MANN
Une remarque en passant. Pour qu'un homme modifie le monde d'une manière voulue, au moyen d'une conclusion, il n'est pas nécessaire que les jugements dont il tire cette conclusion soient exacts, dann le sens que nous avons jusquici donné à ce mot.
Si l'homme était seul au monde, et ne travaillait que pour lui-même, toute image du monde pourrait lui suffire , pourvu que chez lui les idées se formassent toutes de la même manière. Même, s'il ne veut travailler que pour ses contemporains, toutes les images qu'il a des objets pourront lui suffire, pourvu qu'elles se soient toutes formées d'une manière analogue, tant chez lui que chez ses contemporains.
Or, nous supposons toujours que l'homme ne soit satisfait qu'à la condition de produire des œuvres utiles à la majorité des êtres à venir. C'est pourquoi nous exigeons que tous les syllogismes soient formés de jugements exacts dans le sens que nous avons donné à ce mot.
g 46. Quelques savants ont prétendu qu'il y avait des syllogismes composés de deux jugements seulement, et même d'un seul. C'est une erreur. Il est vrai qu'il n'est pas toujours nécessaire d'exprimer les trois éléments d'un syllogisme. Mais il faut toujours les penser. Ainsi, par exemple, il peut arriver qu'en faisant subir à un jugement un procédé simple, comme VviteriJersion de ses membres, on obtient un autre jugement également vrai. Mais, dans ce cas, on n*aura pas fait un syllogisme de deux jugements. Soit le jugement S : P. J'intervertis les membres, et j'obtiens un jugement également vrai (P:S). 11 semble qu'il n'y a que deux membres, mais c'est seulement parce qu'un des jugements n'a pas été exprimé. En réalité, on a fait le syllogisme que voici : « Le jugement P : S remplit certaines conditions; or tout jugement qui remplirait ces conditions peut être par l'interversion des termes changé
en un autre jugement non moins vrai ; doncP : S. h Voilà trois membres bien accusés.
Il y a des savants qui ont entendu contester au syllogisme» et paitant au raisonnement, toute utilité. Voici, si je les comprends, leurs raisons.
Se former une idée d'une qualité (b) au moyen de l'idée de son rapport avec une qualité connue (a), suppose qu'on connaît ce rapport. Or, pour connaître un rapport, il faut commencer par en connaître les termes. Pour connaître b par son rapport avec a, il faut donc déjà connaître 6, de sorte qu'on tourne dans un cercle. De même, pour connaître un rapport (c:d) au moyen de son rapport avec un rapport connu {a:b), ou doit savoir dans quel rapport c : d est avec a : fr, ce qui suppose que c : d est déjà connu. Ici encore on tourne dans un cercle.
Les savants en question auraient raison, si V observation éiijii le seul moyen pour constater un rapport constant entre deux objets. Or il en serait en effet ainsi, si, pour constater ce rapport, il nous fallait une certitude absolue sur son existence. Mais, dans ce cas même, l'observation ne nous suffirait pas. Heureusement, pour modifier le monde, c'est-à-dire pour agir, une certitude absolue n'est point nécessaire. Une certitude relative ou probabilité a aussi sa valeur et suffit.
Cela posé, le raisonnement devient pour nous un moyen de devancer, d'anticiper l'observation, et même de la remplacer avec succès dans le cas où il s'agit d'objets et de rapports d*objets qui échappent à l'observation de tout le monde.
g 47. Or voici comment le raisonnement nous aide dans la tâche de l'observation. La nature des choses est ainsi faite que certaines qualités sont constamment accompagnées de certaines autres. A coté de la succession constante, il y a dans la nature une simultanéité constante ; il s'agit seulement de la décou* vrir. Pour constater avec une certitude absolue que deux qualités vont toujours ensemble, il faudrait avoir observé ces qualités partout où elles se trouvent, cest-à-dire avoir étudié ce qui n existe pas encore. Pour obtenir Improbabilité, il n'en
est point ainsi. Voici de quelle manière elle s'obtient. La simultanéité constante se trahit souvent par la simultanéité répétée. Si un jour on observe deux qualités réunies, et que le lendemain on voie l'une sans l'autre, on peut dire de suite qu'il n'y a entre elles aucune simultanéité absolument constante. Si au contraire on les voit un grand nombre de fois ensemble sans jamais rencontrer l'une sans l'autre, pourra-t-on admettre qu'elles s'accompagnent constamment? Non, certes. Cependant, dans ce dernier cas, il n'en sera pas comme si on ne les avait vues ensemble qu'une seule fois. Or la différence de ces deux cas, ou plutôt le sentiment que cette différence produit en moi, me donne l'idée de ce que nous appelons probabilité. Plus le nombre de fois que jai observé les qualités ensemble soit gi*and, plus pour moi la probabilité qu'elles s'accompagnent toujours se rapprochera de la certitude.
§ 48. La simultanéité absolument constante, si tant est qu'elle existe, est bien rare. Cependant, pour simplifier la tâche de la science, une simultanéité relativement constante, c'està-dire une simultanéité qui est constante à certaines conditions, nous suffit. Dans ce cas, il s'agit seulement de savoir quelles sont ces conditions. Ici également la certitude absolue est impossible. La probabilité s'obtient de la manière suivante.
La simultanéité relativement constante consiste en ce que deux qualités ou groupes de qualités s'accompagnent constamniont dès que Vune d'elles est accompagnée d*une troisième qvxiUté OU" d'un troisième groupe de qualités. Donc, si on voit souvent une qualité (ou un groupe de qualités) accompagnée de deux autres, on aura la probabilité que ces trois qualités se trouvent toujours ensemble.
g 49. La probabilité qu'un rapport est constant s'accroît donc avec le nombre de fois qu'on observe ce rapport.
Mais les limites de la probabilité ne s'arrêtent pas ici. On peut rétendre en contrôlant directement le syllogisme qui a fait naître la probabilité. Voici comment. Je soupçonne qu'un objet possédant une certaine qualité (ou un groupe de certaines qualités) a nécessairement une autre qualité (ou un groupe
d'autres qualités) . Je place donc cet objet dans des circonstances pouvant l'aire paraître cette dernière qualité (ou groupe de qualités), si elle existe. Si elle apparaît réellement, la probabilité que j'ai le droit de conclure de l'existence de la première qualité à celle de l'autre, augmente considérablement. Par exemple. Je trouve une substance qui a parfaitement l'extérieur, la couleur, etc. de celle qu'on appelle soufre. Est-ce réellement du soufre, c'est-à-dire cette substance a-t-elle toutes les propriétés du soufre? Si elle les a, elle doit former, lors- (pi'on la met en contact avec l'oxygène et le feu, de l'acide sulfureux. Je l'allume. S'il se forme de l'acide sulfureux, je ne conclurai pas seulement que le fragment actuel est du soufre. Mais si désorinais je trouve un autre fragment ayant parfaitement Textérieur du soufre, la probabilité que j'ai affaire à du véritable soufre sera plus grande. Autre exemple. Dans un vieux tronc d'arbre, je trouve un animal cylindrique qui a un grand nombre de qualités en commun avec la larve d'un scarabée. J'en conclus que probablement c'est de même une larve de ce genre. Non content d'avoir découvert ces qualités, je fais le contrôle : j'élève mon animal. Après quelque temps, le voilà transformé en... 'papillon l J'ai bien fait dans ce cas de ne pas me fier à l'apparence extérieure. Si, au contraire, la larve avait produit un scarabée^ la probabilité que tous les animaux possédant ces qualités (soit a b c d e) possèdent de même celle de se transformer en scarabée serait devenue plus grande.
Le contrôle couronné de succès augmente donc la probabilité. Et plus on répète l'un, plus l'autre augmente. Si au lieu de voir un seul de ces fragments Jaunes, dont nous avons parlé, former de l'acide sulfureux, j'en avais vu se comporter de môme deux ou trois fragments semblables, si au lieu de voir un de. ces animaux se transformer en scarabée, j'en avais vu faire de même à deux ou trois, ma probabilité aurait été doublée, triplée, etc.
§ 50. Tout ce qui contribue à augmenter le degré d'une probabilité, c'est-à-dire à la rapprocher de la certitude, s'appelle
une chance. Le nombre des chances peut devenii' si grand que la probabilité arrive à être pour ainsi dire infinitésimale. C'est alors qu'elle se confond avec la certitude, ou n'est séparée de celle-ci que par une limite sans importance. C'est alors qu'on a le droit de la considérer comme certitude, de même que dans le calcul infinitésimal on considère comme un cercle le polygone ayant un nombre infini d'angles.
Le degré d'une probabilité augmentant en raison du nombre des chances, elle se mesure d'après ce nombre. Elle est donc soumise au calcul, ce qui forme la base du calcul des probabilités.
. Il est de règle, que, plus l'esprit d'un homme est supérieur, plus il lui faudra de chances pour avoir la certitude. Cette règle, cependant, a ses limites. Car celui qui n'admet jamais la certitude d'une chose avant d'avoir toutes les chances réalisées est un sceptique y c'est-à-dire un esprit malade.
Si, pour former un jugement, il fallait attendre que toutes les chances pour son exactitude soient réalisées, il faudrait renoncer pour toujours à toute science. Car on n'aura ces chances qu'après avoir fait le contrôle du jugement dans totis les cas oîi il est possible d'en faire l'application; ce qui suppose l'absurde.
Dans ce cas, non-seulement toute conviction, mais encore toute action serait impossible.
En effet, si, pour agir, il fallait attendre que toutes les chances de réussite soient réalisées, il faudrait renoncer à toute action; car on n'aura ces chances qu après l'action.
Donc, à la rigueur, la certitude absolue n'existe pas pour l'homme. Il y a cependant des cas où les chances en faveur d'une chose sont si considérables que tout esprit de bonne foi, c'est-à-dire ne recherchant autre chose que la science, admettra sa réalité. C'est sur ce principe que repose la foi.
Admettre un fait comme probable, dans l'intention de le contrôler, c^est former une hypothèse.
Une hypothèse qu'on considère comme suffisamment con^ firmée s'appelle une théorie.
Toute hypothèse doit être abandonnée dès qu'elle se trouve être en contradiction avec le moindre fait bien constaté.
g 51. La probabilité id*un fait s*accroît donc avec le nombre de fois qu'on observe ce fait, et avec le nombre de contrôles couronnés de succès. Mais, dira-t-on, d'après cette manière de voir, le raisonnement supposerait, chez celui qui veut l'exercer, les idées d'expérience, de science, de probabilité et d'autres idées philosophiques. Or ces idées, loin d'être la base de cet acte, se forment, au contraire, par suite de ce même acte. Comment donc arrive-t-il que dès sa première enfance l'homme raisonne, calcule, fait ses déductions !
Cette aptitude de l'homme, et partant l'origine de l'idée de probabilité et de certitude dans l'homme, sont dues à une propriété de l'âme comme sous le nom d'habitude. Et l'habitude elle-même a sa source dans Vassociation des idées. C'est elle qui forme la base et l'origine de tout raisonnement.
Quant à la découverte de la simultanéité constante, elle repose sur cette forme d'association des idées connue sous le nom d'association des idées par simultanéité. Voici ce qui se passe chez l'enfant.
Qu'un enfant ait une perception (a) et en même temps une autre perception (b) . Si le môme enfant reçoit dans la suite de nouveau la perception a, elle réveillera en lui, si elle se reproduit dans des conditions favorables, l'image de b.
Il en résulte un sentiment d'attente que b ne tardera pas à se présenter. Supposez l'attente satisfaite, c'est-à-dire la perception b reproduite en effet. L'enfant dans ce cas a detix fois éprouvé la simultanéité a b. L'association des idées a et b a dès lors doublé en intensité ou en intimité. C'est ainsi que se forme dans l'enfant Vhabitude de voir a et b ensemble. Si maintenant a revient de nouveau, l'enfant s'attendra à recevoir b avec une attente et une tension d'esprit doublées. Et chaque fois que la perception b accompagne la perception a, la confiance que. a est constamment accompagné de b gagnera en force. A la fm, cette confiance deviendra si forte qu'elle sera inébranlable. Quand elle est arrivée à ce point, l'homme dit
que a est constamment ou nécessairement accompagné de b.
Prenons maintenant un cas plus compliqué. Que l'enfant reçoive un ensemble de perceptions dh c d e f^, et en même temps un ensemble de perceptions ghi k l m. Les images ou idées de ces ensembles de perceptions s'associent par simultanéité. Supposons, que; peu de temps après, l'enfant reçoive l'ensemble de perceptions a b en o p q. Cet ensemble contient les éléments a b c. Or ces éléments sont associés par simultanéité à l'idée ghik l m.
De là l'attente d'avoir de nouveau cet enseriible ghi k l m.
Mais voilà que cet ensemble ne revient pas en entier, mais en partie seulement. Admettons qu'il n'en revienne que les perceptions ghi.W s'en suivrait que désormais l'idée abc sera plus intimement liée avec l'idée g h i qu'avec celle d'aucun autre élément de g h i k l m. Supposons enfin que plus tard l'enfant reçoive l'ensemble de perception sf a v w x y 2. Cet ensemble contient l'élément a. Or a, comme nous l'avons vu, est fortement lié par association à l'idée ghi.
Il en résulte l'attente de recevoir l'ensemble g h i. Mais voilà qu'au lieu de g h i, g seul se reproduit. Si a dès lors revient, g sera attendu avec plus d'impatience qu'aucun autre élément des ensembles que nous venons de nommer.
C'est ainsi que l'enfant est forcé de faire un ensemble d'idées où toute idée soit liée le plus intimement à celle qui l'a accompagnée le plus souvent, et le moins intimement avec celle qui l'a accompagnée le moins souvent.
Supposez que chez un enfant les idées des perceptions a et b soient liées par simultanéité. En recevant de nouveau l'impression a, cet enfant s'attendra à recevoir immédiatement l'impression b. Or supposons que son attente soit frustre'e, c'est-à-dire que è ne revienne pas. Si ce n'était qu'une fois que b avait succédé à a, alors la déception neutraliserait tout simplement l'association des idées a et b, l'enfant perdrait tout simplement confiance dans le rapport de succession a b. Cette confiance pourrait se rétablir, il est vrai, mais pour le moment elle sera détruite. Et si dans la suite a revient, l'enfant
ne s'attendra .plus à voir revenir b. Mais s'il arrive, au contraire, que l'enfant ait plusieurs fois vu a accompagné de h, et que maintenant a revienne sans 6, qu'advient-il ? La confiance de l'enfant ne sera pas ébranlée par une seule déception. Il y aura dans ce cas étonnement; l'enfant se demandera « pourquoi en est-il ainsi? » Il s'arrêtera à la déception qu'il éprouve. Cette déception reproduira chez lui des cas oîi il a été déçu de la même manière, et il fera attention aux circonstances qui accompagnent la déception. Si plus tard il éprouve la même déception, elle lui rappellera par ressemblance la déception antérieure et les circonstances qui raccompagnèrent. Ainsi, il concevra l'idée de simultanéité constante, il est vrai, seulement à certaines conditions et dans certaines limites, et il parviendra à associer l'idée d'une telle simultanéité avec l'idée des circonstances dans laquelle la simultanéité fait défaut.
Jusqu'ici l'enfant ne se conduisait qu'en spectateur passif. Mais il ne se bornera pas toujours à attendre passivement les impressions. Une fois mis sur la voie de la science, il l'utilisera pour aller au-devant des impressions, et pour s'en procurer volontairement, afin de déterminer pai* des recherches actives où il y a simultanéité constante et oîi elle n'existe pas. Il sera ainsi arrivé sur la trace de l'expérimentation. Il n'y a, en effet, entre l'enfant ou l'homme naturel et le plus grand génie aucune limite tranchée. Le génie n'est qu'un enfant plus développé, et tout enfant est un génie en germe.
L'origine du raisonnement, comme nous venons de le décrira, ne s'accomplit pas toujours d'une manière t\ pique et régulière, c'est-à-dire elle ne parcourt pas toujours toutes les phases indiquées. Ordinairement, Y éducation intervient pour la seconder et pour l'abréger. Du reste, il n'est point impossible que l'expérience de nos pères, par voie d'héi*édité, nous porte à considérer de prime abord certaines simultanéités comme constantes avant que nous les ayons observées souvent.
Après cette digression sur l'origine du raisonnement, revenons à l'expérimentation.
6G PRINCIPES DE LOGIQIR.
Le raisonnement nous offre donc les moyens, de réduire la tâche de l'observation. Or, pour qu'il puisse en être ainsi, il faut que le raisonnement nous fournisse la certitude, ou du moins un haut degré de probabilité. Plus les modifications que l'homme se propose d'opérer sont importantes, plus la certitude est nécessaire. Ce n*e$t donc que dans les cas d'une importance relative, et quand aucun intérêt grave ne dépend de son expérience qu'il pourra se dispenser de l'observation. Mais, dès que le cas dont il s'agit dépasse un certain degré d'importance, l'observation est indispensable.
§ 52, Or voici comment le calcul nous aide dans la recherche des cames des phénomènes,
La nature est ainsi faite qu'il y a un rapport constant entre tout phénomène et l'ensemble de ses causes. On pourra donc connaître les causes d'un phénomène au moyen de celles d'un autre phénomène, dès qu'on connaîtra le rapport entre ces phénomènes. Ainsi, si deux phénomènes sont égaux, les ensembles des causes qui les produisent seront égaux de même. Lorsqu'on a donc déterminé les causes de l'un, on peut se passer de le faire pour l'autre, quel que soit le temps ou le lieu où il se produise. Il ne s'agit dès lors que de fixer si tel phénomène est égal à l'autre ou non. C'est ici encore que le calcul nous vient en aide. Car, si un phénomène possède certaines qualités, on peut en conclure qu'il en possède certainfis autres. On peut donc admettre quelquefois que deux phénomènes sont égaux, sans avoir constaté chez chacun d'eux, toutes les qualités par observation.
Et alors même que deux phénomènes ne sont pas égaux, il y a souvent moyen de connaître par calcul l'ensemble des causes de l'un par celui des causes de l'autre, du moins pour une partie plus ou moins grande et pour certains genres de 'qualités. Par exemple, si un phénomène entre dans la composition d'un autre, l'ensemble des. causes de l'un fera partie de l'ensemble des causes de l'autre.
En général, si un phénomène a avec un, autre phénomène un élément commun, c'est-à-Jiire, s'ils sont égaux en partie.
oti pourra admettre sous certaines réserves que les ensembles de causes qui les produisent, ont de même un élément en commun, et vice-versa. Ou encore, si un phénomèn'e est une fonction arithmétique d'un autre, il y aura un rapport analogue entre les ensembles de leurs causes.
Cependant le pouvoir de connaître par déduction les causes d'un phénomène est limité. Il n'y a que certains genres de qualités qu'on peut connaître par ce moyen. Et, parmi celles-ci, il n'y a que les qualités de nombre, d'étendue, de figure, de poids, etc. ; c'est-à-dire, les qualités mathématiques et physiques de l'ensemble des causes d'un phénomène, qu'on peut déduire de celles des ciuses d'un autre phénomène avec une probabilité équivalente à la certitude. Beaucoup de qualités, la couleur des causes d'un phénomène, par exemple, ne sauraient être connues par déduction.
g 53. La tâche de rechercher les causes d'un phénomène, c'est-à-dire les objets qui concourent à le produire, exige bien des précautions. Nous en indiquerons les principales.
Si, après l'éloignement d'un objet, nous voyons un phénomène se modifier ou même cesser, nous pouvons, sous certaines réserves, admettre que, avec cet objet, nous avons éloigné une des causes de ce phénomène (§ 45) . Cependant, où est cette cause? Dans quel rapport est-elle avec l'objet éloigné? Voilà ce qui reste à décider. Si l'objet éloigné est simple, ou si ses parties agissent toutes de la même manière, c'est bien lui qui est une des causes du phénomène. Si, cependant, l'objet est composé de parties hétérogènes, on saura tout au plus que, parmi ces parties^ il ij en a une ou plusieurs qui se rangent parmi les causes du phénomène. Pour décider laquelle ou lesquelles, il faut répéter la méthode d'éloignement pour chacune de ces parties.
En outre, si je vois changer un phénomène, je puis admettre que l'ensemble de ses causes a subi une modification. Cela est vrai. Mais si, après avoir éloigné un objet quelconque, je vois le phénomène changer, il ne s'en suit pas avec une certitude absolue que cet objet ait été parmi les causes. Il se pourrait
qu'au moment même où je faisais mon essai ^ un autre objet eût été déplacé, et que mon objet ne fut pour rien dans le cbangement du phénomène. Il se pourrait, par exemple, qu'un objet nouveau se fût éloigné en même temps que celui que j'éloignais, ou que, en ce moment, un nouvel objet fut intervenu pour le remplacer. Tout cela pourrait être une conséquence de mon expérience même.
Pour être absolument sûr qu'un objet se range parmi les causes qui produisent un phénomène, voici ce qu'il faudrait faire : il faudrait au même moment l éloigner et ne pas Vêlai gner, puis comparer 1er résultats de ces deux expériences.
C'est pourquoi une seule expérience de ce genre ne me donne qu'une probabilité presque insignifiante. Pour l'augmenter, il faut répéter l'expérience à des moments divers. Plus il arrive que l'éloignement d'un objet est suivi d'un changement dans le phénomène , plus j'aurai de probabilité que cet objet compte parmiJes causes du phénomène. Et plus les circonstances dans lesquelles je répète le phénomène sont différentes, plus grande sera cette même probabilité.
Empruntons un exemple à la médecine. On a éloigné d'un malade l'influence de son air natal, en le faisant émigrer vers une station d'hiver. Or, dès son arrivée dans ce lieu, le malade se fortifie. Qu'on se garde de conclure que l'air de son pays ait été pour quelque chose dans sa maladie. Car, il se peut que l'éloignement de cet air ne soit pas le seul changement- qui se çoit opéré dans l'entourage du malade. Il fiiut ici tenir compte d'influences externes : diététiques, pharmacodynamiques et morales (comme ïespoir éveillé par le changement de circontances), ou internes (comme la marche naturelle de la maladie, etc.).
Ici encore , il se présente un vaste champ à l'illusion . Car, pour bien juger dans des matières pareilles, il faut être doué, non-seulement d'une sagacité et d'une prudence très-rares dans ce monde, mais encore d'une bonne foi et d'un amour de la science non moins rares !
Les personnes ignorantes, et même les personnes éclairées
chez lesquelles Tamour de la science n'est pas convenablement développa, inclineront à attribuer les phénomènes à des causes qui sont dans un certain rapport avec leurs intérêts non scientifiques. Ils mettront par exemple tous les maux sur le compte de leurs ennemis, toutes les bonnes actions sur celui de leurs amis, ou mieux encore, d'eux-mêmes, etc.
Ceux qui exercent la médecine savent toujours admirablement bien se tirer d'affaire. Si un malade guérit, c'est nécessairement par suite du remède qu'on lui a prescrit ; s'il meurt, c'est qu'il était incurable, et encore le remède l'a empêché de mourir plus tôt! Mundus vult decipi.,. etc.
§ 54. Pour trouver les causes d'un phénomène, il faut donc s'efforcer d'éloigner certains objets. Or il y a des objets qu'on ne saurait éloigner, parce qu'ils se dérobent à nos organes de motion, voire même à nos organes d'observation. Dans ce cas il faut attendre qu'ils s'éloignent d'eux-mêmes, ce qui arrive pour les astres, par exemple. S'ils manquent de le faire, il faut tâcher d'évaluer leur influence par le calcul. Voici en quoi ce calcul consiste. Après avoir déterminé par l'éloignement toutes les causes possibles d'un phénomène, on s'assure d'abord, en essayant de le reproduire par ces causes, si elles suffisent à le produire. Sinon, il faut admettre qu'on n'a pas réussi à trouver toutes les causes. On admettra donc l'existence d'autres causes étrangères, et on mettra sur leur compte tout ce qui reste du phénomène , après en avoir déduit la part évaluée pour l'ensemble des causes connues. Le calcul sera certain, quant aux rapport mathématiques. Pour les rapports chimiques, vitaux, etc., il sera, dans l'état actuel de la science, très-incertain. Car nous ignorons la nature du rapport entre les qualités cliimiques, vitales, etc., des parties, et les qualités analogues du tout qu'elles forment.
Enfin, il y a des cas où les communications (révélations) d 'autrui seraient pour nous le seul moyen de connaître les causes d'un phénomène.
§ 55. On pourrait se demander, s'il n'existe pas de cas ou une seule observation suffit pour constater le rapport de causa-
lité entre un phénomène et un objet. Cela semble naturel, par exemple, quand un homme en a poignardé un autre. A~ la rigueur cependant il n'en est pas ainsi. Car, pour cela, il faudrait oftscri'cr le rapport de causalité, ce qui n'est pas possible. Ainsi, en voyant un homme en poignarder un autre, on pourrait, à la rigueur, admettre la possibilité que le poignard ne soit pour rien dans la chute de la victime, et que celle-ci ait été atteinte d'une attaque d'apoplexie nerveuse foudroyante ou d'un autre mal foudroyant au moment du crime. C'est par la répétition des assassinats et par le raisonnement, qu'il nous est permis d'affirmer que le poignard est dans certaines conditions une cause de mort.
Si les causes d'un phénomène sont en parties connues ou bien constantes, ou bien peu importantes, on peut les ignorer et considérer celles qu'on ne connaît pas comme la cause unique du phénomène (comparez p. 54) . Dans la guérison d'une maladie, par exemple, on fait abstraction des procès desquels dépend la vie de tout homme. Alors le problème de rechercher les causes d'un phénomène se réduit à celui de trouver la cause du phénomène.
§ 56. Déplacer un objet, dans le but de constater ce qui en résulte, c'est expérimenter,
La méthode de rechercher les causes d'un phénomène par la simple observation des successions peut être appelée statistique. On l'applique en grand dans les sciences sociales. Pour faire de la statistique avec succès, il convient de bien tenir compte des précautions que nous avons indiquées, § 55, etc. Pour découvrir par la statistique les rapports entre les phénomènes et leurs causes, il faut donc d'abord, avant de tirer des conclusions, observer un grand nombre de cas, surtout là (comme dans les questions sociales) où il s'agit d'intérêts très-gi*aves. Du reste, il faut bien se souvenir de la substitution des causes (p. 68) et de l'existence de causes invisibles, ou au moins inconnues.
§ 57. A propos de notre exposé, il se présente une question que nous ne saurions passer sous silence. D'après cet exposé,
rechercher les causes des phénomènes, serait une des choses les plus compliquées et les plus difficiles. Elle supposerait la possession de quelques idées d*un ordre élevé, telles que « être, » « action, » « cause, » « succession constante, » etc. Elle supposerait même la connaissance de vérités (qu'il y a un rapport constant entre les phénomènes et les ensembles de leurs causes, par exemple), qu'on n'acquiert qu'en recherchant les causes des phénomènes. En effet, il est peu probable qu'avant de commencer à expérimenter, Jes hommes aient tenu ce langage : « Nous avons besoin de science. Comment faire pour en
acquérir? Pour répondre à cette question, etc., etc » Enfin,
les premiers expérimentateurs n'ont pas consulté notre livre. C'est nous, au contraire, qui les avons consultés pour l'écrire. L'enfant qui joue à nos pieds, ne fait-il pas des expériences sans jamais avoir ouï parler ni de Whkwell ni de Stuart Mill? N'y a-t-il pas des bêtes mêmes qui profitent d'expériences faites une fois?
Il faut donc rechercher l'origine de l'expérimentation, au moins dans l'enfant. D'où lui vient l'idée de succession constante sur laquelle repose toute expérience ?
Pour ne pas remonter trop haut, nous supposons que l'enfant distingue les objets, c'est-à-dire, qu'il observe. Or l'idée de succession nécessaire, et partant, celle de l'expérience doit son origine à la faculté de l'âme, connue sous le nom « d'association d'idées par succession. »
Voici en quoi elle consiste.
Qu'un enfant reçoive une perception a, et immédiatement après, une autre perception b,Si le même enfant reçoit dans la suite la perception a, elle réveillera en lui, pourvu qu'elle se reproduise dans des conditions favorables, l'image de b.
Il en résulte un sentiment d'attente que b ne tardera pas à se présenter. Supposez l'attente satisfaite, c'est-à-dire, la perception b reproduite en effet. L'enfant, dans ce cas, a deux fois éprouvé la succession a b. L'association des. idées a et è a dès lors doublé en intensité ou en intimité. Si maintenant a revient de nouveau, l'enfant s'attendra à recevoir b avec une
attente et une tension d'esprit doublée. Ainsi, chaque fois que b a immédiatement suivi la perception a, la confiance que b suivra constamment la perception a gagnera en force. A la fin, cette confiance deviendra si forte qu'elle sera inébranlable. Quand elle est arrivée à ce point, l'enfant dit que a est constamment ou nécessairement suivi de b.
Prenons maintenant un cas plus compliqué. Que l'enfant reçoive un ensemble de perceptions, ab c d ef, et puis, un ensemble de perceptions gh i klm. Les images, ou idées, de ces ensembles de perceptions s'associent par succession. Supposons que peu de temps après l'enfant reçoive l'ensemble de perceptions ab c no p q. Cet ensemble contient les éléments abc. Or, ces éléments sont associés, par succession, à l'idée g h i k l m. De là l'attente d'avoir de nouveau cet ensemble g h i k Im.
Mais voilà que cet ensemble ne revient pas en entier mais en partie. Admettons qu'il n'en revienne que les perceptions g II i. Il s'en suivrait que désormais l'idée abc sera plus intimement liée avec l'idée g h i qu'avec celle d'aucun autre élément de g h i k 1 7n. Supposons enfin que plus lard l'enfant reçoive l'ensemble des perceptions a v w x y z. Celui-ci contient l'élément a. Or a, comme nous l'avons vu, est fortement lié par association à l'idée g h i. Il en résulte l'attente de recevoir l'ensemble g h t. Mais, au lieu àe g h i, g seul se reproduit. Si a dès lors revient, g sera attendu avec plus d'impatience qu'aucun autre élément des ensembles que nous venons de nommer.
C'est ainsi que l'enfant est forcé de faire un ensemble d'idées, oïl toute idée soit liée le plus intimement à celle qui lui a succédé le plus souvent, et le moins intimement avec celle qui lui a succédé le moins souvent.'
Supposez que, chez un enfant, les idées des perceptions aeib soient liées par succession. En recevant de nouveau l'impression a, cet enfant- s'attendra à recevoir immédiatement l'impression b. Or supposons que son attente soit frustrée, c'està-dire, que b ne revienne pas. Si ce n'était {{uune fois que b
1»1UJNC:PES DE LOGiQUE. '"r
avait succédé à a , alors la déception neutraliserait tout simplement Tassociation des idées a et b ; l'enfant perdrait tout simplement confiance dans le rapport de succession a b. Cette confiance pourrait se rétablir, il est vrai, mais pour le moment, elle serait détruite. Et, si dans la suite a revient, l'enfant ne s'attendra plus à voir revenir b. Mais, s'il arrive, au contraire, que l'enfant ait plusieurs fois vu a être suivi immédiatement de 6, et que maintenant a revienne sanst, qu'arrive-t-il ? La confiance de l'enfant ne sera pas ébranlée par une seule déception. Dans ce cas, il y aura étonnementy et l'enfant se demandera pourquoi il en est ainsi. Il s'arrêtera à la déception qu'il éprouve. Cette déception reproduira chez lui les idées des cas où il a été déçu de la même manière, et il fera attention aux circonstances qui accompagnent la déception. Si, plus tard, il éprouve la même déception, elle lui rappellera, par ressemblance, la déception antérieure et les circonstances qui l'accompagnèrent. Ainsi, il concevra l'idée de successions constantes, il est vrai, seulement, à certaines conditions et dans certaines limites ; et il parviendra à associer l'idée d'une telle ' succession avec l'idée des circonstances dans laquelle la suc- -cession fait défaut.
Jusqu'ici l'enfant ne se conduisait qu'en spectateur passif. Mais il ne se bornera pas toujours à attendre passivement la succession des impressions. Une fois mis sur la voie de la science, il utilisera la science pour aller au-devant des impressions et pour s'en procurer volontairement, afm de déterminer, pai* des recherches actives, où il y a succession constante, et où elle n'existe pas. Ainsi il arrivera à agir avec méthode et en se rendant compte de ce qu'il fait. Dès lors il sera à même de perfectionner par 'la réflexion les procédés dont l'instinct lui avait fourni les germes. Et, pour beaucoup d'hommes Vinstinct ne tarde pas à seconder leurs efforts, à les préserver des dangers et des aberrations qui sont à ciaindre dans toute première tentative.
g 58. Déterminer les causes qui contribuent à produire un phénomène, c'est V expliquer. Mais le mot « expliquer », de
même que le mot « cause, » a un sens vague. A la rigueur, un phénomène n'est expliqué que lorsque tous les objets simples qui concourent à le produire sont connus. Souvent cepen-. dant, on le croira expliqué dès qu'on connaîtra ou dès qu'on s*imaginera connaître les objets qui, en général, y contiibuent. Il y a donc à côté de l'explication vraie ou absolue une explication relative. Et dans cette dernière il y a plusieurs degrés selon l'exigence plus ou moins grande des individus. Ce qui est une explication pour l'un ne l'est pas toujours pour l'autre.
Se contenter d'une explication plus ou moins ^imparfaite est l'un des signes les plus caractéristiques d'un esprit superficiel, et un des moyens les plus sûrs pour gouverner le monde, conune le savent très-bien les journalistes, les hommes d'Etat et d'autres.
Nous prenons ici, bien entendu, le mot « explication » dans le sens indiqué plus haut, et non, comme on le fait quelquefois, dans celui de V expression d'une explication. Pris dans ce sens, il n'est pas toujours vrai que se contenter d'une explication est la marque d'un esprit superficiel. Car souvent l'esprit cultivé, connaissant déjà plusieurs causes d'un phénomène, n'aura besoin que de peu de mots pour se les approprier toutes.
g 59. On distingue souvent l'explication naturelle et l'explication surnaturelle. Par l'une, le phénomène ou changement est attribué au concours d'objets naturels, dans l'autre on admet l'action d'êtres surnaturels. Il y aurait lieu de se demander si une explication surnaturelle peut jamais en être une, c'est-à-dire, si jamais des êtres surnaturels peuvent contribuer à la production d'un phénomène.
Avant de le décider, entendons-nous sur la signification donnée aux mots « naturel » et « surnaturel. »
Si « naturel » sigiïifie tout ce qui existe^ et « surnaturel » ce qui est en dehors du naturel, alors il est bien clair qu'il n'y a pas de surnaturel. Si, au contraire, « naturel » signifie, et c'est dans ce sens que nous l'employons, tout ce qui tombe dans les limites des puissances humaines^ et « surnaturel » tout
ce qui est au-dessus de ces puissances, alors il n'y a pas de raison pour nier l'existence du surnaturel. Car rien ne nous force à admettre que les puissances humaines soient illimitées, et que les cinq ou six sens dont nous sommes doués soient les seuls possibles. Bien au contraire, Texpérience nous enseigne tous les jours que nos puissances sont bornées. Au moyen des ressources de la science, nous voyons et accomplissons des choses que nos ancêtres n'auraient pu rêver, et qui saurait dire ce qu'on verra et fera après nous !
Avant de se prononcer sur la question de savoir si le surnaturel existe ou non, il convient donc de bien défmir le mot. La négligence de cette précaution est une source d'eiTcurs graves et de querelles inutiles. Tout le monde, sans rien affirmer d'absurde, peut admettre la possibilité de l'existence d'êtres surnaturels, c'est-à-dire d'êtres qui dépassent les limites des puissances humaines. Et une fois l'existence de ces êtres admise, il n'y a aucune raison pour nier la possibilité qu'ils interviennent dans le cours des choses observées.
Il se peut donc produire des faits qui, pour être bien expliqués, exigent l'adjnission d'une intervention surnaturelle. Seulement» avant de décider si un fait appartient réellement à cette catégorie, il faut prendre bien des précautions. Car, en mettant sur le compte du surnaturel des phénomènes causés simplement par des êtres naturels, on commettrait une injustice qui pourrait compromettre les intérêts de bien des personnes, et avoir une influence fatale sur la marche de la science. Si, par exemple, nous enseignons au public à considérer la prière adressée à un saint comme le seul moyen de guérir un mal dont on peut triompher par la quinine ou l'arsenic, la conséquence en sera que les malades atteints de ce mal se borneront à prier, et négligeront les moyens nécessaires à leur guérison. Ce sera de notre part un véritable assassinat par négligence, chose qui ne saurait être agréable à aucun véritable saint.
Or voici les précautions à prendre quand il s'agit de décider si un phénomène est en partie dû ou non à des influences surnaturelles :
1° Il faut avant tout rechercher si le fait est réel ou non. S'il s'agit d'une résurrection, par exemple, il faut examiner si réellement c'en a été une ; en d'autres termes, s'il y a eu mort réelle. S'agit-il de la guérison d'un mal, nous devons examiner si elle est vraie, ce qui exige la réponse à ces deux questions : 1*^ le mal qu'on suppose guéri a-t-il été bien constaté , 2° la guérison est-elle réelle ou apparente?
Lorsqu'on aura répondu affinnativement à ces questions, ce qui est loin d'être chose facile, il faut procéder à V crplication du fait. Le surnaturel étant invisible on ne pourra constater son action que d'une manière négative, c'est-à-dire en décidant que le naturel ne suffit pas à rexplication.
Il faudra donc rechercher tous les êtres naturels qui peuvent avoir contribué à la production du phénomène. Or ici il se présente une difliculté considérable. Comment savoir si on est parvenu à découvrir toutes les causes naturelles d'un phénomène? Car nos moyens d'observation étant imparfoits, il se peut que, malgré tous nos efforts, certaines causes naturelles "échappent à notre observation. Et ce ne sont pas seulement nos moyens d'investigation qui sont imparfaits, mais V investigateur lui-même est imparfait. Lors même que les moyens d'investigation seraient parfaits, il resterait 5 savoir si l'investigateur les a tous mis en pratique.
Ainsi, quoique nous connaissions l'existence de l'agent appeh' « imagination, » son rôle dans les guérisons a souvent été négligé par des investigateurs même très-scrupuleux.
Peu d'hommes pourront donc affirmer positivement avoir épuisé toutes les explications naturelles d'un i)hénomène.
(Ju'on sp garde bien, par exemple, d'attribuer au surnaturel toutes les guérisons de maux déclarés « incurables » par tel médecin ou telle faculté de médecine. Et d'abord, un mal qui (juérit par quelles causes que ce soit n'a point été incurable. Sans cela il n'aurait point été guéri. Mais même, si le mot « incurable » est pris dans le sens d'incurable par des moyens naturels^ il fout toujours remarquer que les facultés de médecine les plus célèbres et les plus distinguées sont loin de pré
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tendre à Tinfaillibilité. Et d'abord, le meilleur des médecins peut se tromper dans le diagnostic en prenant un mal pour un autre. Ce n'est pas tout. Même le médecin dont la bonne foi et la prudence sont au-dessus de tout soupçon est souvent amené à déclarer incurable tout ce que son art ne parvient pas à guérir, ou au moins tout ce que les ressources de la science ne guérissent pas dans le siècle où il vit. Ainsi une des premières autorités médicales de notre époque, M. le docteur Virchow, s'est cru justifié en déclarant la tuberculose absolument incurable. Or cette affirmation ne suffit pas pour constater l'intervention du surnaturel dans une guérison de tuberculose. 11 faut pour cela pouvoir affirmer que le cas dont il s'agit est incurable, non-seulement malgré les ressources actuelles de la science, mais encore malgré les ressources que la science pourrait découvrir plus tard. Car souvent ce qui a paru incurable dans un siècle a été guéri un ou deux siècles après. Pour constater l'action du surnaturel d'une manière incontestable, il faudrait donc être à même de prévoir les limites des découvertes thérapeutiques. Or c'est là un problème très-grave el possible tout au plus à l'égard d'un nombre restreint de cas morbides, par exemple quand il s'agit de la destruction totale d'un organe nécessaire à la vie et incapable de se reproduire ou d'être remplacé dans ses fonctions par un autre organe.
Dès lors, il semblerait à la rigueur impossible de jamais constater l'influence du surnaturel. Voici cependant ce qu'il fnut reconnaître. Il peut se présenter des coïncidences de faits tellement remarquables qu'on soit amené à y voir une action surnaturelle. Ainsi, quand un fait très-extraordinaire a été annoncé par un prophète comme surnaturel, et qu'il se réalise dans tous ses détails au moment^ même fixé par le prophète, etc., etc. Ici la question se réduit à une appréciation purement individuelle, et personne n'a le droit de forcer un autre à considérer une chose comme surnaturelle, parce qu'il la considère comme telle lui-même;
g 60. Nous ayons dit que, pour trouver le moyen de produire des changements, il faut rechercher les causes des phéno-
mènes. C'est juste, mais nous n'avons pas jusqu'ici sulïisamment éclairci ce sujet. En se bornant à rechercher les causes des phénomènes quon rencontre, on n'irait pas loin dans la voie de la science. On apprend alors, il est vrai, à produire quelques phénomènes et à en empêcher d'autres; mais le nombre de ces phénomènes est loin d'être bien grand. Puis, ce qui est très-important, on ne parvient ainsi à produire, à de rares exceptions près, que des phénomènes qu*on a déjà observés. Or l'objet de la science consiste justement à nous enseigner à produire, non-seulement des phénomènes connus, mais surtout des phénomènes nouveaux, et, en définitive, tous les phénomènes réalisables que nous puissions vouloir produire (voy. § 5.). Or, pour pouvoir produire tous les phénomènes possibles, il nous faut connaître les effets de tous les ensembles possibles de qualités, ce qui revient à déterminer pour tous les objets, les plus simples y compris y comment ils se conduisent en présence de chacun des autres et en présence de chacune de leurs combinaisons. C'est pourquoi, sans attendre que la nature nous montre des phénomènes, nous devons en produire nous-m^es, et autant que possible, tout en observant chaque fois quelles sont les causes que nous employons.
C'est-à-dire qu'au lieu de rechercher les causes des phénomènes, nous allons faire l'inverse, et rechercher quels sont les phénomènes qui se produisent lorsque nous mettons en contact certains objets.
Or cette tâche, exécutée rigoureusement, revient à mettre successivement chaque objet simple (atome) en contact avec tous les autres, et à en faire autant de toute combinaison d'objets simples avec toute autre combinaison du même genre.
§ 61. Ainsi comprise, cette tâche est impossible. Le nombre des objets est énorme et s'accroît de jour en jour par l'effet même de la science. Comment prendre tous ces objets un à un et les confronter successivement les uns avec les autres, ainsi qu'avec toutes leurs combinaisons possibles? En effet, pour confronter les objets, il faudrait commencer par les observer.
Or, si robservation de tous les objets offre déjà, comme nous l'avons vu (§ 52), tant de difficultés, combien ne doit pas en offrir la tâche de changer leurs rapports et de les mettre dans des rapports voulus. Pour observer un objet, il suffit qu'il tombe sous la portée de mes sens ; mais pour le mouvoir, il faut qu'il soit en outre à la portée de mes organes moteurs. Et combien d'objets n'y a-t-il pas qui s'y dérobent, soit par leur poids, soit par leur distance, soit pour d'autres raisons.
Heureusement la tâche est moins difficile qu'elle ne le semble. D'abord, pour mouvoir un objet il n'est pas nécessaire que je le fasse directement par mes organes. Je puis le faire d'abord par des auxiliaires (pinces, leviers, etc., etc.) que la science me fournit, et ensuite avec l'aide d'autres êtres vivants (hommes et bêtes) . De même qu'il y a, pour ainsi dire, une observation indirecte, il y a une expérimentation indirecte. Comme je puis observer les objets pour ainsi dire par les sens d'autrui, ainsi je puis mouvoir des objets au moyen des organes moteurs (membres, etc.) d'autrui. St de même que je compte sur les autres, les autres comptent sur moi. De ce concours mutuel d'expérimentation, il naît une république, ou en général un État d'hommes de science qui lève bien des difficultés.
Cependant, malgré tous ces auxiliaires, si nous n'en avions d'autres, notre science serait très-imparfaite. Mais, de même que, dans la recherche des causes d'un phénomène, le calcul de la déduction nous épargne beaucoup de travail, de même dans la réciproque, c'est-à-dire lorsqu'il s'agit de déterminer quel est le résultat d'un certain nombre de causes. On emploiera dans ce cas la même déduction qu'auparavant, mais en ayant soin de prendre les termes en sens inverse.
Si un objet est dans un rapport quelconque avec un autre dont on connaît la manière d'agir dans certaines circonstances, on pourra souvent utiliser ce rapport pour en conclure comment ce premier objet agit dans ces mêmes circonstances. Et si un groupe d'objets est dans un certain rapport connu avec un autre groupe d'objets, on pourra utiliser ce rapport pour
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on conclure à la manière dont agit vis-à-vis du dernier groupe un objet dont on connaît la conduite vis-à-vis du premier groupe de circonstances. On peut même aller plus loin : soit un groupe connu de circonstances dans un rapport connu avec un autre groupe de circonstances, soit de plus un objet connu dans un rapport connu avec un ; utre objet. Connaissant la manière d'agir du premier objet vis-à-vis du premier groupe, on pourra conclure de là comment le second objet se conduira vis-à-vis du second groupe.
g 62. Nous citerons quelques cas dans lesquels le calcul peut nous servir.
Si un objet est égal à un autre dont on connaît la manière d'agir dans certaines circonstances, on saura que le second objet agira dans des circonstances égales d'une manière égale à celui dont agit le premier.
Si un objet est avec un autre dans un rapport arithmétique ou mathématique, si, par exemple, un ol^et entre dans la composition d'un aptre ou a quelque partie en commun avec lui, alors un calcul d'arithmétique ou de géométrie nous servira à conclure de la conduite d'un de ces objets à celui de l'autre dans dès circonstances données.
Cependant, ici encore la déduction ne nous servira sans réserve que pour déterminer la conduite des objets en ce qui concerne les qualités de nombre, de poids, etc., bref, celles sur lesquelles reposent la géométrie et l'arithmétique. Pour les qualités de couleurs, de consistance, pour les qualités chimiques, vitales, etc., etc., le calcul nous est de peu d'utilité. Qu'un atome de m rcure métallique et un atome de soufre produisent ensemble une combinaison rouge, personne n'aurait pu le deviner avant de l'avoir vu. Loin de nous de contester que là aussi son utilité sera grande un jour. Il se peut trèsbien qu'en fin du compte beaucoup de ces qualités se réduisent à des qualités de nombre et de mesure. Il se peut qu'un jour on démontrera /;ar des chiffresh rapport entre la couleur du soufre et celui du vermillon. Mais pour le moment, nous ne saurions les y réduire. Par conséquent, le rôle de la déduction
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va en diminuant à mesure que nous nous éloignons dos sciences mathématiques, dans la direction des sciences (jui traitent de la vie et de sa plus haute manifostation, la pensée.
Pour agir avec succès, l'homme a besoin de coimnîtro la manière d'agir des objets qui ne sont pas à la portée do sos or<ianos moteurs, et mémo, si o'ost possible, do C(M]\ (|iii >(• (lérobcnl au tact do tout lo monde. Avor ro< dorniois, il (*st :d»solmiionl impossible d'oxpoi iiinMitor; r.u* on no sjnirait los l'airo rlijingoi- do [il.uo. Jlonronsomont, il y on ;i, rujnnio los .istros, «|ni so déplaoont (ronx-monios ot ainsi vionnon( on présenoo do plusionis .intros. On ptnniji donr, on snivani \o\ivs niouveiaeiits , coiniaîtrr an moins loin- manioro d'agir dans certaines circonstances .
Quant aux- objets qui se dérobent aux sens de toîit le monde, la révélation seule pourra nous faire connaître leur manière d'agir.
Pour déterminer quelle sera la conduite d'un objet en présence de certains autres, il n'est point nécessaire de s'occuper de tous ces objets en particulier. Souvent il arrive que plusieurs d'entre eux sont déjà réunis dans la nature. Alors il ne s'agit pas de produire un phénomène, mais de constater quelle modification éprouve un phénomène par l'intervention d'un objet nouveau. La nature et la mesure de cette modification nous indiquera la nature et la mesure dé l'action de l'objet en question en présence des objets qui se trouvent déjà réunis.
§ 65. Indiquons maintenant les précautions à prendre quand il s'agit de déterminer comment les objets se conduisent les uns vis-à-vis des autres.
Supposez qu'on ait mis en contact certains objets , et que peu de temps après, il se produise un phénomène. Il serait injuste d'admettre en suite de ce fait que le phénomène est dû à la présence de ces objets. Car il se pourrait qiiau moment de r expérience (Vautres changemenU se fussent opérés, soit que les objets qu'a mis en présence Pexpérimentateur n'aient pas été les seuls qui soient intervenus, soit qu'un changement
quelconque se fût opéré dans les circonstances qui entouraient le lieu de Texpérience.
Tout cela peut être la conséquence indirecte de rexpérience même. Par exemple, un malade a pris un remède, et peu de temps après éprouve dans son état une amélioration. Il serait très-imprudent d'en conclure sans réserve que la guérison est due à l'action du remède. Car il se pourrait qu'en même temps d'autres agents aient été en activité. Ces agents peuvent être soient externes (atmosphériques, telliiriques, diététiques, moraux, de nature inconnue ou mystérieuse, ou bien internes ^ marche naturelle de la maladie, guérison spontanée, causes morales, etc.). Si le malade, au lieu de prendre un médicament simple, en a pris plusieurs, il faut tenir compte de l'influence de ces autres influences pharmacodynamiques.
Parmi les causes morales, Vimagination joue un grand rôle.
Il ne faut donc se prononcer sur l'effet d'un ^ médicament dans un cas donné, qu'après avoir tenu compte dé toutes ces circonstances.
La négligence de cette précaution est une source abondante d'illusions, unis grande entrave pour le progrès de la science médicale et un arsenal fécond pour le charlatanisme.
§ 64. Autre précaution: Pour découvrir la m.nière d'agir d'un objet (a), quand il se trouve en présence d'un ou de plusieurs autres objets déterminés (a-\- b -{- c), i\ faut le mettre en présence de ces objets. Mais de ces objets seulement et non en présence d* autres en même temps. Si on le met en présence d'autres objets, par exemple de e fetg, on ne saura plus comment il agit en présence de a -i- b -\- c , mais comment il se présente vis-à-vis de a 4- & -4- c H- 6 4- /*-{- ^, ce qui est différent. Pour faire Une expérience dans le but de découvrir la conduite d'un objet, il faut donc tâcher d'écarter tous les objets qui n'entrent pas directement en ligne .de compte dans cette expérience. Or, hè pouvant sortir du monde, il nous est impossible de mettre un objet en présence d'un autre, sans qu'ils soient tous les deut en présence de toutes les parties du monde entier.
Heureusement, partout où on est placé, un grand nombre des parties du monde sont tellement éloignées, qu'on est autorisé à n'en pas tenir compte.
Mais voici une difficulté. Comment faire pour savoir si un objet est assez loin pour qu'on puisse le négliger ?• Car Jes objets agissent à distance, ou plutôt — un objet ne pouvant point agir /à, où il nest pas — les objets ont plus d* étendue qu'il ne semble ; et ils sont présents là où ils ne paraissent pas être. Donc, pour savoir si on peut négliger la présence d'un objet , il faudrait d'abord expérimenter. Il semblerait donc qu'on tournerait dans un cercle.
Par bonheur, il y a de ces objets qui agissent partout, ou au moins au lieti de l'expérience, d'une manière constante. Or tout ce qu'on veut savoir par l'expérience, c'est comment un objet agit en présente de certains autres objets donnés. On pourra donc toujours compter ces objets agissant constamment d'une manière égale au nombre de ceux qui sont donnés ; et par conséquent les ignorer. Mais, toujours est-il que; pour savoir si on peut les ignorer, il faut d'abord s'assurer qu'ils agissent de la même manière au lieu oii l'on expérimente. Et c'est ce qu'on ne saurait décider à moins de faire des expériences. Ici encore, s'il s'agissait de certitude absolue, la difficulté serait insurmontable. On sera donc obligé de se contenter d'une probabilité plus ou moins grande. Pour l'obtenir, on répétera l'expérience à des époques et des endroits différents. Si l'on obtient de cette manière des résultats égaux, on aura une certaine probabilité ; et cette probabilité grandira avec lé nombre des cas, dans lesquels elles se confirme paf l'expérience.
g 65. L'expression de la manière dont un objet quelconque agk nécessairement en face d'autres objets déterminés est une loi naturelle.
Or le genre d'action d'un objet vis-à-vis d'autres objets constitue une qualité de cet objet. Il s'en suit que toute loi naturelle est exprimée par un jugement. Ce jugement aura la forttîe catégorique ou hypothétique, selon le bon plaisii* dô ce-
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lui qui le porte. « Le chat tue les souris », peut s'exprimer également ainsi : « le chat, étant mis en présence des souris, les tue )), ou bien: « si le chat , » etc.
Tout comme le mot de « cause », le mot de « loi naturelle » a quelque chose de vague. A la rigueur, l'expression d'une loi naturelle qui détermine l'origine d'un phénomène n'est <*omplète que si elle rend compte de toutes les circonstaniM's ou objets, qui conrourent à produire \e phénomène d(»nt il sHgil. Or, généjalprnent, on a rhabiiiide, en désignant les r.Hises d'un pbéiMHuèiu*, d'en nMisidéivr qiielques-nnes C(Miiine sous-entendues en les passant sous silenre. Ainsi, on obtient une expression incomplète de ce qui se passe. Mais souvent cette expression incomplète n'en est pas moins considéjée comme digne du nom de loi naturelle. Le terme de « loi naturelle » a donc deux sens ; \^ celui d'une règle absolue, c'està-dire incapable d'exceptions ; 2° celui d'une règle constante dans certaines conditions, mais variable et susceptible d'exceptions, si ces conditions ne restent pas les mêmes.
C'est dans ce dernier sens que le nom de loi naturelle est généralement pris dans les sciences. Les lois naturelles, telles que nous les offrent les livres scientifiques, ne sont donc point absolues : c'est-à-dire, vraies dans toutes les circonstances. Elles ne sont exactes que dans certaines limites. Ainsi, quand je dis « la quinine guérit la fièvre, » j'énonce une loi naturelle. Mais cette loi n'est rien moins qu'absolue. Elle n'est vraie ,qu'à condition de ne point être contre-balancée par une autre loi, d'après laquelle dans certaines conditions la quinine ne guérit pas la fièvre.
Ce double sens du mot « loi naturelle » a causé beaucoup de malentendus, d'erreurs, et de querelles inutiles dans une question des plus importantes ; je veux dire, la question des miracles. Il est de mode de dire, que les miracles sont impossibles, « puisqu'ils sont contraires aux lois naturelles. » Or cette thèse est erronée. Il faut distinguer ici entre le sens absolu du terme, (( loi naturelle », et son sens relatif. Si on prend le terme « loi naturelle » dans le dernier sens, alors
le miracle ne serait pas condamné par le fait qu'il est contraire à la « loi naturelle ; » il ne constituerait qu'un de ces faits qu'on observe tous les jours, c'est-à-dire, une exception àla règle. Si, au contraire, on prend le mot de « loi naturelle » dans le sens absolu, alors la loi naturelle ne pourrait rien contre la doctrine des miracles, car, dans ce cas, on ne pourrait admettre de loi naturelle avant de décider, s'il y a ou non des miradf^s. Par exemple. « un mort ne ressuscita» p;ts; o r\'sl là une u loi naturelle o. Kst-il logique de dire : 1:i résnrrertion d'un mort est contraire à cette loi. dmtr, jununs un mort n'est revenn à la \ie'/ .Not»! mille t'ois, non! Si cette loi est relative « 'é^sl évident. On ne pourra donc nier le mir;icle sur l'autorité di^ cette loi que si eUe osi abaolue. Mais on n'aura le droit d'aftirmer qu'elle est absolue, qu'après s'être assuré, qu'en effet , jamais un mort nest revenu à la vie. Donc, en niant les miracles par la contradiction avec la loi naturelle, on tourne dans un cercle. Mieux vaut alors dire tout simplement : jamais miracle n'est arrivé, car,ye le nie!
En définitive , la question des miracles se réduit au fait d'examiner si les événements qu'on rapporte comme miraculeux sont bien constatés, A priori on ne saurait rien décider ici. Car il est clair que nos lois naturelles sont construites d'après les faits, et qu'on ne saurait construire des faits d'après les lois naturelles. S'il se trouve que les récits de résurrections sont faux, on pourra en conclure que la loi « les morts ne ressuscitent point » est peut-être absolue. Pour le moment nous n'avons aucune raison pour considérer cette loi autrement que comme relative. En disant « les morts ne ressuscitent point » comme en disant, « la quinine guérit la fièvre » je fais cette réserve « à moins que quelque chose n'intervienne pour en décider autrement. »
§ 66. Les lois naturelles se distinguent entre elles par des degrés différents de généralité. Il y a des lois qui s'appliquent également à tout objet, quel qu'il soit, dès qu'il se trouve en présence d'un ou de plusieurs autres objets quelle que soit leur nature. Telles sont, par exemple, les lois qui fixent la cou-
duite des corps dans les rapports du nombre (lois arithmétiques). Tout objet, sans exception, soit spirituel soit matériel, mis en face d'un autre objet, formera avec celui-ci, rf^tu: objets.
D'autres lois s'appliquent à tous les objets matériels, mais seulement à ceux-ci (lois de la géométrie, de la physique et de la chimie). D'autres encore s'appliquent à tous les objets organisés, mais non aux objets inorganisés (les lois de la chimie organique, par exemple). D'autres à tous les objets vivants, mais non aux objets morts (lois vitales, morphologiques, etc.). D'autres, ne s'appliquent qu'à certains genres d'objets organiques (lois de la zoologie, de la botanique, de l'anthropologie, de la physiologie, de là' pathologie, de la thérapeutique, de la mycologie, de la pomologie, etc.). D'autres enfin, sotit purement individuelles^ c'est-à-dire, qu'elles n'énoncent l'action que d'un seul objet.
Parrtii les lois individuelles, on peut citer les lois théologiques, y compris les lois de la morale, c'est-à-dire, celles qui font connaître, comment agit le Créateur envers ses créatures.
§ 67. Une espèce remarquable de lois des plus générales soht les axiomes ou premiers principes de toute science. On distingue deux sortes d'axiomes : ceux des mathématiques, et ceux de la métaphysique. Les premiers expriment l'action des col'ps, considérée au point dfe vue du nombre et de l'é tendue ; les autres expriment l'action de tous les corps sous quelque rapport qu'on la considère. « Le tout est égal à la somme de ses parties. » Voilà un axiome mathématique. « Un objet né saurait être blanc et noir sous les mêmes rapports, » « nulle action n'existe sans cause (objet actif), » voilà des axiomes métaphysiques*.
^ Nulle action sans objet actif, voilà, d'après nous, la vraie formule pour la loi connue sous le nom de loi de causalité ou de loi de raison suffisante. Jusqu'ici cependant on paraît toujours l'avoir conçue diins ces termes : tout changement suppose un changement antérieur qui lui serve de cause.
Cette dernière expression nous fait l'effet d'énoncer, non une loi, mais une absurdité. Si, en réalité, tout changement en supposait un autre, nul changement ne serait possible. Car pour toute série de changements, il faudra bien admettre en fin de compte un point de départ.
On a rhabitude de définir les axiomes comme des principes évidents par eux-mêmes^ c'est-à-dire, incapables de preuve et n'en ayant pas besoin, pour être crus. Nous protestons contre cette définition. Et d'abord, il n'est nullement vrai que les axiomes n'ont pas besoin de preuve ; car à leur égard le doute est possible. Les uns, par exemple, admettent comme un atiome que l'idée d'une création ex nihilo est une absurdité ; d'autres, au contruire, considèrent cette création comme uneiréalité.
Une autre question c'est de savoir si les axiomes sont capables dé preuve. Voici notre réponse : Si pour prouver une loi il était nécessaire de la déduire de lois plus générales, ou d'avoir observé ses effets dans tous les cas oiï elle se manifeste, alors il 'est vrai que nous ne saurions prouver les axiomes. Nous pouvons même ajouter que, dans la dernière de ces conditions, aucune loi ne saurait être prouvée. Car, qui au monde pourrait jamais prétendre avoir observé tous les cas possibles de quelque liatûre qu'ils soient ? Si, aÙ contraire, V expérimentation peut jamais être le moyen de prouver une loi, quelles sont les lois qui se prêteraient mieux à la preuve que précisémeilt les axiomes ? Car il n'y a pas de lois qui soient plus fréquemment que les dxiomes confirriiées pat* l'expérience.
Il est vrai que les axiomes ayant des prétentiohs de généralité plus grandes que les autres lois, exigent par là même des preuves plus frappatites pour être crus. Mais, de l'autre côté, les occasions de les contrôler sotlt plus fréquentes, et le succès du contrôle dans les circonstances les plus diverses, plus éclatant que pour aucune autre loi. Ces lois doivent donc nous inspirer la plus haute confiance. Ce qui contribue plus qu'aucune autre chose à augmehter cette confiance, c'est le fait que, même dans les rapports entre ses idées, l'homme rencontre à tout ihstant la Confirmation des axiomes, comme l'a bien remarqué M. Dîjhring *.
Il n'y â, du reste, pas de limite entre les axiomes et les vérités qu'on n'a pas l'hâbitUde de Ranger dahs cette catégorie.
* ^atûrliche Dialektik.
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