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LE MONDE EXTÉRIEUR

LEÇON PREMIÈRE

Messieurs,

De l'existence de l'âme et de l'existence de Dieu nous passons à l'existence des choses extérieures ou du monde sensible. Ici la question est bien moins importante. On pourrait même soutenir qu'elle ne l'est pas du tout : car il est très vrai que les choses se passeront exactement de même, soit qu'il y ait un monde extérieur, soit qu'il n'y en ait pas; dans les deux cas, nous n'avons jamais affaire qu'avec nos sensations. La vie morale n'en a pas moins de valeur parce qu'elle n'a pour matière que nos passions, qui sont toutes subjectives : il en est de même de la vie pratique, qui ne se rapporte qu'à nos sensations. Ce n'est donc pas un intérêt quelconque qui nous porte à soutenir la réalité du monde extérieur, c'est simplement l'intérêt de la vérilé. Les arguments employés contre cette réalité nous paraissent peu probants; la part de vérité que peut contenir la thèse idéaliste, comme on l'appelle, peut être parfaitement accordée sans aller jusqu'à la négation des choses extérieures. Il y a beaucoup de malentendus à démêler dans cette question. C'est à démêler ces malentendus que nous allons nous appliquer.

La doctrine idéaliste, dans son sens propre, est celle qui nie l'existence des corps. C'est l'objet de la philosophie de

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Berkeley. Berkeley a en quelque sorte détaché de la philosophie sceptique en général les doutes qui portent particulièrement sur l'existence de la matière. Sur tout le reste il est dogmatique. Il croit à l'existence de Dieu; il croit à Texislence de l'àme, etmême sa doctrine est tellement spiritualiste qu'on l'a appelée un immatérialisme, et elle est plus près du mysticisme que du scepticisme.

La thèse de Berkeley est surtout exposée dans son célèbre ouvrage intitulé Dialogues d'ilylas et de Philonoiis. Nous y trouverons les principaux arguments contre l'existence de la matière ; nous les reproduirons tout à l'heure.

De nos jours, M. St. Mill, dans son Examen d'UamUlon, a repris la thèse de Berkeley avec une grande habileté dialectique, et en s'appuyant surtout sur le principe de l'associalion des idées. Il tombe d'accord, avec Berkeley, qu'il n'y a point d'objets extérieurs, c'est-à-dire de corps; mais il les explique dilféremment. Pour Berkeley, le monde matériel n'était qu'une représentation donnée par Dieu aux esprits. Au lieu d'imaginer des choses créées par Dieu qui nous donnent certaines sensations , pourquoi ne pas supprimer ces agents intermédiaires et inutiles, et ne pas recourir directement à la cause première qui suffit à tout expliquer? C'est là pour Mill une doctrine trop mystique. Pour lui, la croyance à l'existence de la matière s'explique suffisamment par les propositions suivantes : 1° l'esprit est capable d'expectation, c'est-àdire qu'ayant éprouvé certaines sensations, nous pouvons les attendre de nouveau au moment oîi nous ne les éprouvons pas; 2" à ce principe général on peut ajouter les lois de l'association des idées : loi de ressemblance, loi de contiguïté; celle-ci se décompose en deux autres : la loi de simultanéité et la loi de succession. En vertu de ces lois, les sensations s'enchaînent d'une manière inséparable, et les choses inséparables dans notre esprit nous paraissent inséparables dans la réalité.

Cela posé, Mill explique ainsi qu'il suit la croyance à l'existence des corps. Au fond, ce qu'il y a d'essentiel dans

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celle croyance est ceci : c'est qu'il y a quelque chose de permanent avant, pendant et après nos sensations. Or ce permanent, c'est tout simplement, selon Mill, l'attente nécessaire d'une sensation à la suite d'une autre sensation à laquelle elle a toujours été jointe, et dont elle est devenue inséparable. Ainsi, je sais par expérience que, toutes les fois que je suis venu sur la place de la Sorbonne, j'ai vu une ég-lise; je sais donc d'avance que cette église m'apparaîtra aussitôt que j'aurai tourné le coin qui sépare la place du boulevard. Cette attente nécessaire d'une sensation est ce qui constitue l'extériorité. La matière, les corps, ne sont autre chose que des possibilités de sensations.

Cela dit, revenons aux arguments de Berkeley. Ces arguments de Berkeley se ramènent à quatre : 1° la 'sul)jcctivité des sensations; 2° la relativité des sensations; 3" les qualités premières ne sont perçues qu'à travers les qualités secondes; 4° l'idée de substance matérielle est obscure, confuse, incompréhensible. Examinons ces quatre arguments, et surtout les deux premiers.

1° Le plaisir et la douleur n'existent certainement qu'en nous. Or toutes nos sensations, au moins celles qui correspondent à ce qu'on appelle les qualités secondes, ne sont que des plaisirs et des douleurs. La chaleur est un plaisir quand elle n'est pas portée à l'extrême; le froid est une douleur. Il en est de même des goûts et des saveurs. Ces sensations ne sont donc qu'en nous, aussi bien que les plaisirs et les douleurs.

2° Cette analyse s'applique difficilement aux sensations de la vue. Bans la couleur, il semble bien qu'il y a autre chose que du plaisir et de la douleur. La différence du bleu et du rouge est autre chose que la différence de deux plaisirs. Aussi Berkeley renonce-t-il à son premier argument quand il passe à la couleur. De la question de subjectivité il passe à celle de i^elativité. Il montre que la sensation de couleur est toute relative, et qu'elle dépend de la sensibilité de chacun.

3° Les objections précédentes portent surtout sur ce qu'on

appelle les qualités secondes de la matière, parce qu'elles nous paraissent plus subjectives qu'objectives et qu'elles sont moins essentielles que les autres. Restent les qualités que l'on appelle premières, par exemple l'étendue, la figure, le mouvement, etc. Berkeley ne prouve pas directement la subjectivité de ces qualités; il se contente d'en constater la relativité, comme pour la couleur; mais il insiste surtout sur cet argument, àsavoir que les qualités premières ne sont jamais perçues en elles-mêmes, mais seulement par l'intermédiaire des qualités secondes. Or celles-ci sont subjectives, donc les autres le sont également.

4" L'idée de substance matérielle est inintelligible.

Tels sont les arguments de Berkeley; nous avons à en examiner la valeur. Commençons par revenir sur la doctrine fondamentale de la subjectivité des sensations.

L'idéalisme, nous l'avons dit déjà, s'appuie sur la subjectivité des sensations. Celte subjectivité est incontestable; mais faisons à l'avance une distinction importante entre le subjectivisme relatif et le subjectivisme absolu.

Autre chose est dire, par exemple : « Les choses ne m'apparaissent qu'en rapport avec mes manières de sentir; » autre chose est dire : « Les choses ne sont que ma manière de sentir. » Tel est le nœud de la question. Commençons par établir la subjectivité des sensations.

On a souvent dit que les sensations ne sont autre chose que les modes ou manières d'être du sujet sentant, et non les propriétés des choses. Les Cartésiens disaient que la chaleur n'est pas dans le feu, ni la blancheur dans la neige, pas ])lus quo la douleur n'est dans l'épingle qui nous pique. S'il n'y avait pas de vision, il n'y aurait pas de couleur dans l'univers; s'il n'y avait pas d'audition, il n'y aurait pas de son. Les choses en elles-mêmes ne sont ni douces ni amères. L'amer et le doux ne sont que dans le goût, et non dans les choses. Démocrite disait déjà dans l'autiquilé : « L'amer et le doux existent non selon la nature, mais selon la loi, oj xx^à oûaiv, àXÀà xa-rà •)'j[i.vi. Il n'est pas facile de savoir ce que signifie xaTàvô|j.ov; cela veut dire sans doute que l'amer et le doux n'existent que

relativement : ressentiel est que Démocrite entendait que ces sensations n'existent pas clans la nature et en soi.

La subjectivité est encore de deux sortes : elle est ou^v/^ys/ologiqiie o\x psychologique . La subjectivité physiologique a été établie de la manière la plus précise et la plus complète par le savant physiologiste Muller. Il a résumé sa doctrine sur ce point dans les propositions suivantes :

L INousne pouvons avoir par l'effet des causes extérieures aucune manière de sentir que nous ne puissions avoir sans ces causes et par la sensation des états de notre corps.

Cela est évident d'abord pour le toucher. Nous pouvons sentir le froid et le chaud intérieurement, sans qu'il y ait au dehors aucun changement de température (par exemple le frisson, la chaleur de la fièvre). La sensation d'amer existe dans^ la bouche sans aucune cause d'amertume; de même pour les sensations de l'odorat. L'œil aussi est capable de lumière interne, surtout au lever. Il n'y a point d'aveugles absolus, du moins à l'origine. Nous entendons des bruits, des bourdonnements internes; nous sentons le poids do nos membres sans objet pesant. Ainsi toutes les sensations externes peuvent se produire subjectivement en l'absence de tout objet.

II. Une même cause interne produit des sensations différentes dans les divers sens, en raison de la nature propre de chacun d'eux.

Par exemple, l'accumulation du sang- dans les vaisseaux capillaires des nerfs sensoriels en cas de congestion et d'inllammation , détermine des phénomènes de lumière et de scintillation dans les nerfs optiques, de bourdonnement et de tintement dans les nerfs acoustiques, de la douleur dans les nerfs tactiles, etc. De même un narcotique mêlé au sangdétermine de la môme manière des bourdonnements, du flamboiement, des fourmillements.

III. Une même cause externe peut produire des sensations différentes dans les différents sens, en raison de la nature propre de chacun d'eux.

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Dans le sens de la vue, nne action mécanique, un coup, un choc, une pression, délorminent la sensation de Inmièrc et de couleur. En pressant l'œil, on fait apparaître la sensation d'un globe de feu; à l'aide d'une pression plus forte, on détermine la sensation de couleur, et ces sensations peuvent se transformer les unes dans les autres. Dans l'ouïe la même cause (coup, choc) déterminera des impressions auditives : une impulsion violente fait l'effet d'une détonation. L'électricité produit également des sensations différentes selon les différents sens. Deux métaux hétérogènes mis en contact avec l'œil donnent la sensation d'une lueur fulgurante. L'irritation galvanique de l'oreille produit les sensations de l'ouïe. L'électricité par frottement provoque la sensation d'odeur sur le nerf olfactif, et sur la langue des sensations piquantes et salées; sur le toucher, des picotements, des frémissements, etc.

IV. Les sensations propres à chaque nerf sensoriel peuvent être provoquées à la fois par plusieurs influences internes cl externes.

C'est le résumé de tout ce qui précède.

Ainsi la sensation lumineuse peut être provoquée dans l'œil : a. par des vibrations externes appelées lumière; h. par des causes mécaniques (choc, coup, pression); c. par l'électricité; (L par des influences chimiques, des narcotiques; e. par l'irritation du sang.

Il en est de môme pour les sensations de son, de saveur, d'odeur, pour les impressions tactiles, etc.

De tous ces faits Muller tire la conclusion suivante :

« La sensation est la transmission à la conscience, non pas d'une qualité ou d'un état des corps extérieurs, mais d'une (jualité du nerf sensoriel ; et ces qualités varient suivant les différents nerfs. »

Quant à la subjectivité psychologique, nous en avons parlé suffisamment plus haut. Elle consiste à dire que les sensations ne sont ni dans les cboses externes ni dans nos organes, mais dans le moi lui-même. La blancheur n'est pas dans la neige ;

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la chaleur n'est pas dans le feu. Cène sont que des modifications de nous-mêmes.

De la subjectivité passons à la relativité, qui n'est d'ailleurs qu'une des conséquences do la subjectivité. Los deux propriétés n'en sont qu'une, considérée à doux points de vue différents. La première exprime simplement que la sensation est dans le sujet, et non dans l'objet ; et cela serait encore vrai quand même la sensation serait identique dans tous les sujets. Mais tous les sujets, étant individuels, ont par là même leur caractère propre et individuel, et la sensation, étant propre au sujet, doit varier avec tous les sujets et, dans le même sujet, avec ses différentes conditions d'existence. Par exemple, quand j'ai chaud, ma chambre me parait froide; quand j'ai froid, ma chambre me paraît chaude. La sensation est donc relative au sujet.

La relativité des sensations est une des lois les plus anciounement connues delà philosophie. C'étaitle grand argument des Sceptiques dans l'antiquité. Les oi/,o( zoô-o: de l'école pyrrhonienne se ramènent tous à la relativité. Suivant les Sceptiques, la sensation était relative : 1° à l'animal qui perçoit; 2° au sens qui est l'instrument de la perception; 3" à la disposition du sujet percevant ; 4° à la situation de l'objet ; 5" aux circonstances dans lesquelles on le perçoit; 6° à la qualité ou à la constitution de l'objet perçu; 1° à la rareté ou à la fréquence. Quant aux trois derniers zpÔT.rj'., ils avaient plutôt rapport à l'opinion qu'à la sensation.

Yoilà la doctrine de l'antiquité, qui, comme on le voit, avait étudié de très près le fait do la relativité des sensations. Nous retrouvons la même doctrine de nos jours étudiée avec le plus grand soin , et résumée d'une manière très précise dans la philosophie anglaise contemporaine. Voici les diverses propositions établies par M. Herbert Spencer dans sa Psycholocfie.

L Les sensations sont relatives à l'organisation. C'est le premier argument des Pyrrhoniens.

« Un crustacé, dit Spencer, enclos dans un squelette dur, «e peut avoir les mêmes sensations que les animaux à peau.

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Il doit sonlir comme nous sentons par le moyen d'un bâton. Les animaux sans ouïe reconnaissent les sons comme impressions tactiles. La qualité de la sensation varie avec la structure des organes chez les différents animaux : par exemple la vision chez les animaux nocturnes, l'odorat chez les différentes espèces de chiens. »

IL Les sensations varient chez les différents hommes d'après leur structure individuelle. C'est le troisième argument dos Pyrrhoniens.

Par exemple, le daltonisme. C'est là, comme l'appellerait lîacon, un fait prérogatif, c'est-à-dire dans lequel se manifeste d'une manière éclatante le fait à prouver, à savoir ici la relativité de la sensation : a. aux yeux des daltoniens, le spectre solaire n'a que trois couleurs, le jaune, le bleu et le pourpre : les deux premières couleurs contrastent absolument; les deux dernières diffèrent surtout en degré; b. à la lumière du jour, le rose leur paraît un bleu de ciel un peu affaibli ; à la lumière artificielle, celte couleur prend une teinte orangée; c. le cramoisi du jour parait bleu couleur de boue ; le drap cramoisi et le drap bleu se confondent ; d. le rouge et l'écarlate, vus à la lumière, prennent une apparence plus vive et plus enflammée qu'au jour; p. au jour, il n'y a pas de différence entre la couleur d'un bâton de cire à cacheter et la couleur de l'herbe ; /. un drap vert sombre semble un rouge boueux plus sombre que l'herbe et d'une couleur très différente; y. la couleur d'un teint fleuri est un bleu brouillé; Ji. les robes et les habits paraissent mal assortis tandis que les autres hommes en jugent autrement; ?'. en général, la différence entre les yeux des daltoniens et ceux des autres hommes est moindre à la lumière qu'au jour.

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