‹ Principes de métaphysique et de psychologieChapitre 5 sur 58 · Des Sens et de l'intelligence, l'o partie, ch. IV, § iv · texte numérisé non relu

Des Sens et de l'intelligence, l'o partie, ch. IV, § iv

quels sonl les mouvemcnls nécessaires pour produire l'effet qu'il désire? C'est là, suivant Reid, l'effet d'un instinct; mais, selon Bain, c'est le résultat de l'expérience et de Thabitudo : « Le plaisir, dit Bain, fait bien produire ^?<e/^?/e genre d'action, mais non pas le g-enre qu'il faut. »

Ce qui prouve, suivant Bain, que l'union de la volonté et du mouvement n'est pas instinctive, mais habituelle, c'est la maladresse des premiers mouvements volontaires. L'enfant est obligé d'apprendre à se servir de ses doigts, de ses mains, de ses jambes. Nous apprenons à marcher, nous apprenons à parler, nous apprenons à prendre. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas quelque chose de spontané dans toutes ces actions; mais ce qu'il y a de spontané est précisément ce qui précède la volonté, ce qui la rend possible : ce n'est pas elle. Quant à l'usage volontaire des membres, il est, sans doute, facilité par la spontanéité, mais il n'en exige pas moins une certaine éducation.

Cela posé, comment s'expliquer, suivant Bain, la liaison du sentiment et du mouvement volontaires, autrement dit l'origine de la volonté ?I1 l'explique par le principe suivant, c'est que le plaisir a 'pour effet un accroissement des forces vitales.

Nous n'avons maintenant qu'à supposer que les mouvements qui proviennent simplement de l'exubérance des forces soient accidentellement de nature à accroître le sentiment agréable du moment. « Le fait même de cet accroissement de plaisir impliquerait d'autres faits del'accroissement des forces de l'organisme et des mouvements qui sont en jeu au moment même. Le plaisir s'entretiendrait de la sorte lui-même, et nous aimons un fait équivalent en substance à une volition. »

Pour nous, nous ne pouvons consentir à admettre comme équivalente à une volition une simple continuation mécanique d'un mouvement spontané. Lorsque, sous l'influence du plaisir, nous sentons s'accélérer le mouvement du sang dans nos veines, ou l'action digestive des organes nutritifs, nous ne sentons nullement le mouvement circulatoire et digestif, comme quelque chose de volontaire. Les muscles, qui sont d'abord censés

agirendcliors do racliondc l'esprit, auront beau accroître leurs propriétés vitales et, sous l'empire de cet accroissement, continuer ou augmenter leur puissance d'action, le mouvement ne changera pas de caractère pour cela. D'automaticj[ue il ne deviendra pas volontaire, mais il restera automatique : on n'a pas prouvé par là le passage de la spontanéité à la volonté.

En un mot, Biran et Bain ont posé un principe solide, en établissant que tout ce qni est volontaire doit avoir été d'abord spontané; mais l'un et l'autre, en mettant le mouvement spontané en dehors du moi, pour des raisons diverses, ne peuvent expliquer comment le moi pourrait s'approprier une action qui lui est étrangère. Dans Biran, il y a un hiatus qu'il n'a pas réussi à dissimuler; le moi intervient tout à coup et se reconnaît dans ce qui n'est pas lui. Dans Bain, il n'y a pas d'hiatus; mais le moi fait défaut dans le second moment aussi bien que dans le premier. Le sti/au/us directeur, qui est, suivant Bain lui-même, le fait caractéristique de la volonté, fait entièrement défaut.

l\ faut donc reconnaître h l'âme une action motrice qui s'étend au moins sur tous les organes du mouvement volontaire, et qui peut-être va plus loin. C'est cette action qui, en s'exerçant, prend conscience d'elle-même et s'aperçoit qu'elle peut s'exercer. Or elle ne peut pas prendre conscience de son pouvoir, c'est-à-dire se réfléchir elle-même, sans être tentée d'exercer ce pouvoir, et par conséquent de faire avec réflexion et avecvolontéce qu'elle ad'abordfait spontanément. On peut même appeler déjà ce pouvoirmoteur la volonté, et distinguer une volonté spontanée et une volonté réfléchie, une volonté inconsciente et une volonté consciente; mais, nous l'avons dit déjà, ce serait à peu près comme si on disait qu'il y a une volonté involontaire et une volonté volontaire : ce qui est une sorte de non-sens. J'admettrai qu'il n'y a pas là deux facultés, l'une extérieure àl'autro etl'une dirigeant l'autre, mais deux états essentiellement différents d'une même faculté : et c'est le second état de l'activité motrice que nous appellerons volonté.

SUITE DE L'AiNALYSE DE LA VOLONTÉ 41

Maintenant comment la volonté apprend-elle à mouvoir les différents org-anes et à s'en servir comme il faut pour arriver à ses fins? Est-ce à Tinstinct, est-ce à l'habitude qu'il faut avoir recours pour expliquer ce fait? Il est certain que l'habitude y est pour une grande part : mais il faut reconnaître que l'activité spontanée a fait déjà une grande partie de la besogne. Lorsque l'enfant vient à marcher seul pour la première fois, c'est sans savoir ce qu'il fait qu'il quitte son point d'appui et fait quelques pas en avant : il sait donc diriger ses membres par une force qui est en lui et qui n'a pas appris à le faire, puisque jusque-là il était soutenu : cette science, il ne la perd pas par la volonté; seulement, lorsqu'il veut recommencer, l'enfant s'étonne, il n'ose pas; il faut qu'il soit sollicité par l'appel de ses parents, par l'appât d'un jouet, d'un fruit; il recommence moitié en vertu de la spontanéité première, moitié par la volonté ; il réussit moins bien : il va trop vite ; il se hâte d'arriver au but. En un mot, les mouvements sont plus incertains, mais cependant la moitié de l'acte au moins est encore spontanée : la volonté est donc toujours guidée par la nature; et ce n'est qu'à mesure qu'elle prend conscience de sa force propre, qu'elle dég'age de la spontanéité : en un mot, l'homme n'échappe à l'instinct que lorsqu'il est devenu capable d'ag-ir par lui-même, de môme qu'il ne s'affranchit du sein maternel que lorsqu'il a tout ce qu'il lui faut pour ag-ir seul.

III. Anab/se de la volonté. — L'école éclectique a introduit ime analyse de la volonté qui est restée longtemps classique dans nos écoles, et qui l'est peut-être encore aujourd'hui.

D'après cette analyse, que l'on peut voir en détail dans notre Traité élémentaire de pJiilosophie, l'acte volontaire se composerait de quatre moments : 1° conception de l'acte à faire; 2" comparaison entre les motifs et les mobiles de l'acte ou délibération; 3° résolution et détermination, ou acte volitif ju'oprement dit; 4° exécution et action.

On a fait plusieurs objections contre l'analyse précédente.

1° On dit que la délibération n'est pas séparée de la volonté, car il V a de la volonté dans la délibération même : délibérer

42 LIVrxE TROISIEME. — VOLONTE ET LIBERTE

est un acte de liberté, et la preuve même de la liberté : comment ne serait-elle pas volontaire?

Cela est incontestable et n'est nullement nié dans l'analyse qui précède : il y a de la volonté dans la délibération; mais on en fait abstraction, pour ne considérer que ce qu'il y a d'intellectuel ; or cette portion intellectuelle n'est pas volontaire. Ainsi, on ne délibère pas pour voir les choses comme on les veut, mais pour les voir telles qu'elles sont. La volonté n'intervient ici que pour faire apparaître les diverses raisons ; mais ce n'est pas elle qui fait la force des raisons : la plus parfaite délibération est celle oi^i la volonté s'abstient le plus qu'elle peut, et se désintéresse afin que la vérité décide seule. Tel serait l'idéal de la délibération, et c'est en cela qu'elle n'est pas volontaire et qu'elle se distingue de la résolution ou de l'acte par lequel la volonté veut ce que la pensée a décidé.

D'ailleurs, lorsqu'on suppose que la délibération est distincte de la résolution, c'est que l'acte que l'on prend pour exemple sera un acte extérieur distinct de la pensée; mais il peut se faire que l'acte en question, l'acte à choisir, soit précisément un acte de penser; et, dans ce cas, je délibérerais si je dois ou ne dois pas faire tel acte de penser ; or la résolution de le faire (par exemple tel acte d'attention) n'en sera pas moins toujours différent de la délibération antérieure (doisjeoune dois-je pas faire attention? cela en vaut-il la peine?). Enfin il peut môme se faire que l'acte dont il s'agit soit précisément un acte de délibération; et alors je délibère pour savoir si je dois délibérer ; et quoique cela paraisse une subtilité,, rien n'est plus commun dans la pratique. Par exemple, une assemblée politique discute pour savoir si elle passera à une seconde lecture; elle délibère pour savoir si elle délibérera. Voter l'urg-ence, qu'est-ce autre cbose que voter la non-délibération, la moindre délibération? Voter les deux lectures, comme c'est l'usage, c'est voter qu'on délibérera. Enfin discuter ou l'un ou l'autre, c'est délibérer si on délibérera. Lorsque Mirabeau terminait son fameux discours sur la banqueroute en disant : « Catilina est aux portes, et on délibère ! «Il don-

nait des raisons pour ne pas délibérer, par exemple rurgence du péril. Que l'on se décide à Tune ou à l'autre des deux allernatives dans ce cas, c'est l'acte de délibérer qui sera l'acte volontaire, et il sera, comme tout acte, précédé d'une résolulion dans laquelle résidera l'essence de la volition, et cette résolution aura été précédée, à son tour, d'une première délibération qui, en tant que telle, sera un acte intellectuel, et non volontaire.

2° Mais on peut retourner l'objection; et de même qu'on a dit que la délibération est un acte volontaire, de même on peut soutenir que la résolution est un acte intellectuel. Qu'estce que se résoudre à une action, si ce n'est la choisir, la préférer, la déclarer meilleure qu'une autre? Or tout cela c'est juger. Nous répondons : autre chose est le choix et le jugement de l'intelligence, autre chose le choix ou la résolution de la volonté. Tant que je ne fais que choisir intellectuellement, je n'ai pas encore voulu. Le choix intellectuel, c'est le dernier jugement où se termine l'examen. Le choix volontaire, c'est le premier acte qui commence l'évolution de la volonté. Après avoir déciilé que tel acte est meilleur, ou plus utile, ou plus agréable que tel autre, il reste encore à le réaliser : or il ne se réalise pas tout seul par le fait seul du jugement. Il faut passer à l'acte : ce passage se fait par un cojip [ictus] donné par le mui, une sorte à'élan qui fait franchir l'obstacle.

3° On objecte encore que séparer la volonté de l'entendement, c'est en faire deux êtres distincts, dont chacun est en quelque sorte un moi complet. La volonté, en effet, se décide, choisit, préfère, etc. N'est-ce pas dire qu'elle a un entendement, qu'elle a une sensibilité, en un mot qu'elle est un être, une âme, une substance? Si, au contraire, on ne prête à la volonté aucun entendement, comment peut-elle se décider d'après rentendemenl? Comment se résoudre à ce qu'on no connaît pas? On aurait heau unir l'entendement à la volonté, comme on fait de l'âme avec le corps, on ne rendra pas l'entendement volontaire, ni la volonté intelligente : car le corps, par son union avec l'âme, ne devient pas pensant; et l'âme,

par son union avec le corps, no devient pas étendue. Comment donc la volonté deviendrait-elle intelligente, et, si elle ne l'est pas, comment se résoudrait-elle d'après les idées de l'intelligence?

Cette sorte d'objection consiste h abuser des imperfections nécessaires du langage philosophique, pour imputer à l'opinion que l'on combat des non- sens qui ne sont que dans les mots, et non dans les choses. Sans doute par cela seul qu'on distingue un fait volontaire d'un fait intellectuel, on est bien obligé d'employer des mots pour marquer cette distinction, et on appellera volonté le pouvoir en vertu duquel rame veut, et entendement le pouvoir en vertu duquel elle^^cnse; puis l'on s'iiabituera, pour abréger, à parler de la volonté et do l'entendement comme de substances distinctes, dont l'une obéirait à l'autre; et si l'on prend ces expressions à la lettre, on donnera prise à l'objection précédente. Mais qui ne voit et qui ne sait que la volonté et l'entendement ne sont pas deux êtres, mais un seul et môme être considéré à deux points de vue difTérenls? Ce n'est pas la volonté, en tant que volonté, qui serait capable de comprendre ce que lui ordonne rontcndemenl. ce qui serait, en effet, supposer do l'intelligence à la volonté : c'est l'âme qui est tout à la fois douée de la faculté de penser et de vouloir, et qui ne peut vouloir qu'en tant qu'elle pense, mais qui veut par un autre acte que celui par lequel elle pense. Il n'en est pas ici comme de l'âme et du corps, qui, par hypothèse, sont deux substances distinctes, tandis que la volonté et l'entendement sont deux attributs ou, si Ton veut, deux modes de la même substance.

4° On peut encore objecter contre la théorie précédente que l'effort ne doit pas être identifié à la volonté, dont il n'est qu'une conséquence. Je veux d'abortl, dira-t-on; puis je fais effort pour réaliser mon vouloir. L'elfort est donc un phénomène intermédiaire entre la volonté et l'acte.

Si, dans les objections précédentes, on tend à confondre des choses différentes, ici, au contraire, il nous semble que l'on veut trop distinguer des choses inséparables. Ouo serait-

ce, en elTet, que cet acte de volonté, antérieur à l'efrorl et séparé de tout effort, si ce n'est un acte intellectuel, et non volontaire? Ce ne pourrait être que le dernier jugement qui termine l'examen. Or ce dernier jugement n'est nullement une résolution volontaire : il ne fait qu'exprimer la convenance d"une résolution. Aussitôt qu'il y a résolution, il y a effort. Toute résolution coule; et lors même qu'elle est facilitée })ar le plaisir, il y a toujours un effort. Seulement il est agréable au lieu d'être pénible, car l'effort n'est pas nécessairement douloureux. Ce qui fait d'ailleurs que l'on veut distinguer à tort la résolution et l'effort, c'est qu'on ne pense jamais, comme Maine de Biran en a donné l'exemple, qu'à l'effort musculaire, qui en effet n'est pas toujours la même chose que la volonté et qui peut s'en séparer. Si, en effet, je me résous aujourd'hui d'aller me promener demain, c'est aujourd'hui que je prends ma résolution, et c'est demain que je fais l'effort; mais la résolution elle-même a exigé un certain effort et implique l'exercice d'une force. Quant à l'effort musculaire , il se compose de deux choses : une sensation plus ou moins pénible, qui peut même être agréable et qui est la sensation musculaire proprement dite, sensation qui peut être obtenue extérieurement (par exemple, par massement, friction, douleur, ou simplement bains, etc.), et un sentiment spécial qui est l'effort proprement dit, et qui est le sentiment de l'activité déployée. Au reste, nous admettons volontiers que l'effort est un phénomène plus général que la volition, puisque nous avons dit que l'action motrice doit être spontanée avant d'être volontaire : il y a donc un elTort spontané avant qu'il y ait un effort volontaire ; mais il ne s'ensuit pas que la volonté elle-même n'implique pas un effort , comme toute activité qui se déploie contre un obstacle.

LEÇOX ÏY

Page 1