‹ Principes de métaphysique et de psychologieChapitre 38 sur 58 · SCHICLLI.NG ET SECRETAN · texte numérisé non relu

SCHICLLI.NG ET SECRETAN

Après la domination toute-puissante exercée par Ilegcl pendant un quart de siècle, après le règne de la philosophie de ridée, un autre principe, une autre formule a commencé à prévaloir en Allemagne et a obtenu à son tour, sinon un empire aussi généralement accepté, au moins une certaine influence et une certaine faveur : c'est le principe de la volonté. La pensée, que la philosophie de Hegel avait mise au premier rang, est descendue au second. La priorité de la volonté sur l'idée est la formule commune des deux écoles de philosophie, peu d'accord d'ailleurs sur bien d'autres points : d'un côté, l'école de Schelling, redevenu le successeur de Hegel après avoir été son prédécesseur; de l'autre, l'école de Schopenhauer. Ces deux philosophes ont trouvé des disciples, mieux que des disciples, qui ont exposé et développé leur pensée en y mêlant leurs vues personnelles, et qui peuvent être à leur tour considérés comme des philosophes originaux. Cette philosophie de la volonté, comme on l'appelle, a commencé à pénétrer parmi nous. L'ensemble de ces vues est aujourd'hui assez complètement développé pour qu'il soit possible de s'en faire une idée assez nette. Nous étudierons donc la philosophie de la volonté sous les deux formes qu'elle a prises, l'une à la suite de Schelling, l'autre à la suite de Schopenhauer : la première, expliquée et développée dans la Philosophie de hi liberté de M. Secrétan, de Lausanne;

la seconde corrigée et remarquablement enrichie par ^I. de Hartmann dans sa PJtilosophie de rinconscicnt. Ce sont, en effet, ces deux philosophes surtout que nous voulons faire connaître, et nous n'emprunterons à leurs deux illustres prédécesseurs que ce qui sera nécessaire à l'intelligence de leurs idées. Schelling et Sccrétan seront l'objet de cette première étude.

Lorsque Schelling, après avoir passé de la philosophie du moi, qui lui était commune avec Ficlite, à la philosophie de la nature, et après avoir réconcilié l'une et l'autre dans la philosophie de l'identité, transformée elle-même bientôt en une sorte de théosophisme alexandrin, sous l'influence de Jacques Bœhm et de Giordano lîruno, se retira dans le silence vers 1813, le gouvernement incontesté de la philosophie en Allemagne demeura entre les mains de Hegel. Ce fut le règne de la logique. Dans ce système, en effet, tout est logique, tout est pensée, tout est rationnel. Ce que nous appelons substance, cause, force, activité, ne sont que des modes de la pensée. Tout ce qui est rationnel est réel ; tout ce qui est réel est rationnel. Ce n'est plus seulement le panthéisme, c'est le panlogismc {das Paiilogismus). Le llégélianisnic s'était introduit dans tous les domaines de la science, dans l'esthétique, dans riiisloire, dans le droit, dans la religion. Partout on racontait les évolutions de Tidée. Tout était idée. Un peuple était une idée, une étoile était une idée ou un moment de l'idée. Hegel lui-même était l'idée absolue. Le rayonnement de ces pensées pénétrait jusqu'en France; et l'on sait quel succès elles curent à la Sorbonne en 1828.

Pendant ce triomphe de l'hégélianisme, à peine tempéré parla résistance honorable, mais passagère, de la philosophie de Jlerbart, que devenait Schelling, qui depuis 1815 semblait avoir renoncé à la publicité, mais qui était encore dans toute la force de Tàge el qni devait même survivre à Hegel de

.vingt années? On savait qu'il avait dirigé ses études du côté de la mythologie; mais il n'était pas vraisemblable que ce génie essentiellement métaphysique et poétique s'occupât de la mythologie seulement en érudit. Selon toute apparence, c'était une forme nouvelle, un cadre nouveau pour sa philosophie. Plusieurs fois il avait entrepris et annoncé quelque publication; puis il s'était arrêté, et cet écrivain, si fécond jusqu'alors, paraissait s'être imposé un religieux silence. En 1813 il avait commencé l'impression d'un ouvrage qui devait être intitulé les Ages du. monde [die Weltxltpr)\ mais il en interrompit subitement l'impression, et de ce travail il ne resta qu'une dissertation sur les Divinités de Santotlirace (1815). Toute son activité cependant continua d'être appliquée à l'enseignement. En 1820, il alla s'établir à Erlangen et y fit des cours jusqu'en 1826. A cette époque, l'université de Landshut ayant été transportée à Munich, Schelling demanda et obtint la chaire de philosophie dans cette ville, qui, sous l'influence du roi Louis, était devenue un centre esthétique, archéologique et littéraire. Ce fat dans cette dernière chaire que Schelling enseigna sa philosophie de la mythologie, devenue plus tard philosophie de la révélation. Les Leçons mytholor/iques furent annoncées dès 1830 par les catalogues de librairie comme devant paraître prochainement; l'impression même en était arrivée à la seizième feuille, lorsque Schelling, encore une fois, l'arrêta pour des raisons qu'on ignore. Bientôt, dans le nord de l'Allemagne, après la mort de Hegel, on commença à devenir a-ttentif à l'action que Schelling exerçait à Munich. De jeunes disciples commencèrent à donner la nouvelle d'une transformation de la philosophie. En 1833, il sortit de son silence par une déclaration de guerre à l'école hégélienne. Ce fut dans une préface à la traduction allemande des Fragments philosophiques de Victor Cousin, préface remplie d'amertume contre Hegel et ses disciples, et annonçant un retour offensif contre les fausses conséquences qu'on avait retirées de ses doctrines. Ce fut quelque temps après qu'un célèbre Hégélien, le spirituel

352 APPEiNDICE. — ÉTUDES CRITIQUES

Rosenkranz, voulant se rendre compte par lui-même du mystérieux enseignement de Munich, dont on parlait beaucoup sans en rien savoir de précis, s'y rendit incognito pour entendre le grand maître : il nous en donne, dans un de ses livres*, le tableau curieux et piquant :

« En l'été de 1838, dit-il, j'étais à Munich, et je brûlais du désir de voir Schelling. « Mais, me disais-je à moi-même : « si je vais visiter Schelling, de deux choses l'une : ou il ne « me recevra pas, et alors je lui en voudrai d'une circonstance « qui serait peut-être accidentelle, et je croirai qu'il m'aura « repoussé à titre de Hégélien ; ou bien il me recevra : car il est « bienveillant et aimable, et je me sentirai lié à lui. Il vaut « mieux me priver de tout rapport personnel, afin d'être libre « de ne porter qu'un jugement objectif et désintéressé. » En conséquence, je triomphai de mon désir, et je ne vis pas Schelling. En revanche, je cherchai le moyen d'assister à ses leçons. On m'avait parlé, à l'hôtel, des grandes difficultés que j'aurais à surmonter, ne lui ayant pas été présenté et n'ayant pas reçu de lui une carte d'invitation, qu'un laquais en livrée devait, me disait-on, recevoir à l'entrée. Ce n'étaient que de vains propos. J'arrivai dans l'auditoire sans avoir vu un seul domestique et sans que personne m'eût rien demandé. C'était la même salle où j'avais entendu Schubert parler d'histoire naturelle. Les bancs s'y élèvent en amphithéâtre. Il pouvait bien y avoir de 300 à 400 auditeurs. Un tiers d'entre eux avait un air tout idéaliste : boucles tombantes, blancs cols de chemise, cou nu, redingotes allemandes, quelque chose comme nos peintres de Dusseldorf, ou plus anciennement nos compagnies d'étudiants raffinés. Je m'assis dans un coin. Derrière moi, comme je l'appris par hasard, se tenait le fils de Schelling. L'auditoire avait deux portes : l'une conduit à

I. ScheUi/if/'s Vorlesunr/en im Sommer 18 'i2, vou Uoseakrauz (Dauzig, 1843). Ce livre est iiuc de» l'cprésailles de la jeune école hégriieune de 1S30 contre la réaction de Schelling à Berlin. 11 faut donc le lire avec précaution; cependant il donne une idée vive et juste des varialious et des métaniDrphoses constantes de la philosophie de Schelling, qui, semblable à l'idée de Hegel, a été soumise, il faut le dire, à uu perpétuel devenir.

un escalier de dégagement; l'autre dans un grand corridor. Je fixai mes yeux sur celle-ci dans une grande attente. J'étais rempli de ce sentiment indescriptible qui nous pénètre lorsque le génie, que nous ne nous étions représenté que par l'imagination, va nous apparaître dans sa réalité sensible et sa présence immédiate. Les moments oii j'avais vu pour la première fois Schleiermacher, Stolfens, Hegel, Tieck, Karl llitter, Daub et autres, qui sont devenus depuis mes amis, me revenaient à la mémoire. Les descriptions que Scliweggler et Léo m'avaient faites de Sclielling llottaient devant mon esprit. Cependant il ne venait pas : nous attendions déjà depuis plus d'une heure. Tout à coup tous les auditeurs se levèrent à la fois : naturellement je fis comme eux. Mais je ne vis pas celui que tous saluaient respectueusement, car j'avais toujours les yeux fixés sur la porte du corridor. Cependant Sclielling était entré derrière moi et venait précisément de monter à sa chaire. Un extérieur un peu trapu, un front élevé, une chevelure blanche, de la douceur dans la bouche, le regard plus pénétrant que chaud, plutôt sanguin et mobile que mélancolique et profond, voilà Schelling'; toilette élégante, mais digne sans recherche; courte redingote brune, cravate noire, pantalon gris attaché serré par des souspieds, tel était son extérieur. Une tabatière d'argent que Schelling portait à la main gauche, et qu'il posait ou reprenait constamment, était la seule décoration symbolique de son discours. Je m'étais représenté d'avance sa parole, semblable à celle de Stelfens, comme un libre-torrent. Il n'en était rien. Debout, dans une attitude ferme, il tira de sa poche un mince cahier, et le lut de façon cependant à y mêler la pleine liberté de l'exposition; de temps en temps il le posait, et donnait des explications sous forme de paraphrases, dans lesquelles se faisait sentir cet éclat poétique que Schelling sait unir avec tant de charme aux conceptions les plus abstraites. Au reste, dans les cours auxquels j'assistai, l'exposi-

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