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34 LIVRE TPxOlSIÈ.AIE. — VOLONTÉ ET LIBERTÉ
raison Hartmann, se dérobe à toute analyse, à toute définition: car notre pensée ne se meut qu'au milieu des idées, et V effort est en soi quelque chose de très différent de l'idée. Tout ce qu'on peut dire de lui, c'est qu'il est la cause immédiate du changement, a 11 est la forme vide, partout semblable à luimême, du vouloir... C'est la forme de la causalité,... l'acte par lequel la volonté sort d'elle-même, tandis que l'idée reste inviolablement enfermée en elle-même. »
Ici une nouvelle question se présente : la volonté ne peut rien sans l'idée : soit; mais l'idée ne pourrait-elle pas quelque chose sans la volonté? L'idée ne serait-elle pas motrice par elle-même, n'est-clle pas une force, comme l'ont pensé llégel et Ilerhart? Ilermann pense que, même dans ce cas, l'idée ne peut rien sans la volonté. Il invoque l'autorité d'Aristote : '^i çavcaaîa, oTav •/.îvti, oj -/.tv£"i avsj opi^n,^-^ (( L'imag'inalion, ou la pensée, quand elle agit au dehors, n'agit pas sans la volonté » (ou sans le désir).
11 V a certainement des cas oii le mouvement est provoqué par l'idée sans intervention directe de la volonté. C'est ainsi que, dans le sommeil magnétique, le sujet est entraîné à exécuter les tableaux qu'il a dans l'imagination : c'est ainsi que, dans le vertige, la vue d'un précipice détermine la tentation de s'y ieter : c'est ainsi que, dans certains cas d'aliénation mentale, le malade se sent entraîné malgré lui à commettre un crime, et demande en grâce à ceux qui l'écoutent de l'enchaîner pour mettre obstacle à ses désirs. L'idée a donc incontestablement une vertu motrice. Mais est-il nécessaire de faire intervenir ici l'action de la volonté? N'est-ce pas précisément parce que la volonté est absente, que l'idée agit directement sur le système moteur? N'est-ce pas précisément à cause de cette action directe sur le système moteur, que l'on (lit que la volonté est absente? Que si l'on soutient que c'est alors l'œuvre d'une volonté inférieure, je le veux bien; mais alors ce n'est pas l'action de //ki volonté; cette volonté inférieure que je ne connais pas n'est pas une volonté pour moi : c'est la volonté de mes organes, qui ne sont pas moi.
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En un mot, il y a pour riiommo un mécanisme clans l'ordre des mouvements, comme il y a un mécanisme dans l'ordre des sensations. Tantôt ce mécanisme moteur est purement physiologique : il commence et il finit dans le système nerveux. Tantôt l'élément psychique et mental intervient dans le mécanisme, et agit à l'instar d'une excitation physique extérieure. C'est toujours de l'automatisme. L'habitude se compose pour autant d'actes psychiques que d'actes musculaires. Oue j'oublie par hasard que c'est l'heure où je me livre à tel exercice, je pourrai y déroger pour cette fois; mais aussitôt que l'idée m'en est suggérée par autrui ou me revient spontanément, tout le mécanisme se déroule comme à l'ordinaire.
On peut soutenir, il est vrai, que, de même que dans la moindre sensation il y a de la pensée, dans le mécanisme le plus automatique il y a de la volonté ; que ce n'est là qu'une forme inférieure de la volonté, comme le mécanisme des sensations est la forme inférieure de la pensée. Cette doctrine est solide et vraie. Il n'est pas vraisemblable qu'entre la sensibilité et l'entendement il y ait cet abime qu'avait supposé Kant ; il est plus probable, comme le pensait Leibniz, que la sensibilité n'est qu'un moindre entendement. De même il n'est pas probable qu'entre l'instinct et la volonté il y ait cet abîme qu'avait supposé Biran, voyant dans l'un le règne du fatum, dans l'autre de la liberté. Il est plus probable, nous l'accordons, que l'instinct n'est qu'une moindre volonté. Mais autre chose est le point de vue de la théorie, autre chose le point de vue de l'analyse expérimentale. Or, au point de vue de re-\périence, autre est l'aclion volontaire, conforme aux idées, autre l'action automatique des idées. Dans le premier cas, l'homme agit; dans le second, selon la belle expression de Malebranche , il est arji : c'est même là , en quelque sorte, un experimentum crucis en faveur de la liberté, car on j)rétend que nous agissons toujours par le motif le plus fort; mais c'est, au contraire, lorsque le motif est tellement fort iju'il détermine infailliblement l'action , qu'elle cesse alors de nous paraître volontaire et, à plus forte raison, libre. C'est
là, nous le verrons, une raison très forte contre la doctrinecVun philosophe distingué de nos jours qui a voulu confondre l'idée de la liberté avec la liberté elle-même.
Comparons, en effet, les deux phénomènes que nous venons d'opposer l'un à l'autre : l'un dans lequel l'homme agit d'après une idée, l'autre où il ci^l agi par une idée. Dans le premier cas il se sent actif, dans le second il est passif, exactelement comme si une force extérieure agissait sur lui. J"ai l'idée d'un rendez-vous, et je m'y rends; j'ai l'idée d'un précipice, et je m'y jette. Quelle différence entre ces deux faits? Dans l'un, c'est moi-même qui me détermine ; dans l'autre cas,, c'est malgré moi que je suis entraîné. La volonté consiste précisément à rompre l'automatisme : ramener la volonté à un dynamisme logique, c'est la détruire. La volonté est le moyen terme entre l'idée et l'acte : c'est la force personnelle se substituant à la force automati(pie des idées.
Ainsi l'idée motrice n'est pas la volonté, et quand l'idée est directement motrice, il n'y a pas de volonté.
IL Considérons maintenant les origines de la volonté.
Maine de Biran paraît avoir posé le premier le problème des origines de la volonté: « Il y a lieu à chercher, dit-il, quelle est la suite des progrès ou des conditions qui ont pu amener le premier exercice de la puissance individuelle de l'effort... quelle est la loi du passage des mouvements instinctifs aux mouvements volontaires. »
Ce problème semble, en effet, impliquer une sorte de cercle vicieux : car s'il est vrai « que l'être pensant ne peut commencer à connaître qu'autant qu'il commence à agif et à vouloir, il n'est pas moins vrai qu'on ne peut vouloir expressément ce qu'on ne connaît en aucune manière. »
Voici la solution de Maine de Biran. Le mouvement se produirait primitivement sous l'inlluence des excitationsexternes; mais, en vertu des lois de l'habitude, qui sont bien connues, d'une part les impressions externes deviennent moins vives, de l'autre les mouvements deviennent plus faciles par les répétitions. Le centre nerveux qui est le distri-
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])uloiir du mouvement, et qui n'a d'abord agi que sous Tiniluence externe, contracte peu à peu des habitudes : « il devient capable d'entrer spontanément en action, en vertu de cette loi de l'habitude qui fait qu'un organe vivant tend à renouveler de lui-même les mouvements qu'une cause étrangère a suscités en lui. »
(( En un mot, suivant Biran, la 5/;o»/rt;?r?7e remplace Viiistinct, celui-ci étant encore sous l'empire d'une stimulation oxterne, et celle-là ayant son principe dans le centre. » ])iran, comme on le voit, accorde encore plus à l'intluence externe qu'on ne le fait d'ordinaire, puisqu'il dérive la spontanéité de l'habitude. Quoi qu'il en soit, la spontanéité étant donnée, il s'agit maintenant d'en faire sortir la volonté. « Cette spontanéité, en effet, dit Biran, n'est pas encore la volonté, mais elle la précède immédiatement.
Voici comment se forait le passage : « En vertu de la spontanéité do l'action du centre, qui est le terme immédiat et l'instrument propre de la force hyperorganique do l'àme, cette force, qui ne pouvait apercevoir ses mouvements instinctifs, commence à sentir les mouvements spontanés. Mais elle ne peut commencer à les sentir ainsi comme produits j)ar son instrument immédiat, sans s' en approprier le pouvoir. Dès qu'elle sent ce pouvoir, elle l'exerce en effectuant elle-même le mouvement. »
On voit 011 est ici la difficulté. L'àme reconnaît comme sien le mouvement, parce qu'il est produit spontanément par son instrument. Le mouvement do l'organe propre do la force motrice lui révèle à elle-même son propre pouvoir. Mais n'est-ce pas le lieu de dire ici avec Ad. Garnier : L'àme ne peut faire volontairement que ce qu'elle a déjà fait involontairement? Si proche de nous-mêmes que soit l'organe central, il n'est pas encore nous-mêmes. Il ne semble donc pas qu'il puisse y avoir de passage de la spontanéité à la volonté, si la spontanéité n'appartient pas au même sujet que la volonté même. Biran dit bien que « la spontanéité donne l'éveil .à l'àme et y fait naître comme \\n pressentiment de son pou-
voir propre. » Mais comment la sponlanéilé criui organe qui n'est pas le moi peut-il donner au moi \g presse^itùyient de ce qui est en lui? Biran cite des exemples qui sont des faits, mais non des preuves : ainsi le passage des signes spontanés, les cris, aux signes volontaires. Comment l'enfant transforme-t-il des mouvements purement organiques en signes d'appel? Mais c'est toujours la môme question; et il semble qu'on ne puisse comprendre le passage en question, si ce n'est par le même principe qui donne naissance à la fois au cri spontané et au cri volontaire. On est ainsi ramené à la doctrine de l'action motrice de Fàme antérieure à la volonté.
M. Bain admet également, avec Maine de Biran, que toutes nos actions volontaires ont été spontanées à leur début'. Mais la spontanéité no suffit pas à expliquer la volonté. Le mouvement spontané, en effet, dépend de Tétat du centre nerveux. La décharge obéit à des conditions pJnj si ques, et non éi des fins. La spontanéité provoque des mouvements en général, mais non les mouvements qui sont nécessaires. Par exemple, le chien, après avoir dormi et une fois détaché, part et court de toute vitesse pour satisfaire au besoin d'activité; et c'est quand il est épuisé de fatigue qu'il aurait alors besoin de ses forces pour chercher sa nourriture. « Une force qui meurt quand l'action nous est le plus nécessaire ne peut être le véritable soutien de notre existence. » Il y a donc de la spontanéité dans la volonté; mais il y a aussi quelque chose de plus. Ce quelque chose de plus, selon Bain, c'est le sentiment.
Le lien qui unit le sentiment au mouvement est-il, comme le pense Reid, un lien instinctif, ou est-il le résultat d'une acquisition? Par exemple, l'enfant qui commence à parler, et qui trouve du plaisir dans les mouvements spontanés qui composent l'articulation, recommence volontairement le même mouvement. Comment ce plaisir peut-il lui apprendre