‹ Principes de métaphysique et de psychologieChapitre 7 sur 58 · UNE ILLUSION D'OPTIQUE · texte numérisé non relu

UNE ILLUSION D'OPTIQUE

ne l'esl pas; et les grands systèmes sur la liberté, ceux de Platon, de Spinoza ou do Kant. n'ont de variété et d'originalité que parce qu'ils déplacent la question, ou bien parce qu'ils inventent des moyens nouveaux d'écbapper an déterminisme; de sorte que là encore c'est l'adversaire du libre arbitre qui suggère des idées à ses partisans. Mais si nous prenons la liberté en elle-même, tout est dit en une fois; et lorsque vous avez constaté le fait, vous n'avez plus rien à dire : la science est fixée sur ce point. Quant à la nature des preuves, il en est de même : car on n'en a jamais trouvé que deux, qui se résument en ces mots : 1° je suis libre, car j'ai conscience de ma liberté; 2° je suis libre, car je suis soumis à la loi morale, et je suis responsable de mes actions. La pbilosopbie ne sait rien de plus sur cette grave question. Elle n'en sait pas plus que le charbonnier.

Eh bien, ces courtes affirmations satisfont-elles à la curiosité scientifique? Il semble qu'une science doive nous apprendre quelque chose, qu'elle doive toujours avoir à nous dire quelque chose de nouveau. Or, sur la question du libre arbitre, la science ne nous apprend rien que nous ne sachions d'avance; et, en supposant qu'elle ait au moins le mérite de nous faire penser ce que nous savons déjà sans y avoir réfléchi, toujours est-il qu'après nous avoir dit une bonne fois ce qu'elle a à nous dire, elle ne peut plus que répéter toujours la même chose, sans faire aucun progrès, aucune découverte nouvelle.

Il en est ainsi, et il n'en peut être autrement. Le libre arbitre est un fait simple et, comme nous l'avons dit, absolu. Il est ou il n'est pas; mais s'il est, il est une seule chose, toujours la même, et il ne peut pas se diversifier pour donner lieu à des descriptions et à des explications nouvelles.

Examinons maintenant la situation du déterminisme, et voyons combien elle est différente et comme elle se présente dans des conditions plus favorables. Que soutiennent, en effet, les déterministes? C'est que toutes nos résolutions, toutes nos actions, sont déterminées par certaines conditions antérieures,

qui se produisent soit dans le monde extérieur, soit dans l'organisme, soit dans l'âme elle-même. Quel est donc l'intérêt des déterministes? C'est de prouver leur thèse par l'énumération de ces circonstances diverses et multiples. Or ces circonstances sont en nombre infini, et, suivant qu'on met en lumière celles-ci ou celles-là, on peut toujours nous apprendre quelque chose de nouveau. Par exemple, on sera sensible aujourd'hui aux influences de l'hérédité, et l'on rassemblera le plus grand nombre de faits possible de ce genre; on ouwira par là un chapitre de la science entièrement nouveau. Ou bien l'on découvrira le phénomène de la suggestion hypnotique : de là toute une science nouvelle, la science hypnotique ; ou bien on étudiera les conditions physiologiques et organiques du criminel, et l'on créera l'anthropologie criminelle; ou bien enfin on consultera la statistique et le nombre des crimes et des délits, les lois de leur production, etl'on créera ce que l'on a appelé la physique sociale. Par ces dernières études, aussi bien que par celles des sexes, des âges, des tempéraments, des maladies, on fera passer sous nos yeux tout un panorama de faits toujours nouveaux, toujours curieux, toujours instructifs. On appellera cela de la science, et avec raison; car on apprend par là une multitude de faits que l'on ne connaissait pas. De là vient la popularité de cette sorte d'étude. En efl'et, tous les hommes aiment à s'instruire; ils aiment à apprendre aujourd'hui ce qu'ils ne savaient point hier. Depuis que la philosophie est entrée dans cette voie, elle est devenue très populaire. Jamais il n'y a eu tant de personnes s'occupant de philosophie. C'est que, si le rationnel pur et les distinctions logiques fatiguent l'esprit, les faits ont un intérêt toujours nouveau et vous donnent la satisfaction de sentir que vous vous êtes instruit.

Tel est l'état des cboscs; et vous voyez maintenant quel est le désavantage de la thèse du libre arbitre en cette affaire. D'abord elle est sèche; car elle se borne à la plus simple affirmation. Ensuite elle est immobile; car cette affirmation est toujours la même. L'autre thèse, au contraire, est riche,

UNE ILLUSION D'OPTIQUE Vu

variée, progressive, car elle a à sa disposition un grand nombre de faits, et de faits toujours nouveaux.

Néanmoins, malgré ce que peut avoir d'évident en apparence la proposition précédente, je ne vois là, comme je l'ai dit, qu'une illusion d'optique. Expliquons-nous.

La thèse déterministe grandit sans doute en étendue par raccumulation des faits, toujours nouveaux et mieux étudiés; mais au fond l'argument n'a pas gagné un atome de force grâce à cet accroissement. Dans tous les temps, en effet, on a su qu'il y avait des faits divers et nombreux qui semblent déterminer nos actions. Que ce soient ceux-ci ou ceux-là, il importe peu; la vraie question est de savoir si ces faits nous déterminent nécessairement, de manière à nous enlever absolument la faculté de résister. Autrement, on pourrait dire aussi que l'argument déterministe a perdu de sa force et de son influence depuis la chute de l'astrologie judiciaire; caria doctrine de l'influence des astres impliquait un nombre considérable de faits qui semblaient enchaîner la destinée humaine et dont nous n'avons plus aujourd'hui à nous préoccuper. Il en est de même de la sorcellerie et de la magie. Et cependant même alors, au temps oi^i l'on croyait à ces faits, le libre arbitre résistait, et l'on croyait pouvoir lui faire sa part au moyen d'axiomes comme celui-ci : Astra inclinant, non nécessitant. Et qu'importe que les actions des astres aient disparu, si elles ont été remplacées par les influences du milieu et du caractère? En réalité, tous ces faits ne sont qu'un seul et même fait, toujours le même; et la diversité n'en augmente pas la puissance d'action, pas plus que la diversité des mets et des éléments n'augmente la nécessité de se nourrir. Celui qui sait que, dans un accès de fièvre chaude, un malade se jette par la fenêtre sans savoir ce qu'il fait et sans qu'on puisse lui imputer son action, en sait autant que celui qui apprend que, sous l'influence de la suggestion, le somnambule ira se jeter par la fenêtre, si on le lui commande. Celui qui sait qu'à l'état de folie ou de démence l'homme n'est plus responsable de ses actes en sait autant que celui qui apprend qu'il en est de même

(Vun hypnotique; et je m'étonne de Finquiétude et do Teffroi qu'ont produit chez les partisans de la liberté les faits de somnambulisme et de suggestion, très exagérés d'ailleurs, dont on a tant parlé; car, puisqu'on accordait que le délire en général supprime ou atteint la liberté et la responsabilité, en quoi la liberté sera-t-ellc plus menacée parce qu'on aura découvert un genre de délire nouveau et jusqu'ici inconnu? De même pour l'hérédité. Si j'accorde, comme on est obligé de le faire, que le caractère et l'état du cerveau sont les conditions de l'intelligence, du génie ou du caractère, est-ce que je n'accorde pas par là même que l'hérédité, si je la considère connne un des facteurs de la structure cérébrale, a une action et une influence sur mon être moral? Et cela n'ajoute rien à la force de Targunient déterminé ; car, que je sois boiteux par nature ou par hérédité, toujours est-il que, dans les deux cas, je ne puis pas marcher droit.

En un mot, la thèse déterministe est une thèse empiristique et phénoméniste. Elle s'établit dans le champ de l'expérience et des phénomènes. Or le champ des phénomènes est infini. On pourra toujours trouver un nouvel ordre de phénomènes auquel on ne se sera pas encore adressé. De là cette conséquence évidente que le déterminisme, étant appelé à nous présenter sans cesse des choses nouvelles, aura plus de chance de nous apprendre ce que nous ne savons pas. Mais il y a là une illusion. On est plus instruit au point de vue phénoméniste; mais, au point de vue métaphysique, on reste toujours au même point. Par exemple, je ne saurais pas, si la science ne me l'avait pas appris, que l'hérédité peut sauter une génération et passer du grand-père au petit-fils. Voilà un fait intéressant en lui-même; mais que mon caractère me vienne de mon grand- père, ou de mon père, ou de ma constitution organique, c'est tout à fait la même chose , et le déterminisme n'est pas plus prouvé dans un cas que dans l'autre. En effet, la doctrine du libre arbitre admet toujours l'existence d'un certain déterminisme , par exemple celui des lois delà nature. Je ne peux pas voler dans les airs si je le veux;

Page 1