‹ Principes de métaphysique et de psychologieChapitre 37 sur 58 · P. Leroux, Rêfutalion de l'cclectismc, p · texte numérisé non relu

P. Leroux, Rêfutalion de l'cclectismc, p

Voici enfin la dernière oLjection que j'examinerai. Si votre doctrine était la vérité même, nous dit-on, elle s'imposerait comme toute vérité démontrée aux plus récalcitrants. Quelqu'un s'oppose-t-il à une théorie d'astronomie ou de chimie? Oui, sans doute, pendant quelque temps, et tant que la théorie n'est pas démontrée; mais il vient un moment où le vrai l'emporte, et le faux disparaît pour toujours. Mais vous, depuis que la philosophie existe, vous n'avez jamais pu faire prédominer votre doctrine sur les autres, ni les écarter définitivement. Le combat recommence sans cesse, et ce combat, dont on ne voit pas la fin, dépose contre vous. Sans doute quelques erreurs ont pu disparaître, et vos adversaires ont peut-être contribué autant que vous à les écarter. Mais le grand débat entre Dieu et la nature, sous une forme ou sous une autre, est toujours là, aussi ardent, aussi stérile que le premier jour.

Voilà, Messieurs, une grave difficulté; et si je connaissais quelque moyen d'y échapper, je vous dirais : « Prenez-le à tout prix; mais je n'en connais pas un seul. » Cette difficulté pèse sur tout le monde sans exception ; elle est le lot de la race humaine, elle est le prix amer auquel s'achètent les joies de la pensée. Non, je ne connais pas un seul moyen de l'éviter, cette difficulté redoutable. Je me bornerai aux faits, dit l'un; je ne ferai pas de système. Mais cela même est un système. — Je me renferme dans la pratique, dit l'autre; je renoncerai à toute théorie. Mais cela même est une théorie. — Je renie la raison et je n'écoute plus que la foi. Mais ne voyezvous pas que c'est là encore se servir de la raison contre la raison? — Je concilierai tous les systèmes dans un système unique. Vous en ferez un de plus, et voilà tout. — Je n'étudierai (juc les sciences positives et exactes, et je dirai qu'il n'y a pas de philosophie. Mais c'est là une philosophie. — Je me réduis au sens commun. Mais le sens commun pense, c'est-à-dire qu'il dispute. Est-ce donc seulement dans les écoles de philosophie que les hommes ne sont pas d'accord? Les voyez-vous donc si près de s'entendre dans les tribunaux,

dans les assemblées, dans les salons? Et pourquoi? c'est que partout les mêmes questions s'agitent sous des formes différentes, et que les hommes ne peuvent se désintéresser dans ces questions. Vous-mêmes qui parlez, sceptiques, critiques, positivistes, croyants, vous qui reprochez à la philosophie ses combats, vous-mêmes, vous n'êtes pas en dehors et audessus de la mêlée, vous y êtes comme nous, avec nous. Vous n'êtes pas des juges impartiaux et désintéressés; vous êtes des plaideurs passionnés comme nous-mêmes, car c'est de votre cause aussi bien que de la nôtre qu'il s'agit.

Sachons donc reconnaître le caractère propre des sciences morales, des sciences oîi l'homme est en jeu. Dans ces sortes de sciences, la démonstration n'est pas tout; la volonté y a sa part'. Après avoir examiné, pesé et comparé les raisons, c'est à nous qu'il appartient de choisir. Le choix, voilà le caractère original des sciences philosophiques et morales : voilà ce qui n'a pas lieu dans les sciences positives, excepté dans celles qui touchent à la philosophie, c'est-à-dire qui louchent à l'homme. Nous choisissons en morale; nous choisissons en politique, en littérature, en jurisprudence, en histoire et, il faut le dire aussi, nous choisissons en théodicée; de là vient que, dans ces sortes de sciences, on a une cause, des opinions, des convictions, toutes choses qui supposent un choix et le concours de l'àme avec la raison. Oui, en philosophie, la raison n'est pas tout : l'àme et le caractère y ont leur part : c'est la faiblesse de cette science, si vous le voulez, mais c'en est aussi la grandeur; car le choix suppose la responsabilité. C'est par là qu'elle s'attache si fortement ceux qui s'y livrent et qu'elle saisit leur cœur en même temps que leur pensée. Ils disent avec Aristote : « La philosophie ne donne pas des résultats aussi certains que les sciences de la nature, mais son objet est si relevé qu'il compense par sa

1. Ou voit que, dès cette époque, uous u'avious pas négligé de voir le rôle que joue la volonté dans le choix des opinions philosophiques; mais uous n'aurions pas consenti à lui sacrifier tout, comme on le fait aujourd'hui. Voir plus loin : la Philosophie de la croyance.

grandeur ce qui lui manque en clarté. Les moindres perfections, à peine entrevues, de la personne aimée, ont plus de prix que les avantages les plus éclatants des autres objets. » Ainsi, Messieurs, dans le débat qui s'agite autour de nous, et que tous les siècles ont plus ou moins connu, nous avons examiné le pour et le contre, nous avons vu et cru voir le fort et le faible de nos adversaires comme de nous-mêmes; nous n'ignorons aucune des difficultés que l'on peut nous opposer; nous n'en méprisons aucune; mais, enfin, nous avons choisi, et nous vous appellerons à choisir. C'est l'honneur des temps modernes que ce choix n'est plus contraint par la force, mais qu'il dépend uniquement de la raison. Mais de là aussi naissent pour nous de bien plus grandes obligations. Aujourd'hui, Messieurs, l'examen n'est plus seulement un droit, il est devenu un devoir. Il ne faudrait pas que le droit d'examen ne fût autre chose que le droit de décider sans examen. La liberté ne nous affranchit pas des devoirs; elle nous en impose, au contraire, de plus grands et de plus difficiles. Le temps est passé oii c'était assez se servir de sa raison que de douter et de nier : il faut aujourd'hui nous en servir pour affirmer. Si je puis contribuer à retenir chez les uns, à relever chez les autres, à fortifier chez tous quelques-unes de ces affirmations si nécessaires à la dignité et au bonheur de la vie, je n'aurai pas travaillé en vain.

Page 1