe. Heureusement ce genre de succession ne nous est pas indispensable. Pour produire une modification au moyen d'une autre, il suffit que la première soit constamment suivie de l'autre dans certaines conditions, pourvu que nous sachions quelles sont ces conditions. Le problème que nous aurons à résoudre se réduit donc à savoir, pour tout changement, dans quelles conditions il est suivi d'un autre changement que nous puissions produire.
Pour bien comprendre ce sujet, nous devons nous rendre compte de ce que c'est qu'un changement.
§ 38. Un changement s'appelle aussi phénomène, événement, modification. Il est capable de modification lui-même, de sorte qu'il y a des changements primaires, secondaires, etc., bref, des changements d'un ordre supérieur.
Tout changement suppose quelque chose qui change, c'està-dire une ou plusieurs qualités qui changent. Nous ne saurions donc comprendre ce qu'est un changement, sans avoir une idée de ce qu'est une qualité.
Toute qualité est simple ou composée. Toute qualité a deux faces : la nature spécifique et la quantité, quantité, soit de lieu (extension), soit de temps (durée), soit d'action (extensité), soit de plusieurs de ces genres de quantité réunies.
Une qualité, pour être aperçue, doit agir sur un être vivant (observateur) ou bien lui faire connaître son existence par son action sur d'autres quantités. C'est pourquoi toute qualité dont nous pouvons constater l'existence est active, c'est-à-dire une force. Nous ne connaissons donc que des forces, et même ce que nous appelons « matière » n'est pas le contraire de « force », mais seulement un genre particulier de forcée .
Y a-t-il des qualités passives ? Nous ne saurions le décider positivement. Mais, il nous semble — expression trop rare dans k bouche des philosophes ! — que exister et agir sont une seule et même chose, et que, par conséquent, l'existence ai qualités passives est très-peu probable. Gela n'empêche pas, cependant, que l'action d'une qualité peut être latente, c'està-dire ,^ masquée par une autre quahté. Du reste, une qualité peut exister sans agir sur aucun observateur, ou sur aucune autre qualité pouvant être observée. Il serait donc injuste de nier l'existence d'une qualité par la simple raison que son existence ne se trahit à nous d'aucune façon , et plus injuste encore de la nier dès que. son existence ne peut être constatée ^^ar V observation seule.
Une qualité dont l'existence se trahit par une action sur un de nos sens externes s'appelle qualité matérielle.
Nous n'observons que les actions des qualités sur nous-mêmes. Quant aux actions des qualités sur d'autres qualités, nous ne saurions les observer. Si nous en possédons une idée, nous lavons très-indirectement au moyen de leurs actions sur nous-mêmes.
Nous distinguons plusieurs genres de qualités *: les qualités mathématiques, physiques, chimiques, vitales, spirituelles, volontaires. Nous n'avons pas à examiner ici la nature de leurs rapports , ni à décider si elles sont séparées par des limites bien tranchées ou non ; nous ne faisons que constater leur existence.
Aucune qualité ou force, autant que nous le sachions, n'est
* Voir sur ce principe les Œuvres de M, Ulriu : Gott und d^^ Mensch, etc.
isolée. Toutes celles que nous connaissons sont liées à d'autres. Un ensemble de qualités plus ou moins intimement réunies est un être. Un ensemble de qualités ou forces, réunies si intimement que nous soyons complètement incapables de les séparer, forment pour nous un être simple ou atome. Un atome constitue donc un ensemble de forces.
D'après M. Dressel, M. l'abbé MoiGNoet d'autres, tout atome serait encore composé d'êtres de poids égal (monades). Le nombre de monades contenues dans un atome déterminerait, d'après ces savants, le poids de cet atome. (M. Hagbmann.)
Tout atome a un centre, ou point de départ de son action. C'est pourquoi nous disons qu'il occupe une place. L'action de l'atome, cependant, est loin de se borner à ce point. C'est pourquoi on dit que les atomes « agissent à distance. » Il serait plus juste de dire que tout atome a de Vétendue, Car un être ne peut agir que là où il est^. Plus on s'éloigne du centre d'un atome, moins son action est intense. Pour notre observation, cependant, cette intensité est loin de diminuer dans les mêmes proportions pour toutes les qualités. Nous voyons encore la rose, quand nous ne sentons plus son odeur. Cette différence dépend-elle de l'atome ou des organes de l'observation ou bien des deux à la fois ? Nous ne saurions le décider.
En s'éloignant graduellement du centre d'un atome, arriverait-on enfin à un point, où l'action de l'atome serait nulle? En d'autres termes : l'atome est-il fini ou infini ? Les deux sont possibles. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a un point, où l'action de l'atome devient imperceptible pour les organes de l'homme.
g 39. Une réunion intime d'atomes s'appelle un objet. Tout objet est composé, soit d'atomes égaux, soit d'atomes inégaux. Dans le premier cas il s'appelle élément.
Il y a des êtres, qui, dans certaines conditions, observent euxmêmes quelques-unes de leurs qualités ou actions. C'est ce
* On a souvent prétendu que c avoir de l'étendue » signifie être diviiihle. C'est à tort selon nous. Voir à ce sujet les écrits de H. Drossbach: Oie Objecte der ginulichen Wahrnehmung ^ etc.
qui constitue la conscience (dos Bewmstsein). Et paraii ces êtres il y en a qui sont doués du pouvoir de déterminer par délibération, ou de choisir de quelle manière ils agiront. C'est ce qui constitue la liber lé ou la volonté.
Un objet est donc une réunion de qualités. Dans tout objet on a Uhai)itude de distinguer deux genres de qualités : les qualités essentielles et celles qui ne sont qu accidente Ihs, Il n'est nullement facile de se rendre compte de cette distinction. En général nous pouvons dire, ce me semble, que les qualités essentielles sont celles dont dépend le nom de l'objet. Plus tard nous aurons occasion de revenir sur ce sujet.
L'ensemble des qualités essentielles d'un objet forme sa substance. Les qualités accidentelles du même objet forment les accidents de cette substance (p. 53).
§ 40. Revenons aux changenients. Ils sont de deux espèces: i^ Les changements externes, c'est-à-dire, ceux qui évidemment n'affectent pas la nature des objets changeants ; 2<* les changements internes (physiques ou chimiques, vitaux, etc.) ; ceux qui portent, ou du moins semblent porter sur cette nature même. Les premiers sont des changements de lieu ou mouvements.
On a souvent prétendu que tous les changements n'étaient en fin du compte que des changements de lieu ou des mauvem^te. D'après cette opinion, les êtres simples sont immuables dans leur essence et tout changement physique, chimique, d'un objet composa n'est autre chose qu'un déplacement des êtres simples dont il est composé. Il n'y aurait que les rapports, d'après cela, qui changeraient.
Mais c'est, là une question que nous ne faisons qu'effleurer en passant. Revenons à notre sujet spécial.
Tout changement dépend de Y action d'un ou de plusieurs objets. Pour produire un changement voulu, nous n'avons d'autre moyen que de déplacer un ou plusieurs objets.
§ 41 . La succession constante dépend du fait que tout objet (ou du moins le plus grand nombre des objets) en face d*un autre, se conduit toujours de la même manière, pourvu que ce dernier ne change pas.
En appelant les objets des circonstances ou des conditions, comme on a l'habitude de le faire, on peut dire que dans les mêmes circonstances ou conditions, le même être se conduit toujours de la même manière. Ou bien, en nommant eniour rage d'un objet l'ensemble d'objets en présence desquels il se trouve, on peut dire que, dxins le même entourage, tout objet agit toujoiîrs de la même manière. Il s'en suit que des ensembles égaux d'objets produisent des phénomènes égaux et que, deux phénomènes étant égaux, les ensembles d'objets qui les produisent seront égaux de même.
Pour éviter toute erreur, il est indispensable de toujours se souvenir que la conduite d'un être dépend de son entourage. Si l'entourage d'un objet change, son action change aussi de l'une ou de l'autre façon. Ce n'est qu'en présence du même entourage que l'action d'un objet reste constante. Or, le monde étant très-compliqué, c'est-à-dire composé d'un grand nombre d'êtres simples, et en outre très-variable, il en résulte que la succession constante ne se trouve pas partout, et que la succession absolument constante, si tant est qu'elle existe, est très-rare.
Nous avons dit que le même être, son entourage restant le même, se conduit toujours de la même manière. Il nous faut faire une réserve : cela n'a lieu qu'à la condition que cet être ne soitpas variable lui-même, comme par exemple l'âme d'un être vivant. Cependant, quelle que soit la variabilité d'un être, il ne lui manquera guère certaines qualités qui restent indépendantes de sa variabilité. Et, d'après certains philosophes, tous les êtres simples sont absolument invariables en euxmêmes.
g 42. Les objets qui concourent à produire un changement portent le nom de causes de ce changement. Tout changement provient donc de l'action d'une ou de plusieurs causes. S'il y en a plusieurs, on pourra, pour simplifier la matière, les réduire en deux groupes, de façon qu'il n'y ait que deux éléments à considérer. Et, de ces deux groupes, on peut considérer l'un comme passif et l'autre comme gérant de l'action toute en-
tière. On peut alors appeler ce dernier cause essentielle du phénomène. Ainsi, quand une pomme tombe par terre, on dit que la terre, en attirant la pomme, est la cause de sa chute, tandis qu'en réalité la pomme, en attirant de son côté la terre, coopère elle-même à sa chute. En effet, toute action d'un être sur un autre est plus ou moins réciproque, quoiqu'elle ne soit pas toujours égale des deux côtés. *
Ainsi, lorsqu'on dit que les boissons alcooliques produisent le delirium tremens, et que tel prince fut cause de telle guerre, dans ces cas on considère, comme cause unique du phénomène, celle qu'on considère comme la plus importante • soit qu'elle soit la cause définitive^ les autres étant constantes, soit qu'on ait quelque intérêt à la faire ressortir spécialement. Du reste, il est incontestable que l'alcool ne peut produire b « delirium tremens » qu'avec le concours d'une multitude d'autres causes, telles que les agents desquels dépendent la vitalité des nerfs , les mouvements des muscles, etc., etc., enfin, avec le concours de tout ce qui constitue l'organisme dû malade. Seulement, on passe sous silence ces dernières .causes, puisqu'on les considère comme constantes. De même, pour causer une guerre, la volonté d'un homme ne suffit pas. Les généraux, les soldats, les engins de guerre, la poudre à canon , et même les forgerons, les boulangers, etc., tout ceci est pour sa part dans la guerre. Et s'il fallait décider laquelle de ces causes a été la plus grande, on serait dans l'embarras. Seulement, ces causes étant à peu près les mêmes dans toutes les guerres, on n'en fait pas une mention spéciale quand il s'agit d'une guerre spéciale.
Cette habitude de négliger les causes connues ou constantes a bien des avantages pratiques. Elle peut cependant devenir une source de graves erreurs. Ainsi elle peut mener à croire que les causes qu'on néglige ne sont pas des causes ; qu'un phénomène quelconque se produit sans la présence de toutes ces causes ; que les ensembles égaux de causes n'ont pas des effets égaux ; que les phénomènes égaux ne sont pas produits par des ensembles de causes égales, etc., etc.
n y a des êtres, comme Tâme humaine, capables de plusieurs degrés d'activité {réceptivité, spontanéité, liberté).
Nous voyons donc que le mot « cause » a quelque chose de vague. Car, chacun des éléments qui "concourent à produire un phénomène peut être considéré à son tour comme la cause de ce phénomène.
Généralement Thomme a l'habitude de considérer comme la vraie cause d'un phénomène celui des objets que l'homme doit déplacer pour produire ce phénomène.
Un changement s'appelle effet, par rapport aux causes qui concourait à sa production.
§ 43. Après ces définitions nous pouvons préciser la tâche de la science. Pour produire un changement ou un phénomène quelconque, il faut réunir les objets ou causes qui dans leur ensemble le font naître.
La science doit donc nous enseigner pour chaque changement que nous pouvons vouloir opérer, quels objets il faut mettre en présence. C'est-à-dire, la tâche de la science se réduit à connaître pour tout changement, quelles en sont les causes. C'est au logicien qu'il appartient de montrer la voie pour l'accomplissement de cette tâche.
Si un objet quelconque concourt à la production d'un phénomène, il est clair que le phénomène doit cesser ou au moins se modifier, dès qu'on éloigne cet objet. Par conséquent, pour déterminer les causes d'un phénomène, il faut éloigner les uns après les autres tous les objets du lieu où il s'accomplit. Dès que l'éloignement d'un de ces objets est suivi de la cessation du phénomène, on peut, sous certaines réserves, admettre qu'avec l'éloignement de cet objet on a éloigna une des causes du phénomène.
A première vue, cette tâche semble être impossible. Et d'abord, tous les phénomènes sont passagers. Ils n'attendent pas que nous ayons éloigné successivement une multitude d'objets. Je puis y remédier en observant chaque phénomène plusieurs fois, dira-t-on peut-être. Mais ce n'est pas juste. Il y a bien des phénomènes qui se ressemblent, mais beaucoup
d'entre eux ne se produisent qu'une seule fois. Puis, enfin, le nombre des phénomènes est immense. Pour déterminer les causes de ces phénomènes, il faut d'abord que je les observe. Or il n'y a en qu'un petit nombre qui soient à la portée de mon observation.
Il est vrai quB, parmi les phénomènes qui se dérobent à mon observation, il y en a qui sont observés par d'autres. Je pourrai donc les connaître avec l'aide de la communication des idées. Mais toujours restera-t-il, et pour les autres, et pour moimême, des difficultés très-grandes, dues au nombre des phénomènes et à leur caractère passager.
Heureusement, les moyens pour simplifier la tache de l'expérimentation ne sont pas épuisés. En voici un des plus puissants.
g 44. Si une qualité (b) est en rapport avec une qualité connue (a), on pourra se former une idée de la première au moyen de l'idée de la seconde, pourvu qu'on ait une idée du rapport qui existe entre ces qualités. Ainsi, ayant observé la première, on pourra se dispenser d'observer la seconde. Il s'en suit que, si deux qualités 6 et c sont chacune en rapport avec une troisiènie on pourra se former une idée de l'une sans observation, c'est-à-dire, par une équation.
Il y a plus. Car il en est des rapports de qualités comme des qualités elles-mêmes. Si un rapport de deux qualités, a : b, est en rapport avec une qualité connue c, on pourra connaître, sans l'observer, le rapport a : b, dès qu'on connaît le rapport entre ce rapport et c. Et si un autre rapport d:c est de môme en rapport avec c, on pourra connaître le rapport eftitre c et c?, sans l'avoir observé. Si dans ce dernier cas nous remplaçons la qualité c par un rapport de qualités, nous avons le moyen de connaître un rapport au moyen de deux rapports connus.
Ce que nous venons de dire est vrai, non-seulement pour les rapports d'un ordre inférieur , mais encore pour ceux d'un ordre supérieur.
On pourra donc, dans certaines circonstances, connaître un objet ou un rapport, au moyen de son rapport avec un autre
objet ou rapport, c'est-à-dire, on pourra se former l'idée d'uu objet ou d'un rapport, au moyen de deux idées dont l'une représente un rapport. C'est ce qui s'appelle raisonner, conclure, déduire ou bien calculer.
Constater un rapport entre deux objets, c'est former un jugement. On peut donc dire que, dans certains cas, l'homme peut déduire un jugement de deux autres.
Le jugement qu'on déduit de cette manière s'a])pelle par rapport à ceux dont on le déduit, une conclusion. Les deux autres sont les termes de la conclusion.
On appelle majeure celui des termes qui indique le rapport le plus général. L'autre terme s'appelle mineure.
L'ensemble des trois jugements s'appelle syllogisme.
Faire un syllogisme, nous le voyons, c'est pour ainsi dire, imiter dans la pensée le courant de la nature.
g 45. Tout syllogisme est un ensemble de trois jugements. Mais il s'en faut de beaucoup que tout ensemble de trois jugements soit digne du nom de syllogisme. Pour mériter ce nom, il faut d'abord qu'il nous fasse connaître un rapport du monde, c'est-à-dire que le jugement qu'on donne pour conclusion représente un i^apport réel du monde. Or, dans ce but, il faut : 1*» que les deux autres jugements représentent des rapports réels, et qu'ils les représentent comme il le faut ; 2° qu'ils aient un terme en commun (qu'il y ait trois et non quatre termes) ; ô^ que les rapports dont on tire la conclusion soient tels qu'ils permettent de l'en tirer; 4° enfin, que le jugement qu'on donne soit capable de nous faire connaître un rapport nouveau en dehors des rapports représentés j)ar la majeure et la mineure. Si le rapport exprimé par « la conclusion » est identique avec celui que représente un des deux jugements, on tourne dans un cercle (cercle vicieux).
Toute espèce de jugement peut fonctionner comme conclusion. On peut donc distinguer autant d'espèces de syllogismes qu'il y a d'espèces de jugements.
Un ensemble dq jugements qu'on veut à tort faire passer pour un syllogisme s'appelle dans le langage scolastique une
56 PHINGIPES DE LOGIQUE.
fallacia. Pour les formes diverses de fallacia et pour les détails sur le vrai syllogisme, voir les livres de logi({ue de MM. Lind- NER, Ulbigi, Stuart Mill, Ueberweg, Tabbé Gratrt et Hage-