LIDÉALISME DE KANT. — LA PERCEPTION EXTÉRIEURE
Ainsi, même pour les qiialilés secondes, il y a, selon nous, une partie objective en même temps que subjective.
Mais comment concilier cette doctrine avec le principe accordé par tous, à savoir que les qualités secondes ne sont que des modifications du moi ? En tenant compte d'une distinction.
La théorie en question signifie simplement que s'il n'y avait point d'organe sentant, ou de moi sentant, il n'y aurait ni lumière ni chaleur sentie : cela est évident. Mais cette théorie ne va pas jusqu'à dire que la lumière et la chaleur sont le produit de notre spontanéité. Au contraire, puisque ces qualités nous alfectent, c'est que nous les subissons; elles sont l'action de quelque chose sur nous; elles sont ce quelque chose même. Si je n'étais pas là, il n'y aurait point de lumière subjective; mais s'il n'y avait point de lumière objective, il n'y aurait pas non plus de lumière subjective. Cette lumière subjective est le point de contact, le trait d'union, le point de coïncidence des deux termes; et c'est pour cela que je me l'oppose à moi-même.
Mais, dira-t-on, vous appliquez ici l'idée de cause, qui n'est peut-être elle-même qu'une forme subjective de l'esprit. Je l'applique comme tous les savants, comme tous les hommes, sans en discuter la validité métaphysique. Kant luimême en fait usage de la même manière; autrement il ne pourrait faire deux pas.
D'ailleurs, lors même que l'on soutiendrait qu'il n'y a ni cause ni substance, mais rien que des phénomènes, ces phénomènes eux-mêmes, en tant qu'ils sont donnés, et que je les subis du dehors, sont pour moi ce que j'appelle objet.
Telle est la matière de la connaissance, à la fois subjective et objective. Passons à la forme. Ici nous abordons plus particulièrement et plus directement l'hypothèse kantienne.
C'est déjà une inexactitude de nous représenter la matière de la sensibilité comme une pure matière. Suivant Kant, la sensibilité n'est qu'une « réceptivité » ; comme les sensualistes, il fait de la sensibilité une table rase. Mais il n'en est pas
ainsi. Même au point de vue de la pure sensibilité, rame a déjà une forme, ne fût-ce que la forme de ses organes. Ainsi l'organe vivant imprime sa forme à tout ce qui l'affecte. On peut affirmer que tout ce qui an'ectera l'organe de la vue prendra la forme de la lumière; tout ce qui affectera l'ouïe prendra la forme du son. La lumière est donc la forme de la vision, le son la forme de l'ouïe, etc.
Ainsi chaque sens a sa sensibilité spécifique, qui peut être considérée comme sa forme; ce qui ne détruit pas ce que nous avons dit plus haut, que la sensibilité correspond à un objet. Seulement l'apparition du même objet se diversifie suivant les formes des différents sens; mais si dans la matière môme il y a déjà. une forme, on peut dire réciproquement que dans ce que Kant appelle la forme, il y a peut-être encore une matière.
Commençons par étudier la forme au point de vue subjectif.
Nous venons devoir que tous les objets, en passant parles différents sens, prennent la forme de chaque sens; mais, au delà de ces formes spécifiques de chaque sens, n'y a-t-il pas une forme générale qui s'applique à tous les objets corporels sans exception? C'est l'étendue. Cette forme générale ne peut appartenir à aucun sens en particulier, car elle se confondrait avec la forme spécifique des sens. Mais pourquoi cette forme générale ne serait-elle pas la forme de l'organe central, du centre nerveux, oîi viennent converger tous les rameaux de la sensibilité? Il n'y a pas de raison pour ne pas supposer pour les qualités premières ce que l'on sait certainement pour les qualités secondes, à savoir qu'elles nous affectent selon la forme de notre sensibilité. Seulement ce n'est plus la sensibilité spéciale de chaque sens dont il s'agit, c'est la sensibilité générale qui porterait cette forme en ellemême. Ce serait ce qu'Arislote appelait le se?isus communis ou le sensorium commune.
Acceptons un instant et provisoirement cette hypothèse, et les caractères de l'espace signalés par Kant se compren-
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dront très Lien. Tous les corps sont dans l'espace, c'est-àdire tout ce qui affectera nos sens prendra la forme de notre cerveau. L'espace est nécessaire, les corps ne le sont pas; c'est-à-dire les sens peuvent nous manquer, le cerveau non pas. Nous ne pouvons rien nous- représenter sans l'espace, car le cerveau est l'organe de l'imagination. Il n'y a qu'un espace, c'est-à-dire il n'y a qu'une forme de cerveau. Cette forme est indivisihle. Enfin, la géométrie est possible, puisque cette forme serait à priori, c'est-à-dire préexistant à toutes les données des autres sens.
Cette hypothèse est une représentation commode de l'hypothèse de Kant; mais elle n'est nullement nécessaire, et on peut supposer, si l'on veut, que l'espace est une forme immatérielle du sens externe.
Je le demande maintenant. Cette théorie exclut-elle tout fondement objectif à la notion d'étendue? Nullement; car, de même que la sensibilité spécifique de l'œil n'exclut pas l'existence de la lumière externe, de même la forme subjective de l'étendue n'exclut pas une raison objective correspondant à cette forme. Quelle contradiction y a-t-il à ce que l'objet ait par lui-même une forme aussi bien qu'un sujet? Un objet est perçu dans un miroir ou à travers un prisme, et il prend la forme de ce miroir et de ce prisme. Cela empeche-t-il qu'en lui-môme il ait déjà une forme qui le distingue de tout autre objet? Nous ne voulons pas dire qu'en lui-même l'objet soit étendu, mais qu'il a telle propriété qui nous apparaît sous la forme de l'étendue.
Il n'y a nulle contradiction, quoi qu'en ait dit Euler*, à ce qu'un objet inétendu nous apparaisse sous la forme de l'étendue. Nous voyons, par exemple, que la lumière est une apparition de mouvement, et les couleurs des différences de réfraction. D'où il suit que des rapports objectifs de quantité 86 traduisent subjectivement en qualités. Récipro(|uement, pourquoi certains rapports dynamiques ou certains rapports
i. Lellres à une princesse d'Allemagne.
numériques, venant à nous allecter, ne se présenteraient-ils pas sous l'apparence de l'étendue?
]Mais. dira-t-on. c'est là l'hypothèse de Leibniz : ce n'est plus celle de Kant. Je réponds : L'hypothèse de Leibniz est insuffisante. Elle n'explique pas pourquoi certains rapports de coexistence, comme il s'exprime, prendraient la forme de l'étendue, si cette forme ne préexistait pas dans l'esprit. Il faut donc qu'il y ait déjà en nous quelque schème de l'éten due, pour que les objets nous paraissent étendus. La préexistence de l'étendue dans l'esprit, tel est l'essentiel de la conception de Kant, et nous l'admettons dans ce sens.
Mais, d'un autre côté, Kant n'explique pas davantage les points suivants :
1° Pourquoi l'étendue nous parait-elle elle-même comme donnée, aussi bien que les autres qualités?
2° Pourquoi chaque corps a-t-il une forme propre, autrement dit une figure? Dans un espace continu, infini et homogène, rien ne détermine une figure plutôt qu'une autre; il n'y a pas de raison pour qu'un objet soit rond plutôt que carré. Il faut que cette raison soit objective.
3" Pourquoi y a-t-il entre les corps tels rapports de distance et de mouvement? La forme de l'espace vide et homogène rend possible le mouvement et la distance en général, mais ne peut déterminer ni l'un ni l'autre. Il faut encore ici des raisons objectives.
Que l'hypothèse idéaliste de l'espace n'exclue pas une raison métaphysique et objective de l'espace, môme dans la pensée de Kant, c'est ce qui résulte d'une scolie remarquable de la dissertation de 1770, où Kant a exposé pour la première fois sa théorie sur la nature de l'espace et du temps. Cette théorie y est absolument la môme que dans l'Esthétique transcendantale. Par conséquent, l'espace y est déjà donné comme forme subjective ; et cependant Kant ajoute ce qui suit :
« S'il était permis de sortir quelque peu des limites de la certitude apodicti(iue qui convient à la métaphysique, je