III. Variation suivant la constitution générale du sujet
Dans certaines conditions d'irritabilité nerveuse, des sons ordinaires paraissent d'une force intolérable, la lumière devient insupportable, la peau elle-même devient extraordinairement sensible. C'est ce qu'on appelle hijpcrt'^tJnhic. Au contraire, dans d'autres conditions il y a des états morbides
caractérisés par Vanesththic. Dans la vieillesse, la vue, l'ouïe, s'affaiblissent, ainsi que l'odorat; le sens du goût devient plus obtus.
IV. L'espèce et le degré de l'effet que produit un même stimulus dépend de la partie de l'organisme sur lequel il agit.
Une bouffée d'ammoniaque en contact avec les yeux produit une douleur cuisante, dans les narines une odeur intolérable, sur la langue un goût acre (ce sont les faits cités par MuUer).
Les rayons du soleil reçus sur la main produisent une sensation de chaleur, non de lumière; reçus sur la rétine, c'est une sensation de lumière, non de chaleur. Tyndall a prouvé par des expériences faites sur lui-même que la rétine est insensible aux rayons caloriques les plus intenses. La plante des pieds éprouve au moindre contact une sensation de chatouillement qui ne se produit pas ailleurs. Inversement, le talon est insensible. Un liquide dont la chaleur est tolérable pour la partie supérieure de la lèvre brûlera la partie inférieure.
Y. L'état de la partie affectée modifie également la sensation.
Les organes des sens fatigués par des excitations antérieures demandent de plus fortes excitations pour la même sensation. Par exemple, la température actuelle du corps modifie le sentiment delà température externe. Quand on entre dans un bain, la chaleur ou le froid semble d'abord plus grand qu'après un petit intervalle durant lequel l'état thermal de la peau s'est approché de celui de l'eau.
VI. Les mouvements relatifs du sujet ou de l'objet modifient en quantité et en qualité les rapports entre les forces agissantes et les sensations provoquées.
Quand un train express traverse une station, si le sifflet do la machine se fait entendre, ce son, entendu par chaque personne, varie du plus haut au plus bas au moment où la machine passe près d'elle. Il y a un changement encore plus marqué pour l'auditeur lorsque le train qui l'entraîne dans
loS LIVRE CINQUIÈME. — LE MONDE EXTÉRIEUR
une direction est rencontré par un train qui marche dans une autre direction. « J'ai observé, dit Spencer, que, dans ces conditions, la note s'abaisse d'une tierce ou même d'une quarte. M. llugg'ins a montré que le spectre de Sirius ditïère du type qu'il aurait s'il restait stationnaire. Dans un bain, l'eau semble plus chaude ou plus froide au membre qui se meut qu'au membre immobile.
Il ne faudrait pas croire qu'il n'y ait que les qualités secondes qui se présentent à nous comme subjectives et relatives.
Sans doute l'étendue a l'apparence de quelque chose d'objectif, et elle peut être représentée à l'esprit comme existant en dehors du sujet sentant. On ne sait ce que serait une sensation de chaud et de froid en l'absence d'un sujet; mais on conçoit très bien qu'une chose soit ronde et carrée en ellemême, quand même il n'y aurait là aucun sujet pour la voir ou pour la toucher. En second lieu, l'étendue peut être considérée comme éternelle, immobile, absolue ; et à ce titre elle n'aurait rien de relatif. Mais on sait combien de difficultés métaphysiques s'attachent à la notion d'étendue. En tous cas, si l'étendue en elle-même paraît quelque chose d'absolu, il n'en est pas de même de ses propriétés, de ses modes, des différents aspects sous lesquels nous l'apercevons. La grandeur, la figure, le mouvement, sont donc essentiellement des idées relatives.
En effet, la grandeur est un rapport entre un objet et un autre, et entre les objets et nous. Si Dieu changeait à la fois la grandeur de tous les objets de l'univers, en changeant dans les mômes proportions le volume de notre propre corps, nous ne nous en apercevrions pas. S'il lui plaisait, comme a dit Leibniz, de faire tenir la nature entière dans une coque de noix ou dans une tête d'épingle, rien ne serait changé, et, les rapports restant les mêmes, les perceptions resteraient les mêmes qu'auparavant. Donc, à moins de soutenir que l'homme est la mesure de toutes choses, il faut admettre que nous ne connaissons pas la vraie grandeiu' des objets, mais seulement leur grandeur relative, Y a-t-il même une vraie grandeur, une
grandour déterminée et absolue? Quelle est la grandeur de l'univers? Si l'on dit qu'il mesure cent milliards de kilomètres carrés, cela n'a de sens que si l'on prend le mètre comme unité de mesure ; mais le mètre lui-même n'a qu'une valeur relative, car il est la quarante-millionième partie de la circonférence terrestre ; ce n'est donc qu'un rapport, et vous aurez beau essayer de ramener ce rapport à quelque chose de fixe, ce fixe sera encore un rapport. Et cependant comment concevoir une chose étendue sans une certaine grandeur déterminée? Cette double impossibilité, et de fixer une grandeur et de concevoir une étendue sans grandeur, ne tend-elle pas à prouver qu'il n'y a là qu'une relation à nous-mêmes et que l'étendue n'est autre chose qu'une représentation de notre esprit?
On peut en dire autant de la figure du corps. Cela est d'abord évident de la figure visuelle. Cette figure est ce qu'elle est en raison de la structure de nos yeux. Si le cristallin était un prisme, au lieu d'être une lentille, les objets nous apparaîtraient tout autrement ; la figure des corps nous paraîtrait autre à travers un verre convexe qu'à travers un verre concave. Il en est de même de la figure tangible. Si l'organe du toucher était réduit, comme l'imaginait Maine de Biran, à un angle aigu, aurions-nous la perception du relief, de la sphère, du cube? Le sabot du cheval ne peut lui donner d'autre impression que celle de superficie. Reste le mouvement; or on sait les illusions produites sur le sens de la vue quand nous sommes immobiles et que nous voyons se mouvoir les objets externes, ou réciproquement. En quoi d'ailleurs consisTe la perception du mouvement? Ya-t-il même quelque chose de ce genre?
Ainsi rien n'est mieux prouvé en psychologie que la subjectivité et la relativité des sensations. S'il y a une loi psychologique qui égale en certitude et en vérité les lois de la nature physique, c'est celle-là. Quelles sont les conséquences que nous devons tirer de cette loi, et entraîne-t-elle nécessairement l'idéalité du monde extérieur? C'est ce que nous avons maintenant à examiner.
LEÇON II
Messieurs,
Nous avons longuement exposé la subjectivité de nos sensations. Il y a là une vérité incontestable. Nos sensations sont subjectives; soit. Mais ne sont-elles que subjectives, et ne peuvent-elles être à la fois objectives et subjectives?
11 y a, avons-nous dit, deux sortes de subjectivité : la su jectivité physiologique et la subjectivité psychologique.
La première est la plus positive et la plus certaine. Elle repose sur des faits d'une évidente autorité, tandis que la subjectivité psychologique n'est elle-même qu'une interprétation des faits.
Prenons donc surtout pour base de notre discussion la subjectivité physiologique.
M. Herbert Spencer a résumé toute la théorie dans cette formule :
« La conscience subjective est la mesure de l'existence objective. »
Cela est vrai en un sens; mais, sans nier que la conscience subjective soit la mesure de l'existence objective, ne pourrait-on pas cependant soutenir qu'elle correspond en môme temps ù quelque cbosc d'objectif? Qu'est-ce que cette conscience subjective? C'est une conscience de nos états nerveux; c'est une conscience liée ù l'état de nos organes. La physiologie prouve que la sensation dépend de l'org-anisalion, et est relative aux diiférents organes des sens, et non à telle ou telle
qualité extérieure : soit; mais cette conscience n'est pas moins liée à des organes, c'est-à-dire à des corps. Or, peu importe en ce moment qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas d'autres corps en dehors du nôtre. Toujours est-il qu'il y en a au moins un qui est le nôtre propre, et cela suffit pour que l'idéalisme ne soit plus entier. Car s'il est conséquent, il doit nier le corps propre aussi bien que les autres corps. Or c'est là une conséquence à laquelle ne conduit pas, et môme que dément la subjectivité physiologique. Celle-ci implique le corps comme condition même de la subjectivité. Il y a donc au moins un corps, et c'est le nôtre. Or, la même conséquence s'impose pour les autres hommes, si on admet leur existence, et nous verrons qu'on ne peut pas la nier : sachant par leur témoignage que chacun éprouve dans son corps ce que nous éprouvons dans le nôtre, nous sommes conduits à admettre ainsi l'existence du corps chez les autres hommes. Et enhn, s'il y a un corps, il peut bien y en avoir plusieurs.
Ce serait d'ailleurs une hypothèse bien étrange que d'admettre l'existence de notre corps et de nier celle des corps environnants; car on voit que notre corps ne se conserve qu'à l'aide des corps étrangers. Par exemple, nous nous conservons à l'aide d'aliments qui viennent du dehors; et il serait souverainement absurde d'admettre que mon corps est réel, et que la côtelette dont il se nourrit est idéale, ou qu'elle ne devient réelle que lorsqu'elle commence à faire partie de mon propre corps. Un cheval réel se nourrirait de foin idéal.
D'ailleurs la difficulté d'admettre les corps^vient surtout de l'incompréhensibilité de la notion de matière; mais du moment que cette objection ne nous empêche pas d'en admettre un seul, il n'est pas plus difhcile d'en admettre plusieurs. '
Cependant, on peut pousser la difficulté plus loin et se demander si la subjectivité psychologique ne peut pas se ramener à la subjectivité psychologique. En effet, c'est une question on physiologie de savoir où réside dans l'organisation le principe de la spécificité des sensations. Est-ce dans les
nerfs? Mais les nerfs sont absolument homogènes. Est-ce dans le cerveau? Mais toutes les parties du cerveau sont homogènes. M. Wundt assure que c'est dans \e processus cérébral, c'est-à-dire dans le mode de vibration des cellules cérébrales, dans la forme du mouvement, et non dans sa matière, que cette spécificité a son origine. Mais alors ne pourrait-on pas aller plus loin encore et soutenir que ce n'est pas même dans la forme du mouvement cérébral, que c'est dans le moi luimême que se produit la spécificité des sensations? Dès lors la subjectivité, de physiologique, deviendrait psychologique.
Mais cette réduction nous paraît impossible sans perdre le fil conducteur qui nous conduisait jusqu'ici. L'avantage de ce premier ordre de considérations était de s'appuyer sur des données positives, concrètes, tout à fait scientifiques. Le fait que deux ou trois agents différents (impulsion, lumière externe, action électrique ou chimique) peuvent produire la même sensation sur le même sens, ou qu'un seul agent produit des sensations différentes sur différents sens, ce fait était un fait du même ordre que tous les autres faits physiologiques ou physiques; mais il supposait l'organisation et les organes des sens. Si vous supprimez l'organisation, que reste-t-il du fait? Quelque loin qu'il faille aller chercher la cause physiologique de la spécificité des sensations, aucun physiologiste n'accordera qu'il faille sortir de l'organisation pour expliquer ce fait. Sans doute la sensation, comme telle, sera toujours dans lu moi, et non dans l'organisation; mais l'organisation contiendra toujours quelque chose qui conditionnera la sensation, et par conséquent la subjectivité physiologique impliquera toujours l'existence de quelque chose de corporel.
Quoi qu'il en soit de ce premier point, passons à la subjectivité psychologique.
Ici nous n'avons plus l'avantage d'être en présence d'un fait absolument positif, comme précédemment, mais en présence de l'interprétation d'un fait. Lorsque l'on admet, avec Descartes, avec Locke, avec tous les modernes, que les sen-
satioiis dos qualilés secondes sont subjeclives, csL-on sur un terrain aussi solide que tout à l'heure? Non, car précisément c'est la question môme ; il ne s'agit plus d'un fait évident, mais de l'interprétation d'un fait. Que la sensation soit subjective en tant que nous la sentons, c'est ce qui est incontestable; c'est ce qui résulte de l'idée même de sensation; mais que cetle sensation, parce qu'elle est subjective, ne contienne rien d'objectif, c'est ce qui est loin d'être évident; je le répète, c'est ce qui est en question; c'est là une interprétation de fait, ce n'est pas un fait. Aussi lorsque les Cartésiens, et Berkeley après eux, pour prouver leur thèse, se servent de l'exemple du plaisir et de la douleur, ils montrent par là même que leur thèse a besoin d'être prouvée, et n'est pas seulement la simple expression d'un fait. Or, leur conclusion ne me paraît être dans ce cas qu'une pétition de principe. Vous accordez, disent-ils, que la douleur n'est point dans l'épingle ; nous devons accorder de même que la chaleur n'est pas dans le feu. Mais ceux qui soutiennent que la couleur et même la chaleur contiennent quelque chose d'objectif n'accordent point que ces deux sensations ne soient que des plaisirs et dos douleurs; ils n'accorderont donc pas la comparaison. Ils soutiendront qu'il y a des sensations que l'on appelle affectives, et qui ne se rapportent qu'au moi; et des sensations que l'on appelle représentatives, et qui se rapportent à un objet que nous distinguons du moi, que nous opposons au moi; et quand même on admettrait qu'il n'y a point do sensations affectives qui ne soient on même temps représentatives, et réciproquement, toujours est-il que les unes sont plus représentatives qu'affectives, et les autres plus affectives que représentatives, et que dans toutes ces sensations l'affectif se rapporte au moi, et le représentatif au non-moi.
Examinons donc de plus près cette théorie des qualités secondes, où il nous semble que l'on accorde trop aisément en général la subjectivité totale, tandis qu'il ne faut admettre, selon nous, qu'une subjectivité partielle. Les idéalistes croient trop facilement que lorsqu'on a accordé que nos sensations
sont subjectives, tout est fini, et que leur thèse est prouvée. Il n'en est rien; il reste à prouver que nos sensalions, subjectives sans doute (cela est accordé), ne sont que subjectives et ne sont pas en même temps objectives; qu'étant le point de jonction des deux mondes, le moi et le non-moi, elles ne retiennent pas quelque chose de l'un et de l'autre. Je ne parle pas de leurs causes externes; je ne parle pas non plus des qualités premières, où l'objectivité est plus évidente; mais, me bornant aux sensations proprement dites, je me demande si ces sensations, prises en elles-mêmes, et en tant que sensations, sont uniquement des modes du moi. Mais pourquoi les appellerait-on sensations externes, tandis que le plaisir et la douleur ne nous paraissent jamais comme externes? M""^ de Sévigné, comme on sait, n'a jamais pu digérer cette doctrine; elle plaisantait sa fille sur ce paradoxe, et ne voulait pas admettre que son àme ini verte. Cette plaisanterie n'est pas aussi frivole qu'elle en a l'air; elle touche, au contraire, le point vif de la question, que l'on élude en général. Ce qui est, en effet, dans l'àme, c'est la sensation du vert ; mais le vert, en tant que vert, n'est pas aperçu par l'àme comme une de ses propres modifications; autrement il faudrait dire que l'âme est verte, ce qui est absurde. Le vert est aperçu par l'âme comme quelque chose dont elle se dislingue, en un mot comme un objet. Je peux avoir conscience de moi-même comme souffrant, mais je n'ai pas conscience de moi-même comme vert. Il ne sert de rien de dire, comme on le répète sans cesse, que, si le moi n'existait pas, ce que nous appelons couleur n'existerait pas dans la nature. Cela est vrai ; mais on oublie d'ajouter que la couleur n'existerait pas davantage s'il n'y avait pas d'objet coloré. Le vert, en tant que sensation, dépend de l'âme; mais en tant que couleur, il exprime quelque chose qui n'est pas nous. L'erreur ici est de confondre une ap[)arence avec un phénomène purement subjectif. Le plaisir et la douleur ne sont pas des apparences, mais des modes positifs qui appartiennent au moi au même titre que la figure et l'étendue appartiennent au corps; mais la couleur est une apparence qui ne suppose
pas seulement un sujet auquel elle apparaît, mais en oulre quelque chose qui apparaît; et l'apparence est modifiée par le changement de l'un de ces deux termes aussi bien que de l'autre. Un objet suhit toutes sortes de transformations suivant le milieu à travers lequel nous l'apercevons; mais ce sont toujours les déformations de tel objet et non pas de tel autre : substituez un cube à une pyramide, les apparences de l'un, quel que soit le milieu, ne seront jamais les apparences de l'autre. Que je regarde mon visage à travers certains miroirs, il s'allongera, s'élargira, grossira ou diminuera, suivant les miroirs; mais ce sera toujours mon visage. Ainsi la couleur est une apparence; mais c'est l'apparence de quelque chose. Toute subjective qu'elle est en tant qu'apparence sentie, elle est objective en tant qu'apparence produite. J'aurai beau fermer les yeux et ouvrir mes oreilles devant un tableau, il ne m'apparaîtra pas comme sonore, et réciproquement. Ces apparences, toutes subjectives qu'elles sont, sont donc liées à des conditions indépendantes de nous, et à ce titre elles sont autre chose que moi-même.
A la vérité, on peut dire que ce que nous affirmons ici de la couleur tient à ce que la couleur est toujours liée à l'étendue, et que c'est le propre de l'étendue de nous apparaître comme objective. Essayons donc de montrer qu'il en est de même de toutes nos sensations.
Prenons pour exemple la sensation de son. J'entends une note de musique, un la. Sans doute, en tant qu'audition, cette sensation est subjective; mais le son la, en tant qu'il est différent du 50/ ou de Vut, n'est-il pas distinct ^e l'audition ellemême? Ne contient-il pas quelque chose d'objectif? Ce n'est pas le moi qui donne le la; c'est lui qui le reçoit et le subit. Je ne puis m'identifier à une gamme. Suivant le mot très juste d'Adolphe Garnier, on dit : « Je souffre ; » on ne dit pas : « Je sonne; » et cela non parce que nous plaçons plus ou moins le son dans l'espace; mais c'est le son, comme son, qui est le terme auquel mon ùme est unie , et qui par là précisément n'est pas la même chose qu'elle. J'accorde que le son
est une apparence, que c'est la manière dont une chose inconnue (par exemple un choc vibratoire) apparaît à mon oreille, et que s'il n'y avait point un sujet sentant, un silence universel régnerait sur toute la nature. Mais si la cause objective faisait défaut, le silence ne serait pas moindre. Même ce qu'on appelle les sons subjectifs, les bourdonnements, les tintements, sont encore le résultat de certaines actions mécaniques (le cours du sang par exemple). Enfin l'oreille elle-même entrâtelle spontanément en action, toujours est-il que les vibrations du tympan sont quelque chose d'objectif relativement au moi; et quoi(|u'il soit vrai de dire (}ue l'oreille ne connaît pas ces causes objectives en tant qu'objectives, néanmoins, comme nous voyons que le son est toujours produit par quelque chose de semblable, il n'est pas étonnant qu'il nous apparaisse comme distinct de nous, puisqu'il est la manifestation de ce quelque chose qui n'est pas nous.
Les mêmes observations peuvent être faites sur les autres sens, quoique l'élément subjectif y soit de plus en plus prédominant. Toutes sont l'expression de quelque cbose d'externe, ou tout au moins l'expression de notre propre corps, qui est un objet externe par rapport au moi. La saveur exprime une modification de notre palais, l'odeur une modification des narines, la chaleur une modification de la peau. Elles sont donc toutes l'expression de quel([ue chose qui n'est pas exclusivement subjectif.
Si déjà dans la plus simple sensation nous avons pu démêler un caractère objectif, à plus forte raison cet élément deviendra-t-il visible et frappant lorsqu'à la sensation proprement dite nous aurons ajouté une condition nouvelle qui se joint nécessairement à deux au moins de nos sensations, sinon à toutes, à savoir l'étendue. C'est, en effet, le caractère propre et distinctif de l'étendue de nous apparaître comme quelque chose d'externe; et, réciproquement, c'est le caractère propre et distinctif du moi de ne pouvoir s'apparaître sous forme de l'étendue. Sans doute le moi se sent lié intimement à une portion d'étendue qui est inséparable de son être et qu'il
appelle son corps; mais il ne suit pas de là que le moi, pris en lui-même comme moi, se sente élenrlu : le moi qui pense, qui sent et qui veut, ne sent pas en lui-même une droite et une gauche, un haut et un bas; il ne peut se représenter comme rond ou carré, ou ayant une figure quelconque. Ainsi le moi, excluant de lui-même l'étendue, la projette au dehors. Ce sont surtout les sensations de la vue qui ont pour privilège de se joindre à la notion d'étendue et de la porter avec elle. Ce seront donc elles qui nous paraîtront les plus objectives. Nous sommes même obligés d'éloigner les objets de nous pour les voir; et, quoi qu'on en ait dit, la profondeur nous paraît aussi essentielle à la vision que les autres dimensions. Mais la vue cependant n'est pas la seule à juxtaposer les sensations dans l'espace. Le tact, soit passif, soit actif, le fait également, et nous ne sommes pas éloignés de penser, avec quelques philosophes, que les autres sens externes, et même le sens vital, ne sont pas absolument dépourvus de la notion d'étendue. De là pour tous les sens une raison nouvelle d'objectivité.
A l'analyse précédente on pourrait répondre qu'il faut distinguer entre V objectivité et V extériorité. Les choses peuvent nous paraître objectives, sans être pour cela extérieures. Ce serait le propre de l'imagination, dirait-on, de projeter au dehors nos propres états et de les disposer dans un espace externe, où elles paraissent se séparer les unes des autres et se distinguer de nous. Il ne s'ensuit pas qu'elles soient nécessairement extérieures à nous. Nous répondons au contraire que les choses ne nous paraissent objectives que parce qu'elles sont extérieures, et nous entendons par là indépendantes de nous, car l'espace pouvant bien être luimême quelque chose de subjectif, la disposition dans l'espace ne serait encore qu'une apparence; mais cette apparence elle-même serait inexplicable si elle n'avait d'autre fondement que nous-mêmes. Aussi pas un seul idéaliste, sauf Stuart Mill, n'a-t-il sérieusement soutenu la gageure que suppose .son système, à savoir de s'en tenir au seul moi comme cause unique de nos sensations. Pour Malebranche et Berkeley, il n'y a pas
de corps; mais c'est Dieu lui-même qui produit nos sensations; soit : mais que cette cause inconnue qui produit nos sensations s'appelle matière ou Dieu, peu importe ici : toujours est-il que cette cause n'est pas nous. On peut contester la corporéité, mais non Yobjectivité. C'est d'ailleurs une chose bien contraire aux règles de la bonne philosophie que d'avoir recours à la cause première sans nécessité; et peut-être serait-il plus sage de faire appel aux causes secondes : mais en tout cas il n'y a pas là idéalité absolue ni subjectivité pure, puisque Dieu n'est pas nous-mêmes et ne se confond pas avec nos sensations. Pour Kant, nous verrons plus tard quelle est la nature de son idéalisme; mais il s'en faut de beaucoup qu'il réduise tout aux phénomènes du moi. Il fait venir la matière de nos sensations du dehors, et la forme du dedans : « La matière est donnée, la forme est apportée par l'esprit. » Il y a donc un dehors et un dedans. Il faut arriver jusqu'à Fichte pour trouver une philosophie qui ait le courag-e de tout sacrifier au moi; et encore est-ce beaucoup plus en apparence qu'en réalité. Lorsque Fichte nous fait l'histoire du moi et en raconte les étapes successives, de quel moi veut-il parler? Estce du moi individuel, du moi de nos sensations, de celui-là précisément dont il s'agit dans la question qui nous occupe? Non; ce moi individuel est relégué au second plan sous le nom du moi fini. Bien loin de créer le non-moi , ce moi fini n'en est que la conséquence. C'est le moi infmi, absolu, qui est la cause unique; c'est la substance de Spinoza retournée, et vue du point de vue subjectif; il ne s'agit donc plus d'idéalisme, mais de panthéisme. Mais la réalité objective reparaît toujours par quelque côté. Ce n'est que par équivoque que l'on réduit l'objet au sujet ; c'est en enflant l'idée de sujet d'une manière si vague qu'il peut signifier l'objet aussi bien que le sujet; et l'on ne croit avoir supprimé l'objet que parce qu'on a appelé de ce nom deux choses très différentes, à savoir le moi infini et le moi fini, celui-ci renonçant à toute prétention d'absorber celui-là, et par conséquent s'en distinguant encore comme un sujet se distingue d'un objet.
LEÇON III
Messieurs,
Il y a un demi-idéalisme qui consiste à soutenir que dans la perception de l'étendue par la vue, deux dimensions seulement sont réellement données à l'œil, et que la troisième est construite par l'esprit à l'aide des deux autres. Cette doctrine, qui vient de Berkeley [Théorie de la vision), a élé presque universellement adoptée. Elle mérite cependant un examen plus sévère qu'on ne Ta fait d'ordinaire.
Deux écoles, suivante. Ilelmholtz, se partagent la théorie de la vision. L'une, qu'il appelle l'école nativistique, tend à expliquer autant que possible les phénomènes visuels par rinnéilé ; l'autre, qu'il appelle cmpiristiqiie, tend au contraire à les expliquer par l'expérience et l'habitude. L'une des questions où celte dernière école a eu jusqu'ici le plus d'avantages, c'est la question de la perception visuelle de la distance.
La vue réduite à elle-même n'apercevrait, dit-on, que des surfaces ; et ce sont les diverses nuances de dég-radalion de lumière qui, associées avec le souvenir de la distance tactile, deviennent les signes de cette distance et finissent par produire l'illusion d'une perception directe de la distance ellemême. Il en est de même du relief du corps , qui n'est autre chose que le rapport des différentes distances de ses parties à notre œil. En un mot, et pour parler rigoureusement, il n'y a pas de troisième dimension pour la vue. Cette opinion, émise théoriquement par Berkeley, vérifiée parla célèbre expérience de Cheselden, a conquis presque tout le xviii* siècle. Voltaire, Condillac, Diderot, Reid, et la plupart des philosophes classiques jusqu'à nos jours l'ont adoptée et enseignée :
no LIVRE CINQUIÈME. — LE .MONDE EXTÉRIEUR
elle règne dans les classes de philosophie. On peut la considérer comme la doctrine dominante. Cependant elle n'a jamais été sans quelques protestations. Ilaller au xvni" siècle; Muller, le célèbre physiologiste, au commencement de notre siècle; de nos jours, Iléring en Allemagne, le principal représentant de l'école nativistiquc; en France, M. Giraud-Toulon, ont opposé de sérieuses difficultés à l'opinion reçue*. On voit que d'assez grandes aulorilés inclinent vers l'opinion de l'innéité, et nous espérons ne pas paraître trop téméraire en apportant quelques raisons nouvelles en sa faveur. Notre prétention n'est pas d'opposer affirmation à affirmation, mais seulement de présenter quelques doutes dont l'éclaircissement pourrait faire faire quelques progrès à l'étude des perceptions visuelles. Il ne faut pas toujours considérer les questions d'un seul côté. Il est souvent utile de supposer qu'une chose est fausse, pour s'assurer qu'elle est vraie. Inutile de dire que, pour les précisions physiologiques, nous renvoyons aux auteurs compétents, notamment à Ilelmholtz pour l'une des deux opinions, à M. Giraud-Toulon pour l'autre. Nous nous bornerons aux considérations psychologiques.
Les raisons que l'on fait valoir généralement en faveur de l'opinion précédente se réduisent, si je ne me trompe, aux trois suivantes :
1° Les expériences faites sur les aveugles -nés, opérés de la cataracte, expériences d'où il résulterait qu'au premier moment les opérés voient tous les objets sur le même plan.
2° Les erreurs commises par les petits enfants dans leurs premières appréciations de la distance : l'enfant tend les bras vers une personne éloignée comme si elle était près de lui.
3° Les illusions de la peinture, qui nous fait voir des profondeurs et des distances là où il n'y en a pas, comme dans les
l. IlalIcr est cité par Gratiolet comme ayant combattu la théorie bcrke- Iriennc (Analomle comparée du système nerveux, t. H, p. 437). Millier et IlOriiig et beaucoup d'autres, par exemple Valkmaun, sont mentionnés par llelmholta [Optique phi/siolof/ùjue, trad. franc., p. 57). M. Giraud-Toulon a exposé son opiuiou sur cette question dans la Revue scientifique, ire série, tome V, p. 222- 239, la Vision binoculaire.
décors de théâtre : n'y a-t-il pas lieu de supposer récipro- (juemont que nous n'en voyons pas réellement là môme où l'expérience nous apprend qu'il y en a?
A ces trois considérations tirées de l'expérience, il faut en ajouter une autre plus profonde et plus philosophique, donnée par Berkeley, le vrai auteur de la théorie dont il s'agit. Cette raison, que nous développerons plus loin, et que nous nous contenterons ici d'indiquer, c'est qu'on ne peut pas voir la distance, parce qu'une distance n'est qu'un rapport, un intervalle, et qu'un rapport, un intervalle, ne peut pas être l'objet d'une perception.
Avant de discuter ces diverses raisons, faisons d'abord remarquer, en faveur de l'opinion adverse, une raison capitale tirée aussi de l'expérience et à laquelle il n'a jamais été fait de réponse. On se contente de la passer sous silence. C'est l'objection que Ilaller avait déjà fait valoir, à savoir que les petits chevreaux, les petits poulets, à peine nés, vont aux objets par la voie la plus courte ou la plus facile avec une étonnante précision. L'expérience a été faite au Muséum par Fr. Cuvier, et M. Chevreul, qui en a été témoin, nous la rapporte en ces termes : « Une poule couveuse fut mise avec des œufs dans un panier couvert d'un drap noir, au centre d'une enceinte circulaire d'un mètre environ de diamètre, limitée par une triple rangée de pieux disposés en quinconce, de manière que les petits poulets éclos ne pouvaient sortir de l'enceinte limitée directement sans se frapper contre les pieux du milieu. Qu'arriva-t-il? C'est que chacun d'eux évita le pieu en faisant un léger détour, et, une foisliors du cercle, il allait becqueter directement des grains qu'on avait répandus à quelques mètres du panier, de manière qu'à la sortie de l'œuf le petit poulet savait éviter les obstacles opposés à sa marche directe, et sans hésitation se précipitait directement pour se nourrir des grains que ses yeux voyaient pour la première fois\ » Que répondre à un fait aussi décisif? L'œil
1. Mémoires de l'Académie des sciences, 1878 (tome XXXIX). Le même argu-
de riiomme est-il fait autrement que celui des autres vertébrés? Ya-t-il un mode de vision difTérent suivant les espèces? En quoi consisterait cette différence et sur quoi serait- elle fondée? On peut dire que ce qui est instinctif chez l'animal peut être le résultat de l'éducation chez l'homme, par exemple la marche. Mais personne ne contestera que l'œil n'ait plus ou moins besoin d'éducation. La question est de savoir s'il ne se suffirait pas à lui-même pour obtenir par l'exercice la notion de distance, ou s'il ne la doit qu'au concours d'un autre sens. Or l'exemple des petits poulets prouve que l'œil se suffit à lui-même pour avoir cette notion. Que l'œil de l'homme ait besoin d'un peu plus d'exercice, cela est possible; mais on doit supposer, par analogie, que, même en s'inslruisant, il ne tire des notions sur ce point que de luimême.
C'est ici le lieu d'examiner de près les expériences physiologiques qui ont donné lieu à l'opinion reçue et, avant tout, la célèbre expérience de Chcselden qui a fait tant de bruit au xviii" siècle, et qui est encore aujourd'hui la base fondamentale de la théorie en question'.
Quand on va jusqu'à la source elle-même, c'est-à-dire jusqu'au mémoire de Glieselden, qui n'est pas difficile à trouver ni à lire, puisqu'il ne se compose que de quatre pages
meut a été employé couti'e la théorie empiristique de la distance par M. Giraud- Toulon [Revue scienlifique).
1. M. Ernest Naville, dans uu très intéressant article de la Revue scientifique '3{ mars 1877), nous douue l'énumération des opératious de ce genre qui ont été publiées : 1728, Cheselden [Philosophical Transactions, 1728, p. 447); — 1801, Ware [id., p. 382) ; — 1806, Home (kl., 1807, p. 83) ; — le même {ici., ici.) ; — 1826, Wardrop {ici., 1826, p. 529); — 1840, Franz {ici., 1841, p. 59) ; — Trinchinetti {Archives des sciences physiques et naturelles de la Bifjliothèque universelle, 1847, p. 336); — 1832, Recordon {Bulletin de la Société médicale de la Suisse romaiule, 1876) ; — 1874, Hirschberg {Archives de Grœfe, XXI, 1) ; — 1874, Hippel {Archives de Grcpfe, XXI, 2) ; — 187j, Dnfour {Bulletin de la Société médicale de la Suisse romande, 1876) ; — Hirschberg {Archives de Grœfe, XXII, 4). — Ajoutez à ces cas signalés par M, Naville une autre observation de Wardrop sur un enfant aveugle et sourd à la fois, rapportée par Dugald Stewart avec grands détails et pièces à l'appui {Philosophie de l'esprit humain, t. 111, Appendice). On verra encore dans le cours de cet article la mention de quelques opérations de ce genre faites en France au xviuc siècle, et dont nous u'avons pas pu retrouver la date ni l'historique original.
dans les PJiilosophical Transactions^ et qu'il a d'ailleurs été traduit et inséré en outre dans VOptique plujàologique de Ilelmlioltz-, lorsqu'on se rapporte, dis-je, au témoignage primitif de Clieselden lui-même, on est étonné de voir sur quelle courte et vague déposition on a édifié une théorie si savante. Il ne s'agit, en effet, que d'une seule ligne, dont Fauteur semble avoir à peine aperçu l'importance, et à laquelle il ne donne aucun développement : «Dans les premiers temps, dit-il, loin d'être en état d'apprécier les dislances, il s'imaginait que tous les objets qu'il voyait touchaient ses yeux, de même que les objets sentis sont au contact de la peau. » On voit que tout repose sur ces mots : « que les objets lui touchaient les yeux. » Quel sens cela pouvait-il avoir? Cheselden ne s'est pas donné la peine de le dire et de le chercher. Il n'a pas interrogé l'aveugle pour le faire expliquer; il ne nous a pas rapporté ses réponses textuelles. Il n'a pas institué d'expériences particulières pour vérifier et interpréter cette remarquable assertion. Tout repose sur ces mots : on conviendra qu'il est difficile d'établir une théorie sur un fondement plus léger. Examinons cependant ce mot et cherchons-en la valeur.
Tout le monde conviendra qu'un aveugle qui voit pour la première fois doit éprouver des sensations tellement nouvelles qu'il doit lui être extrêmement difficile d'en rendre compte. Que s'il l'essaye cependant, n'est-il pas certain qu'il cherchera à exprimer ses sensations nouvelles en se servant des mots empruntés aux sens qui lui sont les plus famihers? Or, on sait que chez l'aveugle le sens le plus développé, parce qu'il lui est le plus utile, c'est le sens du toucher : c'est donc au loucher qu'il empruntera les images dont il a besoin. Il dira que les objets lui semblent toucher ses yeux, parce que c'est l'expression la plus vive qu'il puisse employer pour faire entendre l'impression immédiate ressentie dans un nouveau sens.