‹ Principes de métaphysique et de psychologieChapitre 16 sur 58 · Trad. franc., p · texte numérisé non relu

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Le mot touclwr n'est ici qu'une métaphore qui veut dire que la lumière agit sur le sens de l'œil comme la chaleur sur la main. En un mot, on confond ici la perception et le langage. L'aveugle-né doit voir la même chose que nous, mais il n'a pas la même langue ; il traduit les sensations de la vue dans la langue du toucher; ce n'est que peu à peu qu'il apprendra à les exprimer, comme nous, dans la lang-ue qui leur est propre.

On comprendra encore mieux la valeur de cette expression si Ton compare l'idée de distance tactile à l'idée de distance visuelle. A proprement parler, nous ne percevons pas plus la distance parle toucher que par la vue : quand nous touchons un objet, c'est que nous sommes en contact avec lui, et par conséquent qu'il n'y a pas de distance entre lui et nous. La dislance n'est donc pas pour le tact l'objet d'une perception directe; c'est la conclusion d'un raisonnement; c'est l'idée d'un certain intervalle à franchir pour arriver à loucher l'objet. Le contact s'oppose à la distance ; la distance exclut le contact. La distance tactile est une possibilité de contact séparé de l'acte par un certain temps. Elle est l'idée, la seule idée que l'aveugle-né ait de la distance avant toute opération : il ne peut se la représenter que comme la possibilité d'une sensation future, non actuelle, ou le passage possible de la sensation actuelle à une sensation future.

Qu'est-ce maintenant que la distance visuelle? Illusion en réalité, toujours est-il que nous ne pouvons nous la représenter que comme une perception immédiate de l'objet distant. Xous voyons les objets éloignés (jusqu'à une certaine limite), aussi bien que les objets proches, d'une manière immédiate : car voir signifie cela. Ainsi la dislance visuelle est immédiate; la distance tactile ne l'est pas. Le tact, pour percevoir un objet éloigné, a besoin du mouvement vers cet objet : mais la vue, pour percevoir le même objet, n'a pas besoin de mouvement, ou du moins n'a pas besoin de cette sorte de mouvement qui va vers l'objet. Pour le tact, l'idée de dislance s'associe à l'idée d'un mouvement possible et

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même nécessaire. Pour la vue, l'idée de distance ne s'associe à aucun mouvementé

Maintenant, quel est, pour l'aveugle, le type de la perception immédiate? C'est le contact. Gomment exprimera-t-il donc ce nouveau fait d'une perception immédiate des objets éloignés? Par une image empruntée au contact : il dira que les objets lui touchent les yeux : car toucher, pour lui, c'est ressentir une impression actuelle, sans avoir besoin d'un déplacement pour la provoquer. Or tel est le caractère propre de la perception visuelle; elle sera donc pour lui un toucher.

Cela donné, devons-nous dire que l'aveugle opéré perçoit ou ne perçoit pas la distance par la vue? Nous répondons que l'aveugle doit percevoir tout d'abord (avec plus ou moins de précision) la même chose que nous : il perçoit ce que nous percevons et comme nous le percevons, seulement moins bien; mais ce qu'il perçoit ne peut pas réveiller en lui la notion de distance, puisque la seule idée de distance qu'il ait encore est celle d'une séparation de l'objet, tandis que la vision, au contraire, lui fournit le fait tout nouveau d'une vision immédiate de l'objet éloigné. Il ne retrouvera pas dans sa perception nouvelle les éléments de la notion de distance telle que le toucher la lui a fournie; il ne se servira d'aucune des expressions relatives à cette notion, puisqu'il s'agit maintenant d'une notion toute différente. Bien loin ici que la vue ait besoin de s'instruire par le toucher, on peut dire, au contraire, qu'il faut que la vue oublie peu à peu les notions du toucher pour reconnaître les siennes propres^ Tant que le souvenir de la distance tactile prédominera, il n'y aura pas pour l'aveugle de distance visuelle. Tant que l'idée de distance représentera pour lui une possibilité de contact, par conséquent la séparation d'avec son objet, comme la vue ne lui présente rien de semblable, il ne percevra rien qu'il puisse appeler distance, et tout son langage, emprunté au tact,

1. Je ne parle pas, bien eateudii, des mouvements de Tceil en haut, en bas, à. droite et à gauche : je parle du déplacement du corps ou des membres. Or le tact a besoin de ce déplacement : la vue n'en a pas besoin.

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interprété dans la notion qui vient de la vue, nous fera croire qu'il perçoit autrement que nous, tandis qu'il ne s'agit, au contraire, que de deux langages diiférents. Mais peu à peu la servitude à l'égard du toucher diminuera ; Taveugle oubliera le type exclusif qu'il devait à ce sens; il remarquera et dictera les notions propres de la vue; et c'est seulement lorsque la vue aura été complètement affranchie du toucher qu'on pourra dire qu'il perçoit la distance visuelle.

Dans toutes les expériences du genre de celle que nous discutons, il semble que l'on soit parti d'une certaine confusion d'idées. On ne se demande pas si la vue a des perceptions propres, si, par exemple, il y a une perception propre de la distance visuelle : on se demande si la vue peut reconnaître immédiatement la correspondance de ces perceptions avec celles du toucher, ce qui est évidemment impossible, puisque ces deux genres de perception n'ont aucune ressemblance entre elles.

Prenons pour exemple le célèbre problème de Molyneux. L'aveugle opéré, mis en présence d'un globe et d'un cube, distinguera-t-il du premier coup quel est le globe, quel est le cube? Dans ce problème on ne se borne pas à demander ce qui devrait être la seule question, à savoir : l'aveugle percevrat-il deux formes différentes, ou les confondra-t-il l'une avec l'autre? Xon; on veut que par la vue il reconnaisse immédiatement quelle apparence visible correspond à telle perception tactile : ce qui est beaucoup trop demander, car, puisqu'il n'y a aucune ressemblance entre les perceptions d'un sens et celles d'un autre, il n'y a aucune raison pour que l'aveugle reconnaisse à la vue ce qu'il n'a encore perçu que par le toucher. Il voit bien qu'un cube n'est pas une sphère ; mais comment pourrait-il savoir laquelle de ces deux formes correspond à ce qu'il a appelé jus({u'ici cube, laquelle à ce qu'il a appelé sphère? Comment le pourrait-il, puisque ce sont deux notions absolument hétérogènes? Le jeune aveugle de Cheselden ne sut pas distinguer d'abord son chien et son chat; mais, ayant attrapé le chat, il le tâta attentivement et

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dit, en le relâchant : « Ya, minet, je te reconnaîtrai à l'avenir. » Mais ce serait le contraire qui serait prodigieux; car quel rapport y a-t-il entre la forme visible d'un cliat et sa forme tactile? Cela ne veut certainement pas dire que l'enfant, mis en présence du chien et du chat, ne les distinguât pas l'un de l'autre; seulement il ne savait pas leur donner leur nom tactile. Ainsi l'aveugle opéré perçoit bien les formes : mais, ce qui doit être, il ne les peut pas rapporter immédiatement aux formes antérieurement perçues. C'est ainsi, par exemple, qu'un sourd de naissance qui acquerrait l'ouïe, distinguerait bien le son du tambour du son de la trompette, mais ne pourrait dire tout de suite quelle est la trompette, quel est le tambour. On ne voit pas trop ce que l'on peut conclure de là.

La même confusion a lieu dans la question qui nous occupe. En tant que la distance signifie la possibilité d'un certain mouvement pour aller du point où nous sommes au point éloigné, la vue ne nous suggère rien de semblable, puisque, pour la vue, ce point éloigné est donné en même temps que le point proche. Les deux notions ne peuvent donc pas coïncider; mais cela prouve seulement que la vue n'est pas le tact, et non que la vue n'a pas sa perception de la dislance, qui s'éclaircira avec l'expérience, mais qui n'en est pas moins pour elle, selon l'expression d'Aristote, un sensiôle propre.

Dans la plupart des observations rapportées, c'est toujours la même difficulté qui est conslatéo, à savoirla difficulté de rapporter la notion de la vue à colle du toucher. Dans l'observation de Wardrop, qui est rapportée tout au long par Ilelmholtz,ladame qui avait été le sujet de l'opération (à quarantesix ans) « paraissait stupéfaite de ne pas pouvoir combiner les perceptions du toucher avec celles de la vue, et se trouvait désappointée de ne pouvoir pas distinguer immédiatement par la vue des objets qu'elle distinguait si facilement par le toucher... Elle vit une orange sur sa cheminée; mais elle ne put pas se figurer ce que c'était avant de l'avoir touchée. » Ces

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