‹ Principes de métaphysique et de psychologieChapitre 52 sur 58 · II · texte numérisé non relu

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ment croire que je ressemble à celte sotte? » Cet étal psychologique est très singulier et difficile à comprendre; on peut dire qu'elles ont à la fois et qu'elles n'ont pas conscience d'elles-mêmes. Elles ont conscience de leur moi ordinaire, puisqu'elles en parlent, et elles n'en ont pas conscience, puisqu'elles s'en dislinguent.

Tous les faits que nous venons de signaler appartiennent à ce que l'auteur appelle l'automatisme total, c'est-à-dire que ces étals psychologiques des sujets sont les états du sujet tout entier. Les personnes sont tout entières à l'élat somnamhulique; mais il n'en est pas toujours ainsi. Il peut arriver que l'automatisme psychologique, au lieu d'être complet, ne rég^isse qu'une partie des phénomènes du moi isolés de la conscience totale de l'individu, qui continue à se développer pour son compte. Dans ce cas, les phénomènes automatiques semblent ignorés du sujet et sont en apparence inconscients. Les faits inconscients sont des faits qui ont tous les caractères des faits psychologiques, sauf un seul, la conscience. L'individu continue à avoir conscience de tous ses actes, excepté de celui-là.

Les actes inconscients les plus simples sont les catalepsies partielles. Un bras, par exemple, se comporte comme s'il était le bras d'un cataleptique; mais le sujet tout entier cause el rit sans se préoccuper de ce que devient son bras; on lui imprime un mouvement, et ce mouvement conlinuera avec la régularité d'un pendule. On peut lui faire envoyer des baisers ou faire des signes de croix; on lui met un crayon dans la main; elle écrira ou dessinera, et continuera même si on lui retire le papier. Comment comprendre ces faits? Suivant notre auteur, ces faits ne sont pas absolument inconscients ; ils sont conscients, mais pour eux-mêmes et en dehors de la conscience totale; il y aurait donc au dehors et au-dessous de la conscience normale une autre conscience, une conscience séparée. Ce sont des phénomènes subconscients.

La plupart du temps, la catalepsie est accompagnée d'anesthésie; mais l'anesthésie peut être remplacée par la distrac-

iion, celle-ci élaiil une sorte d'anesthésie. Si, pendant que Léonie est tout entière à la conversation, on imprime doucement un mouvement à son bras droit, non anesthésié, il continue à se mouvoir comme le bras gauclie qui est insensible, parce qu'elle ne s'en aperçoit pas ; mais aussitôt qu'elle a cessé de parler, elle cesse le mouvement. De même, par la distraction, on peut lui imprimer des suggestions, quoiqu'elle ne soit pas suggestible à l'état de veille; par exemple, si on lui parle à voix basse, on lui fait tirer sa montre, ôter et remettre ses gants sans qu'elle s'en aperçoive. A l'état de somnambulisme, elle est en général très peu sug-gestible ; il faut lui parler fort et lui répéter plusieurs fois la même chose pour lui suggérer quelque chose, tandis que, si on la laisse causer avec une autre personne, on lui fait faire à voix basse tout ce qu'on veut. Un autre sujet, Lucie, était très apte à la suggestion inconsciente, toujours en lui commandant à voix basse : on lui fait faire un pied de nez sans qu'elle s'en doute, on lui fait chanter un air de Mignon, elle interrompt une phrase commencée, chante, et aussitôt recommence ou continue sa phrase comme si de rien n'était.

11 }• a aussi des hallucinations par distraction. Dans ce cas, le conscient et l'inconscient se mêlent de la manière la plus bizarre. On sugg^ère à un sujet que l'eau est amère. Elle fait en buvant une sorte de grimace, et en même temps elle dit : « L'eau n'est pas amère. » On lui sug-gère l'image d'un papillon; elle court pour l'attraper, et en même temps elle dit qu'elle ne voit pas de papillon. Ici l'hallucination ne se manifeste que par des actes. Dans d'autres cas, elle se manifeste directement dans l'esprit, sans que le sujet ait conscience du commandement. On suggère à Léonie, toujours à voix basse et sans qu'elle paraisse entendre, que son interlocuteur aune redingote verte. Tout à coup, au milieu de sa conversation, elle s'interrompt pour s'écrier : « Oh! mon Dieu! que vous êtes drôlement habillé! »

A l'aide de ces sug-gestions par distraction, on peut obtenir des états très compliqués qui ne sont plus cataleptiques. C'est

ainsi que l'on peut, par le moyen de ce que l'auleur appelle Yccriture automatique, causer avec un sujet sans qu'il s'en doute, et pendant qu'il parle à une antre personne. Il suffit de lui mettre un crayon dans la main. Elle répond aux questions qu'on lui fait à voix basse, pendant qu'elle parle à une autre personne : « Quel âge avez-vous? Dans quelle ville sommesnous? » L'auteur même a pu obtenir du sujet de faire quelques opérations simples d'arithmétique.

Ces faits nous ouvrent la voie à l'interprétation d'autres faits plus compliqués encore et qui ont beaucoup étonné.

Parmi les dilTérentes espèces de suggestions imprimées aux sujets hypnotiques, il en est une particulièrement étrange, et qui s'éciaircit par le moyen des faits précédents. Ce sont les suggestions post-hypnotiques, à savoir celles qui sont faites pendant le somnambulisme, et qui sont exécutées pendant la veille. On suggère au somnambule l'idée de revenir chez le médecin tel jour, à telle heure. Au jour dit et à l'heure dite, le désir d'obéir lui viendra sans qu'il sache pourquoi, et il exécutera l'ordre donné.

On avait élevé une difficulté* sur ces sug-gestions à longue échéance, à savoir celle-ci : comment le somnambule peut-il compter le temps, tant de jours, tant d'heures, sans avoir aucun point de repère, sans un signal qui soit lié dans la mémoire au jour et à l'heure indiqués? L'auteur pense que le somnambule continue à exister pendant la période normale, que l'on appelle veille, et que c'est lui qui compte réellement le temps. Par exemple, on dit à Lconie pendant l'état do somnambulisme : « Lorsque vous serez réveillée et que je frapperai douze coups, au douzième coup vous vous rendormirez. » Pendant qu'on l'entoure et qu'on lui parle d'autres choses, l'opérateur frappe douze coups très faiblement; au douzième, elle se rendort. Elle a évidemment compté les coups; et même on a pu lui faire compter ainsi jusqu'à 4:U. Il y avait donc en elle à l'état de veille une faculté subcons-

1. C'est iious-uiênic qui, dans nos articles sur lasiiggcstiuii liypuotiquCv/î(?y«e bleue, 188i, 2"^ semestre, p. 201), avions suscité cette diflicult''.

L'AUTOMATISME PSYCHOLOGIQUE 'ie^

cicnle de compter. On peut varier rcxpérienco, et toujours l'on trouvera que la somnambule éveillée conserve le souvenir de la sug-gestion et fait des jugements inconscients. Par exemple : <' Quand je prononcerai deux lettres semblables, ou quand je dirai un nombre impair, vous vous rendormirez. » Or le sujet revenu à l'état de veille, et tout en causant de toute autre chose, exécute rigoureusement le commandement. Elle a donc jugé, comparé, sans le savoir; car pour reconnaître deux lettres semblables, ou pour distinguer le pair de l'impair, il faut juger. L'auteur a compliqué l'expérience : « Quand les nombres que j'aurai nommés, feront 10, vous enverrez des baisers. » L'opérateur prononce donc 2, 3, 1, 4, et aussitôt le sujet exécute l'ordre prescrit. Elle a fait une addition, et cela inconsciemment, puisqu'elle est occupée de toute autre chose. On lui fait faire ainsi des divisions et des multiplications, à l'aide de l'écriture automatique, par exemple : (( Vous multiplierez 739 par 42; vous écrirez une lettre; » etc.

Les idées précédentes servent aussi à expliquer un phénomène très étrang'e connu sous le nom à^ hallucination négative ou anest/tésie systématique. Ce fait consiste à suggérer au sujet, pendant le somnambulisme, qu'à son réveil il ne verra pas telle personne ou tel objet, qu'il n'entendra pas tel son, en un mot qu'une perception normale disparaîtra de la conscience. Ce n'est pas là une paralysie de l'œil; car le sujet voit les autres objets. Yoici les caractères principaux de ce fait : 1° on ne voit pas la persomie supprimée, mais on voit les objets qui la touchent, par exemple le chapeau de cette personne, sans rien dessous; 2° la personne invisible cache les objets comme dans la perception réelle; 3° l'objet invisible doit être cependant perçu, puisque le sujet voit les couleurs complémentaires, par exemple le rouge évoque la sensation du vert; 4° il faut que le sujet reconnaisse l'objet pour ne pas le voir.

Maintenant la question est celle-ci : comment le sujet peutil rcconnaîlre un signe qu'il est censé ne pas voir?

Reprenons l'expérience avec quelques détails : On présente au sujet endormi cinq papiers, dont deux sonl marqués d'une croix : « Vous ne verrez pas ces deux papiers, lui diton, quand vous serez réveillée; » et en effet, au réveil elle n'en voit en réalité que trois; mais si l'on retourne les papiers, elle les voit tous les cinq. Mais n'a-t-il pas fallu, pour reconnaître ceux qui sont marqués d'une croix, qu'elle les ait vus? On complique l'expérience en suggérant de ne pas voir les papiers où sont écrits les multiples de 3, ou encore, ce qui est plus piquant, ceux qui sont marqués du mot invisible. Dans tous ces cas, il faut voir les objets pour ne pas les voir. Autre expérience. On a suggéré au sujet de ne pas voir au réveil le docteur P. ; donc elle ne le voit pas. Mais en même temps on lui dit à voix basse : « Va donner ta main au docteur, » et elle y va.

D'une manière générale, l'auteur explique les phénomènes précédents et tous les phénomènes analogues par ce qu'il appelle le principe de la désagrérjation psijchologique : « L'aneslhésie, dit-il, est une lésion ou affaiblissement, non de la sensation, mais de la faculté de synthétiser les sensations ou perceptions personnelles, affaiblissement qui amène une véritable désagrégation de phénomènes psychologiques. »

Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces sensations subconscientes, enlevées au domaine de la conscience normale, peuvent à leur tour se coordonner, se synthétiser, et former une seconde conscience coexistant avec la première. Il y a donc ainsi, non plus seulement, comme tout à l'heure, des existences successives, mais des existences simultanées; et il se forme une seconde personne psychologique qui, comme la première, a conscience et dit : « Moi. »

Ce sont là des phénomènes tellement nouveaux et tellement complexes qu'il y aurait imprudence à essayer dès aujourd'hui de les soumettre à la théorie; aussi nous ne saurions trop louer la circonspection avec laquelle l'auteur cherche à interpréter ces faits. Néanmoins, et avec raison aussi, il no craint pas de présenter quelques idées qui méritent l'cxamej!.

Nous le louerons d'abord d'avoir appelé ces diiïérenls états psychologiques des existences, et non des personnalités.

Il y aurait abus, à ce qu'il nous semble, à appeler double personnalité la double existence empirique que nous venons de décrire. Sans doute dans l'idée dune personne, si nous entendons ce mot dans le sens le plus vulgaire de la conversation, nous faisons entrer généralement le caractère de la personne. Si nous avons connu quelqu'un comme généreux, confiant, sincère, et que nous le retrouvions avare, ég-oïste, hypocrite, nous dirons que ce n'est plus le même homme, que ce n'est pas la même personne; mais nous ne rentcndons ainsi qu'au point de vue de la vie sociale; pour cet homme lui-même, en tant qu'il s'attribue les états de conscience de son homonyme antérieur, il est le même que cet homonyme. N'oublions pas que dans l'état normal, dans la vie de tous les jours, nous changeons sans cesse d'état psycholog-ique ; et ces changements sont si opposés à l'idée du moi, du moi identique, que ce moi se définit précisément par rapport à ces changements : c'est, disons-nous, l'unité dans la diversité, l'identité dans les changements. Chacun de nous passe ainsi du gai au triste, de la générosité à l'égoïsme, et, sous l'influence de certaines modifications organiques, le moi change de caractère, l'homme de tournure d'esprit. Cela n'a rien de plus étonnant que les changements par l'âge, par la maladie, par les événements de la vie.

Il est donc certain que le moi n'est pas constitué par ce que Kant appelle le caractère empirique^ Le moi n'est pas une somme ni une résultante de sensations : c'est la condition de l'unité qui rassemble toutes ces sensations en un contre commun. Que le contenu empirique enveloppé dans cette unité centrale se transforme et en apparence se multiplie, cela n'empêche pas l'unité de subsister.

En un mot, comme l'a dit Kant, il y a doux consciences : un-o conscience empirique, attachée aux phénomènes, et une conscience transcendantale ou pure, qui est la conscience du moi et la condition de la conscience empirique. Lé changement

o6S APPENDICE. — ÉTUDES CRITIQUES

dans la conscience empirique n"enlraîne nécessairement pas la disparition de la conscience pure.

Cependant la difficulté est plus grande qu'elle ne paraît d'abord. Le point délicat, c'est la disparition de la mémoire, sinon de la veille au somnambulisme, du moins du somnambulisme à la veille. Si le fait caractéristique du somnambulisme est, comme nous l'avons dit, l'oubli au réveil, n'a-t-on pas le droit de dire que la personne réveillée n'est pas la même personne que la personne endormie?

Mais c'est une question de savoir si l'identité personnelle repose sur la mémoire. Sans doute c'est la mémoire qui nous atteste et nous fait reconnaître notre identité personnelle à, travers les changements du temps; mais celle-ci ne peut-elle pas subsister sans celle-là? C'est l'opinion de Leibniz, qui contestait sur ce point l'opinion de Locke'.

Mais, indépendamment de cette considération générale, à savoir que le moi ne dépend pas de la mémoire, nous pouvons répondre ici d'une manière plus directe. Si nous considérons, en effet, les deux conditions ou états dont nous avons parlé, il est vrai sans doute que l'état de veille ou état premier n'a pas le souvenir de l'état somnambulique ou état second; mais il est vrai aussi que l'état second ou somnambulique conserve le souvenir de l'état premier, ou état de veille. Donc, de ces deux états il y en a au moins un où l'une des deux personnes a conscience de l'autre, par conséquent où elle est reliée à l'autre par l'identité personnelle. Mais si le somnambule est la même personne que l'bomme éveillé, ne faut-il pas admettre réciproquement que l'bomme éveillé est la même personne que le somnambule, quand même il ne s'en souvient pas?

L'auteur de l'ouvrage sur V Automatisme p^i/cJtologique donne, nous l'avons vu, une théorie très ingénieuse de l'oubli au réveil, caractère essentiel du somnambulisme. Ce phénomène tiendrait, dit-il, à l'apparition ou à la disparition d'une certaine espèce de sensibilité (soit visuelle, soit tactile, soit

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