L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT
Par ce qui précède, nous avons vu que tout vient de la Religion et tout y aboutit; sur toutes les questions de principe elle a son mot à dire, qu'il s'agisse de philosophie, de morale, de droit ou d'économie sociale. Q.ue chacun de nous l'accepte ou la repousse pour la direction de sa vie privée, elle n'en est pas moins un fait social, le plus universel de tous. C'est pourquoi, en maintes occasions, le pouvoir civil est amené à entrer en contact avec le pouvoir spirituel. •
Les rapports des deux pouvoirs constituent l'un des problèmes les plus complexes et les plus délicats de la politique. Il importe que les droits de la société civile ne soient point sacrifiés au désir de sauvegarder les intérêts spirituels; il n'importe pas moins que, sous le prétexte d'assurer l'indépendance de la société civile, on ne porte pas atteinte aux droits de la conscience religieuse, et que celle-ci ne soit pas exposée à une oppression qui deviendrait vite intolérable.
Aucun problème de politique sociale ne demande donc de la part des parties en présence plus d'esprit de justice et de modération, plus de réelle et sincère bonne volonté.
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„ Les notions premières de droit et de momie, prétendent les catholiques, les lois immuables qui seules doivent servir de base à la société ont été révélées par Dieu, et l'Eglise, seule, a qualité pour être juge suprême des lois politiques et sociales. « L'infaillibilité du pouvoir établi de Dieu pour promulguer et interpréter sa loi donne les garanties essentielles de la liberté sociale, tandis que l'infaillibilité des pouvoirs humains expose à toutes les servitudes. »
(Ch. Périn). •
Ainsi, c'est entendu. Les laïques et la société civile qu'ils constituent sont incompétents en fait de morale; d s'ensuit qu'ils ne peuvent ni décréter le droit, m pumr le crime, sans les lumières et le contrôle de l'Eglise. Le pape est donc bien effectivement le souverain des peuples et des rois et tous doivent lui obéir. Telle est la doctrine du Syllabus et celle qui, dans tous les séminaires, est enseignée
aux jeunes prêtres.
Nous nous expliquons ainsi comment les conflits entre l'É-lise et l'État n'existent que dans les États catholiques, puisque seule l'Église catholique est un corps organisé et prétend constituer un pouvoir auquel, suivant son dogme, l'État doit être soumis. »
Ces réflexions sont d'un écrivain éminent, M. de Laveleye. Il est inutile d'ajouter que M. de Laveleye est protestant ou rationaliste; on le voit à l'exagération qu'il a donnée à la thèse catholique. Il l'a non seulement exagérée, mais
dénaturée.
Certainement l'Eglise enseigne que les intérêts spirituels doivent passer avant les intérêts matériels, et, qu'à ce^ titre, l'Église, société des âmes, est supérieure à l'Etat. C'est là la dièse, et l'on ne conçoit pas bien l'Église se rangeant à l'opinion opposée et consentant à professer que, les intérêts
matériels devant passer avant les intérêts spirituels, elle a le devoir de s'effacer devant la société civile.
Par contre, l'Église n'a jamais soutenu qu'elle eût la mission et le pouvoir de diriger la société civile, elle n'a jamais considéré les princes comme ses mandataires, comme ses représentants, dans l'exercice de ses droits sur l'ordre matériel; elle reconnaît, au contraire, l'indépendance et la Souveraineté du pouvoir civil dans son domaine propre.
Des papes (r) ont pu abuser de leur puissance et outrepasser leurs droits vis-à-vis des princes et des peuples ; la preuve en est dans maintes bulles et notamment dans la fameuse bulle : Unam Sanctam; la preuve en est aussi dans l'intervention fréquente, et souvent intéressée, des
(i) Il est, à notre époque, une disposition contre laquelle il est permis de réagir, c'est celle qui consiste à ne plus voir dans l'Eglise que le Pape. Il n'en était pas de même au moyen âge, où le Pape était vénéré et écouté comme le chef de l'Église, sans le concours duquel aucune décision dogmatique, ou disciplinaire, n'était valable, mais qu'on n'eut pas admis dirigeant chaque Eglise aussi directement qu'il le fait aujourd'hui.
Depuis, les Églises particulières ont disparu; l'Episcopat a perdu presque toute influence sociale et beaucoup de son influence religieuse; la Papauté seule reste, qui a grandi sur ces ruines et semble tout absorber, tout au moins pour les observateurs superficiels; car, l'Eglise subsiste dans l'harmonie de ses proportions essentielles, corps parfait vivant en chacun et pour chacun de ses membres, que la tête n'absorbe point, n'annihile point, mais conduit et dirige dans un concert admirable avec le reste de l'organisme.
Ce qui fait illusion et trompe les esprits prévenus ou ignorants, ce sont les exagéravions des théologiens ultramontains du xixe siècle qui, pour faire leur cour à un pontife favorable aux conceptions les plus grandioses, en ont tait un demi- Dieu, à ce point qu'un des plus grands catholiques de France, Montalembert, s'est élevé avec indignation contre ce qu'il appelait: l'idole du Vatican. Les Réguliers ont contribué plus que tous autres à cette déviation du sens catholique ; elle est leur œuvre propre.
Le pape actuel occupe, par ses vertus et par son génie, une si grande place dans la catholicité, que la tendance à ne voir dans l'Église que le Pontife suprême se trouverait, si cela se pouvait, justifiée en lui, mais il serait le premier à protester au nom de l'Église, dont il est le chef et aussi le serviteur : Scrvus scrvorum Dei,
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papes du moyen âge dans les dissensions politiques des Etats. Le fait que ces bulles et ces interventions furent repoussées, ou considérées comme non avenues, par des princes et des peuples qui n'en restaient pas moins catholiques, démontre qu'aux yeux des uns et des autres la doctrine même de l'Eglise n'était pas en jeu. Si la bulle Unam Sanctam avait été article de foi, la France, en la rejetant, aurait cessé d'être catholique. Aucun pape n'a émis cette prétention ; et Léon XIII, comme nous le verrons, a posé et résolu la question dans un sens tout différent.
duant au Syllabus, il n'y a pas de doute que la forme regrettable dans laquelle il a été rédigé et présenté peut donner le change et prêter à une conception inexacte de ladoctrme. Il serait bon que ceux qui le combattent sachent au moins le lire, et ce n'est pas souvent le cas; ils lui imputent mal à propos des erreurs et des assertions qui n'y sont point contenues, et dont Mgr Dupanloup, entre autres, a fait pleinement justice. Ce sujet sort de notre cadre.
Avant d'aller plus loin dans cette discussion, il paraît utile de préciser le sens des mots. Lorsque nous parlons, des rapports de l'Église et de l'État, est-ce bien de l'Église que nous parlons, de l'Église, société des âmes, unies dans l'amour du Christ, uniquement préoccupées du Royaume céleste, c'est-à-dire de charité et de bonnes œuvres, Église souffrante, militante et priante. Celle-là est la société divine, et celle dont nous avons à parler est la société humaine, avec ses grandeurs, mais aussi avec ses faiblesses, avec ses docteurs et ses héros, mais aussi avec ses ambitieux.
A côté des questions de doctrine l'on sent parfois des questions d'intérêt, et c'est cette considération qui donne à la politique religieuse une acuité particulière.
Il est des esprits tellement fermés, ou tellement hostiles, à tout ce qui relève de l'idée religieuse que, d'après eux, l'Etat doit ignorer toutes les religions, les considérer comme non existantes et refuser d'avoir avec aucune d'elles aucun rapport, sous ce prétexte que leur royaume n'est pas de ce monde et qu'elles ont pour objet un soi-disant domaine du surnaturel dont l'État n'a pas à tenir compte.
Certes, la religion n'a pas pour objet les choses de ce monde, mais elle vit dans ce monde, elle vit dans le temps et par les hommes. L'Évangile, qui est son code, trace la hgne des devoirs du chrétien vis-à-vis de ses semblables. S'il ordonne la charité, par exemple, et l'aumône, c'est parce que le bien de l'âme est lié dans une certaine mesure au bien du corps et qu'un minimum de bien-être matériel est nécessaire à tous.
L'Église non seulement ne se désintéresse pas de ce bienêtre matériel, mais elle ordonne aux siens de le procurer, suivant leurs ressources, à ceux qui ne l'ont pas, afin que la pratique de la vertu leur devienne possible.
L'Église ne peut donner que l'enseignement de ces devoirs sociaux, il ne lui appartient pas d'en assurer l'accompHssement; ce serait intervenir dans la direction des intérêts économiques et matériels de la société. Elle enseigne donc le devoir social dans ce qu'il a de commun avec le devoir moral; dans ce cas, la question sociale étant une question morale, ne peut se traiter qu'avec l'Église ou contre l'Éghse. Et s'il est vrai, comme le dit Saint-Simon que « toutes les institutions sociales doivent avoir pour objet l'amélioration physique et morale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre », il faut avouer que ces institutions sociales ne sont possibles qu'avec l'appui du sentiment religieux. La religion seule peut persuader aux individus et aux peuples de sacriher volontairement l'intérêt privé à l'intérêt social, de re-
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noncer à la liberté absolue, source de l'égoïsme et de la licence, de faire prédominer dans les rapports sociaux l'égalité, la fraternité et la justice sur le droit de la force. Sans ces sacrifices, et d'autres encore, que la religion enseigne et commande, tout progrès serait impossible.
Donc, à tous ces titres, l'Etat ne peut pas ignorer l'Eglise, et il a avec elle des rapports nécessaires.
Que les matérialistes le veuillent ou non, ce ne sont pas uniquement les préoccupations matérielles qui dirigent la conduite des États; l'idée que chaque nation se tait de son rôle dans le monde, de sa mission particulière, de ce qu'elle peut faire ou ne pas faire à l'intérieur ou à l'extérieur, cette idée est la résultante des opinions philosophiques, des tendances morales et des doctrines religieuses de la nation.
Qu'v a-t-il de moins matériel que l'élan généreux qui poussa la France à voler au secours de l'Amérique, dans la guerre de Tlndépendance; ou encore que ce principe des nationalités d'où sont sorties les guerres constitutives de l'Europe actuelle? De même, dans la politique intérieure de chaque nation, les considérations matérialistes des purs athées sont insuffisantes à expliquer les conflits sociaux. Quand la Franc-xMaçonnerie déclare la guerre au catholicisme au nom de la défense républicaine, quand elle proclame de la sorte un dogmatisme anticatholique, que faitelle, sinon soumettre les intérêts temporels les plus évidents à la réalisation d'une théorie purement spirituelle, aboutissant à la suppression de la loi divine? (Fonsegrive.)
Aussi ceux qui prétendent qu'aucune religion ne doit intervenir dans les actes de la vie civile et politique commet-
tent-ils une singulière méprise. La religion ou l'irréligion interviennent dans tous les actes de la vie.
Ce que l'on doit dire, c'est que le clergé d^aucune religion ne doit intervenir, et qu'il doit, au contraire, se tenir à l'écart des conffits politiques, car, s'il y prend part, comme il jouit à cause de ses fonctions d'une autorité morale particuHère, on pourrait lui reprocher d'abuser de cette autorité en faveur d'un parti. Qu'a-t-il à y gagner du reste, même auprès de ses propres fidèles ? son incompétence, ou ses msuccès, en matière politique amèneraient à discuter sa compétence en matière spirituelle, et il récolterait la défiance là où il croyait pouvoir compter sur la confiance et sur la soumission des esprits. Tous les efi'orts, toute l'énergie, tout le dévouement du clergé doivent être réservés par lui à l'accomplissement et à renseignement des devoirs religieux.
Sous l'ancien régmie, l'on voyait toujours des évêques dans le Conseil privé, et souvent à la tête du gouvernement; les Suger, les d'Amboise, les Richelieu, les Mazarin ont été, certes, de grands ministres, chacun à leur manière; mais les sociétés modernes ont une telle volonté de ne pas laisser compromettre la marche des afi"aires publiques et la conduite de l'État par des querelles de conscience qu'elles écartent, comme naturellement, des affaires les ministres des cultes.
Pour apprécier ce que sont aujourd'hui les rapports de l'Église et de l'État, il est indispensable de se reporter aux siècles passés, de demander à l'histoire ce qu'étaient autrefois leurs relations et comment elles sont devenues ce que nous les voyons. Ecoutons l'un des hommes les plus éminents qui aient étudié ces questions, M. Etienne Lamy :
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La situation sous l'ancien régime, dit-il, telle qu elle résultait de Tordre établi par l'Église elle-même, lorsqu'elle civilisa les Barbares, et depuis, reposait sur cette certitude que Dieu a révélé aux hommes, avec le christianisme, les lois conformes à leur nature et nécessaires à la vie des so-
cietes.
Par ses institutions fondamentales : le régime de la famille, l'enseignement, les devoirs des classes les unes envers les autres, l'État sanctionnait les principes chrétiens; par les respects et les privilèges accordés au clergé, aux moines, aux corporations pieuses, il aidait, par une conséquence nécessaire, à l'accroissement de l'influence religieuse. Qui se séparait de la société religieuse était retranché de la société civile. Le droit appartenait à la société de défendre, même par le fer et par le feu, ses croyances nécessaires, et, la loi humaine s'inclinant devant la loi divine, le pouvoir poUtique tendait à devenir le serviteur du pouvoir religieux.
*Cette tutelle de l'Eglise, d'abord chère aux peuples et utile aux princes, devint-elle, par la suite, trop lourde pour ceux-ci? Cela est probable, et, vint un moment où ils refusèrent de reconnaître et d'appuyer les volontés des moines, des évêques et des papes par les faveurs et les contraintes de la force publique. Ils émirent la prétention de ne pas mettre sans examen leurs lois, leurs juges et leurs bourreaux au service d'une puissance étrangère. En France, le désaccord prit un caractère aigu entre Philippe le Bel et Boniface VIII; il se continua avec Charles VII et la Pragmatique sanction de Bourges, puis avec Louis XIV et la déclaration du clergé gallican de 1682.
La tactique du Saint-Siège fut assez simple. Il avait le plus souvent pour adversaires les princes d'un côté, l'Eglise nationale de l'autre. Les princes se souciaient peu des théo-
ries; ils ne secouaient l'arbre que pour en avoir les fruits; ils voulaient nommer aux dignités de l'Eglise, se choisir ainsi une cUentèle puissante, lui distribuer les bénéfices ecclésiastiques, et, en cas de vacance des sièges épiscopaux, s'en approprier les revenus. Le pape cède sur tous ces points, ne se réservant que l'investiture canonique. Telle est la base du Concordat intervenu entre Léon X et François P". L'Eglise n'est plus au-dessus de l'Etat; elle traite avec l'Etat, de puissance à puissance.
Par contre, toute tentative poursuivie au nom de la vérité religieuse et par des ecclésiastiques, pour limiter les droits de Rome, est combattue avec une rigueur inflexible. Les désaccords entre le Saint-Siège et les Eglises nationales étaient une question de principe et affectaient l'orthodoxie, et la Papauté devait maintenir, même au prix des schismes les plus douloureux, sa suprématie dans l'Eglise. Elle perdit l'Angleterre et l'Allemagne, elle aurait perdu sans sourciller la France et l'Espagne, plutôt que d'abandonner un principe.
En France, les tendances particularistes de l'Eglise nationale furent donc vaincues; mais, en même temps qu'elle sauvegardait l'unité religieuse, la Papauté s'était amoindrie, tandis que la monarchie, désireuse d'assurer son omnipotence politique, confiait les dignités sacerdotales aux clercs les plus dociles.
Par suite a disparu de cette Eglise quelque chose de fort et de généreux, cette collaboration active et hardie à la vie, aux idées, aux réformes, qui avait fait si longtemps la sève et la liberté de la RépubUque chrétienne et qui avait inspiré à un historien anglais. Gibbon, cette belle phrase : « Les « évêques ont fait la France, comme les abeilles font leur
« ruche ».
Telle fut donc, sous l'ancien régime, l'union de l'Eglise
et de l'Etat, fondée sur ce que le souverain, s'appuyant sur le droit divin, enseigné par ses évêques et, possédant l'autorité comme reçue d'en haut, il se présentait comme possédant aussi la vérité et imposait à ses sujets la meilleure religion. Il y avait unité de foi. Les sujets étaient à la fois croyants et citoyens; quiconque professait une religion différente était poursuivi par l'Eglise comme hérétique, et poursuivi par le monarque comme rebelle.
A mesure que le Protestantisme se développa, malgré des répressions terribles, à mesure que le citoyen put professer un culte différent de celui du souverain, et même n'en pas professer, alors l'union de l'Eglise et de l'Etat ne répondit plus aux conditions de la société. Le pouvoir était devenu, du reste, le simple enjeu de la lutte des partis, l'autorité était discutée, et elle ne représentait plus par elle-même la vérité. D'où une conception différente de la religion qui devint de plus en plus une affaire tout intime, tout individuelle, soustraite à l'action de l'Etat, lequel n'a aucune compétence pour discerner et choisir entre les diverses formes religieuses.
La Révolution accomplit brusquement dans les faits la séparation qui s'était déjà faite dans les esprits, et elle s'appliqua à mettre en pratique les doctrines philosophiques du xviii' siècle, suivant lesquelles la raison est une lumière donnée à chaque homme pour discerner le bien et le mal, diriger sa vie personnelle et coopérer à la vie sociale. Les conflits religieux allaient finir dans cette liberté, chacun devenant maître d'accorder ou de refuser obéissance à l'autorité
de l'EgHse.
Malheureusement cette liberté n'était que théorique, et, chez les Jacobins, la haine contre le catholicisme l'emportait encore sur la haine contre la monarchie, de même qu'aujourd'hui elle fait encore le fond de la politique dite de
défense et d'action républicaine. Et, spectacle curieux, cette Révolution qui se vante d'avoir établi en France la liberté de conscience a, en moins de dix années, imposé à la France quatre religions différentes. C'est d'abord la Constitution civile du Clergé, puis le paganisme avec le culte de la Déesse Raison, puis Robespierre restaure l'Etre suprême, enfin Lareveillère-Lepeaux fonde le culte des Théophilanthropes. La raison humaine a de quoi être fière.
Bonaparte, qui voyait dans l'Eglise la seule force morale capable d'inspirer l'obéissance aux sujets, la reconnut officiellement par le Concordat. Il ne voulut point cependant, et il ne pouvait pas, admettre le principe d'une religion d'Etat. Les cultes protestant et Israélite sont reconnus à leur tour, et administrativement traités sur le même pied que le culte catholique. En cela, les doctrines de 1789 sont respectées. Enfin, tout rétabhssement de la propriété ecclésiastique est défendu, toute fondation de piété ou de bienfaisance est interdite, les ordres religieux demeurent dissous, et les droits de haute police permettent au gouvernement de suspendre à son gré tous les avantages restitués à l'Eglise. Par là survit la politique révolutionnaire.
Mais Napoléon trouve que, même réduite à sa force morale de propagande, l'Eglise peut devenir encore trop puissante, et il promulgue, de sa seule autorité, les articles organiques, le code de prétentions odieuses de tout temps à l'Eglise. Le Saint-Siège proteste, mais subit cet acte de surprise et de déloyauté.
Le régime actuel est donc illogique et bizarre. L'Etat, ou le Prince, a considéré la religion comme nécessaire, il Ta rétablie, en l'affiiblissant le plus possible par des mesures arbitraires et iniques; puis, aujourd'hui l'Etat devient athée, et il n'en continue pas moins de subventionner de quarante millions par an un corps de fonctionnaires ecclésiastiques,
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chargés d'enseigner aux populations la doctrine catholique. Bien plus, par le choix des évêques, des chanoines, des vicaires-généraux et des doyens, par la censure exercée sur les actes épiscopaux et l'enseignement des séminaires, l'Etat entend donner une direction religieuse aux consciences.
Les relations de l'Eglise et de l'Etat sont donc basées sur un compromis à concessions inégales, une sorte de cote mal taillée ; peut-être est-ce à cause de cela que ce faux ménage dure. Tout le monde est mécontent, mais chacun craint de voir un changement lui faire perdre ce qu'il possède. L'Eglise rapetissée, le clergé un peu déconsidéré, se contentent néanmoins d'avoir le pain de chaque jour assuré, et le droit d'exercer leur ministère de piété auprès des âmes fidèles. Les adversaires de l'Eglise ont reconnu que si cela était la vie, cela était aussi la faiblesse, et, tout compte fait, ils préfèrent un traité conservateur de lois persécutrices qui dorment, mais qui peuvent être réveillées, à une séparation qui donnerait à l'Eglise des garanties de droit commun.
Misérable au point de vue civil et politique, la situation de l'Eglise l'est encore plus au point de vue moral.
Et d'abord, de parle Concordat, le clergé n'est plus composé, aux yeux du gouvernement, que de fonctionnaires publics (i), émargeant au budget, et, pour les situations supérieures, choisis avec soin par le pouvoir lui-même; aussi l'esprit apostolique a fait place à l'esprit administratif. L'évêque apparaît comme un simple préfet violet, dans cette hiérarchie bureaucratique d'un nouveau genre. Sous l'an-
(1) Je n'ignore pas que le mot Jotictionnaire appliqué aux membres du clergé est un terme impropre, Le prêtre ne tient pas sa fonction de l'Etat, mais de l'Eglise ; l'Etat peut lui enlever son traitement, obtenir son déplacement, mais il ne peut lui ôter son pouvoir spirituel, sa fonction. Le fait qu'il émarge au budget ne suffit donc pas pour que le prêtre puisse être considéré comme fonctionnaire, et, si j'emploie ce terme, c'est faute d'un autre qui indique la dépendance du clergé vis-à-vis de l'Etat au point de vue matériel et administratif.
cien régime, la vie scandaleuse de quelques évêques et abbés de cour, les excès de quelques moines, n'empêchaient pas maints apôtres de répandre autour d'eux les bienfaits de la vie chrétienne; aujourd'hui, il n'y a pas de place pour les apôtres. Tout prêtre est classé, catalogué, hiérarchisé, tenu d'avoir un œil ouvert du côté de l'évêque qui est toujours disposé à le désavouer, s'il montre quelqu'excès de zèle, et l'autre œil ouvert du côté du maire et du préfet, qui sont toujours disposés à supprimer son traitement au moindre écart.
Ajoutons que le clergé n'a même pas, pour conserver un peu de prestige, l'avantage de la supériorité d'instruction qu'il avait autrefois. Faut-il donc s'étonner qu'en face de ce clergé amoindri, et de ce culte organisé comme une fonction de gouvernement, la foule passe indifférente ?
Et voici que cette situation, que j'ai qualifiée de misérable, le devient davantage de jour en jour, parce qu'à mesure que se développe l'esprit critique dans les masses, les contradictions et les contre-sens apparaissent et s'accusent davantage. Est-il rien qui soit plus choquant que de voir l'Etat, qui paie ces soi-disant fonctionnaires, affecter de les tenir en grand mépris, et par ses autres fonctionnaires, préfets, sous-préfets, membres du corps universitaire, et par la presse à son service, dénigrer en toute occasion l'obscurantisme catholique. Si le clergé est un fauteur d'obscurantisme, pourquoi le subventionner, lui accorder des honneurs et des préséances et négocier constamment avec lui ?
A ce régime, le clergé et la République se déconsidèrent l'un et l'autre. Le régime de 1793, et celui de 18 17, étaient tous deux plus francs et plus honnêtes.
Les rapports entre l'Eglise et l'Etat peuvent prendre quatre
formes :
1° L'Etat est soumis à l'Eglise. Telle a été la prétention de certains théologiens ultramontains ;
2° L'Eglise est soumise à l'Etat. Telle fut la prétention des despotes, et notamment de Louis XIV, des Jacobins sous la Terreur et de Napoléon P' ;
3° L'Eglise et l'Etat sont liés réciproquement par un traité. Telle est la situation actuelle en France ;
4° L'Eglise et l'Etat sont complètement séparés. Telle est la situation en Suisse, aux Etats-Unis, en Australie.
Il est infiniment probable que c'est vers cette dernière solution que les peuples se tourneront de plus en plus.
Est-elle celle que l'on doiv^e recommander ?
L'assujettissement de l'Etat à l'Eglise constitue le régime théocratique ; il n'existe nulle part. Les écrivains protestants reprochent à la Belgique de s'en rapprocher, parce que les catholiques étant au pouvoir, le ministère est, disent-ils, à la discrétion des évêques. Le reproche n'est pas fondé, car pas plus en Belgique qu'ailleurs les évêques ne dirigent la vie poHtique du pays ; la liberté de conscience y est absolue, mieux respectée même qu'en France, et la constitution garantit les libertés nécessaires. De plus, la présence d'une opposition puissante assure le pays contre toute ingérence
abusive du clergé.
Cet exemple montre combien, dans ces questions, il est indispensable de définir les termes. Faute de le faire, bon nombre de personnes parlent indistinctement de théocratie, de cléricalisme, de pouvoir temporel, de gouvernement des
curés, prenant ces termes les uns pour les autres, comme si c'étaient mêmes choses, et montrant une confusion aussi grande dans leurs idées que dans leur langage.
La théocratie est la théorie d'après laquelle la souveraineté appartient au pouvoir spirituel seul ; le pouvoir civil lui est subordonné, comme le corps est subordonné à l'âme. Nous avons vu plus haut, page 130, sur quels arguments les partisans du principe théocratique fondent leurs prétentions.
Si, très sincèrement, je veux le croire, ils cherchent à établir le règne de Dieu dans la législation et dans les mœurs, il est aisé de voir qu'ils se trompent sur le choix des moyens. Dans leurs mains, la refigion devient une sorte de police morale et sociale dont ils se constituent les policiers, une dictature de conscience dont ils assument gratuitement la responsabilité, une contrainte perpétuelle s'appUquant à tous les actes de la vie civile et pofitique.
La doctrine de l'EgHse est nettement opposée à cette théorie. Pour s'en assurer, il suffit de lire les Encycliques de Léon XIII, qui sait, au moins aussi bien que nos écrivains et nos rhéteurs antichrétiens, quels sont les droits de l'Eglise, et qui, pas plus que ses prédécesseurs, n'est homme à les sacrifier ou à les trahir.
Dans l'Encyclique : Immortale Dei, nous lisons les lignes suivantes :
Dieu a donc divisé le gouvernement du genre humain entre deux puissances : la puissance ecclésiastique et la puissance civile ; celle-là préposée aux choses divines, celle-ci aux choses humaines. Chacune d'elles en son genre est souveraine; chacune est renfermée dans des limites parfaitement déterminées et tracées en conformité de sa nature et de son but spécial. Il y a donc comme une sphère circonscrite, dans laquelle chacun exerce son action jtire proprio.
Ainsi, tout ce qui dans les choses humaines est sacré à un titre quel-
phri
conque, tout ce qui touche au salut des âmes et au culte de Dieu, soit par sa nature, soit par rapport à son but, tout cela est du ressort de l'autorité de l'Eglise. Quant aux autres choses qu'embrasse l'ordre civil et politique, il est juste qu'elles soient soumises à l'autorité civile, puisque Jésus-Christ a commandé de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.
Et dans TEncyclique : Sapientia Christian^, nous retrouvons le même principe énoncé non moins clairement :
L'Eglise, sans nul doute, et la société politique ont chacune leur souveraineté propre ; par conséquent, dans la gestion des intérêts qui sont de leur compétence, aucune n'est tenue d'obéir à l'autre dans les Hmites où chacune d'elles est renfermée par sa constitution.
Cette reconnaissance formelle de la souveraineté du pouvoir civil, en tout ce qui a trait à la direction des intérêts matériels et à la gestion des affaires publiques d'ordre civil, ne ressemble guère à la théocratie, à cette prétention de s'assujettir l'Etat, que l'on reproche à l'EgHse, alors qu'elle professe, nous le voyons, une doctrine toute différente.
Quant aux cris contre le cléricalisme et le gouvernement des curés, souvent entendus en temps de réunions électorales et chez les partis avancés, chacun sait que ce sont cris de guerre, ayant pour but de détourner l'opinion publique sur un péril imaginaire, de telle façon que puissent s'installer subrepticement au pouvoir et un autre cléricalisme, celui de la Franc-Maçonnerie, et d'autres curés, qui ne sont pas
des curés catholiques.
S'il y a pour l'Etat un danger sérieux d'assujettissement, c'est de ce côté qu'il peut le craindre ; et, pour l'apprécier, il suffit de jeter un coup d'œil sur l'œuvre législative et administrative des dix dernières années, et de voir avec quelle hâte l'on diminue et l'on supprime les libertés publiques, les unes après les autres, et combien de monopoles l'on rêve de confier à TEtat, c'est-à-dire au parti gouvernemental,
au détriment de la liberté des citoyens et de l'activité nationale.
C'est là une leçon de choses qu'il ne faut pas perdre de vue, quand on parle de l'assujettissement de l'Etat par la théocratie.
L'assujettissement de l'Eglise à l'Etat n'est pas plus admissible que la thèse opposée.
Si la rehgion est une affaire tout intime, si les croyances religieuses ont pour sanctuaire la conscience de chaque homme, de quel droit l'Etat pénétrerait-il dans ce sanctuaire pour interdire telle ou telle croyance, proclamer tel dogme ou proscrire tel autre, favoriser un culte, lui accorder des privilèges et exiler les autres cultes ?
Reconnaître de tels droits à l'Etat, ce serait se soumettre à la tyrannie la plus abjecte et la plus intolérable. L'Etat, et surtout l'Etat moderne est, par nature, neutre; c'est-à-dire que sa mission doit être le plus possible restreinte à la protection et au développement des intérêts matériels ; en tout ce qui touche les doctrines philosophiques et reHgieuses il doit rester neutre ; il n'a aucune compétence pour choisir entre l'une ou l'autre. Toute tentative de domination par l'Etat sur le domaine religieux expose un pays à la tyrannie et à la guerre civile.
Louis XIV, le plus absolu et le plus orgueilleux des monarques, a dû y renoncer, et Joseph II après lui. Napoléon P', malgré sa puissance, s'y est usé; et nos Jacobins d'aujourd'hui, si peu éclairés, aboutiront piteusement, comme leurs grands ancêtres de 1893, à l'anarchie, puis au despotisme brutal d'un soldat de fortune.
La théorie de l'asservissement de l'Eglise a été présentée
dins la dernière moitié du siècle passé sous une formule qui correspond à la mentalité actuelle des masses et à leur ignorance; c'est Gambetta qui l'a donnée, du haut d'un balcon, en s'écriant : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi >> .
Si par cléricalisme, Ton entendait exclusivement la domination du clergé dans l'ordre civil, la société laïque serait justifiée d'y voir un danger et de chercher à l'éviter; mais, par cléricalisme, il faut entendre toute action, toute influence du prêtre, même dans le domaine moral. La formule de Gambetta est au fond, la réédition, en termes moins grossiers et moins francs, de cette autre formule : « Ni Dieu, m
Maître ». o-r^ ,. ^ pit
Est-ce bien alors de l'assujettissement de l Eglise a 1 Eiat
qu'il s'agit; n'est-ce pas plutôt de la suppression complète de l'Eglise ?
La séparation de l'Eglise et de l'Etat est la solution que prêchent tous les écrivains de l'école libérale, comme la seule conforme aux institutions politiques modernes, celle qui permet le mieux à l'Etat de défendre son indépendance et les libertés confiées à sa garde. Je me permets d'être d'un
avis différent.
En premier lieu, et se plaçant au point de vue de la théorie les catholiques déclarent qu'ils n'admettent pas le principe de la séparation. La religion n'est pas pour eux, comme pour les protestants et les déistes, seulement affaire intime, individuelle, elle concerne aussi la société en tant que société. Si l'on reconnaît qu'un groupement d'hommes, une association, un pays, a des devoirs moraux, on lui reconnaît par là même des devoirs religieux, toute question de culte mise à part. « Il est absurde, dit Léon XllI, que le citoyen révère
Dieu, et que l'ensemble des citoyens, la cité, le méprise ». On ne conçoit pas, en effet, un homme agissant différemment comme croyant et comme citoyen.
Puis, proclamer le principe de la séparation et l'équivalence devant l'Etat de toutes les religions soulève une autre objection. C'est, dit-on, proclamer l'équivalence de l'erreur et de la vérité. Si le mahométisme vaut le christianisme, si le boudhisme ou le fétichisme doivent être traités sur le même pied que le protestantisme et le catholicisme, mieux vaut enseigner au peuple l'insignifiance de toute religion.
Ces motifs ont leur importance, sans doute ; il en est d'autres, d'ordre plus pratique, qui ne font pas non plus désirer la séparation de l'Eglise et de l'Etat. M. de Laveleye les a résumés dans son bel ouvrage sur le Gouvernement dans la Démocratie. Je les reprends, tout en les modifiant :
1° Le clergé vit en France par le budget des cultes; lui supprimer ses traitements, c'est s'exposer à le rendre hostile aux institutions démocratiques. Plus il sera persécuté, plus il recueillera de sympathies, et sera tenté de les utiliser pour combattre un régime oppresseur;
2"^ Les prêtres réduits à la besace de l'apôtre, indépendants, maîtres de leur parole, n'ayant plus rien à ménager, acquerraient d'autant plus d'autorité sur le peuple. Les congrégations prendraient alors ostensiblement la direction du clergé séculier, qui disparaîtrait peu à peu, et l'on sait de quelles exagérations les moines sont capables ;
3" En échange du budget des cultes, l'Etat a un droit d'intervention dans les nominations des évêques et des curés ; il peut exercer une grande influence sur le clergé national tout entier. Tout lien étant rompu, les évêques, nommés exclusivement par Rome ou par leur clergé, seraient en meilleure posture pour lutter contre les tendances despotiques de l'Etat et contre l'égoïsme individuel. Ils dirigeraient
ks œuvres avec plus de liberté et de succès ; et peut-on affirmer que ces œuvres seraient exemptes de tendances poli-
tiques? • 1 >
4° La suppression du budget des cultes amènerait 4a création d'une caisse commune du clergé, la reconstitution, sous une forme ou sous une autre, de biens de main-morte; autre
source de conflits et d'abus ;
5» L'Eglise est une institution si intimement mêlée à notre histoire et à notre vie publique que, malgré les progrès de l'idée laïque de la neutralité d'Etat, nos mœurs ne semblent pas encore prêtes pour une transformation aussi considérable. La réaliser brusquement et sans préparation équivaudrait pour l'Eglise à une véritable persécution.
Malgré ces inconvénients, et, sans doute parce qu ils ne sont pas assez connus, l'on réclame la séparation de l'Eglise et de l'Etat, comme aux Etats-Unis, dit-on, dans l'ignorance des difficultés auxquelles donne lieu là-bas la question des
écoles. ' , .
D'excellents catholiques voient aussi dans la séparation la perspective d'une plus grande liberté pour l'Eglise. Liberté pour la lutte et le combat, oui ; pour la vie et pour le developpement pacifique de sa mission, cela est douteux .
Examinons plus à fond. La séparation de l'Eglise et de l'Etat est un principe inscrit depuis plus de cent ans dans e programme jacobin, aujourd'hui le programme radicalsociahste. Pourquoi ce principe n'est-il jamais applique ? Pourquoi de farouches radicaux et athées, arrivés au pouvoir, se contentent- ils de déclarer que la question n'est pas mûre, que le pays n'est pas prêt ?
C'est parce que la séparation n'est pas seulement une question d'organisation politique, auquel cas elle serait relativement facile à réaliser ; elle est plus que cela : elle est, chez nous, et dans l'esprit de ceux qui la réclament, une forme
de la guerre à l'idée religieuse, un moyen de destruction de l'organisme religieux.
Or, si radical que soit un gouvernement, à moins d'être aux mains de fous, il faut qu'il tienne compte des faits existants, de cette union intime de la France et de l'Eglise dans le passé, de leur union plus superficielle, mais encore réelle, dans le présent. La France, quoiqu'en disent quelques milliers de francs-maçons, avec ceux des protestants et les juifs qui s'allient toujours à eux quand il s'agit de poursuivre les catholiques, la France est imprégnée de christianisme et la vie religieuse lui est nécessaire. Détruire chez elle l'organisme religieux, c'est détruire un organisme social, et un gouvernement qui se propose pour but l'affaiblissement et la destruction d'un organisme social, sans le remplacer par un équivalent, n^est pas un gouvernement, mais une anarchie.
Voilà pourquoi les intelligents parmi les radicaux réclament, quand ils ne sont pas au pouvoir, et ne réclament plus quand ils y sont, la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Leur politique sur ce point manque de franchise et de clarté.
Une seule politique est claire, celle qui dit : Déchristianisons. Le jour viendra peut-être où nous verrons de nouveau des monstres à face humaine, repris des accès de la folie furieuse et du délire homicide qui ont souillé la Terreur, puis la Commune, et, dans le but de déchristianiser la France, se faire les assassins des meilleurs citoyens. Néron en fit autant, et d'autres après lui jusqu'à Dioclétien. Ils avaient au moins cette excuse que la religion nouvelle bouleversait le statut civil et social de l'Empire. Les Boxers en Chine ont la même excuse. Mais, dans notre société actuelle, déchristianisation est synonyme de retour à la barbarie.
Qu'est-ce que le christianisme? qu'est- ce qu'un chrétien?
C'est celui qui, au point de vue individuel, croit au Christ rédempteur, et, par lui, sefforce de vivre conformément a H la loi divine ; au point de vue social, c'est celui qui considère tous les hommes comme les membres de la même famille, frères créés par le même Père céleste, à chacun desquels est dû le respect de ses droits par la justice, 1 aide et l'appui fraternels par un sentiment de solidarité qui doit
aller jusqu'à la charité.
La Franc-Maçonnerie matérialiste a-t-elle un type supérieur d'être social à nous proposer, un meilleur citoyen que le parfait chrétien ? Oui, dit-elle, c'est l'homme formé par la Science, l'homme scientifique.
S'il est un point sur lequel la science reste impuissante, nous l'avons vu, c'est bien dans la tâche de la formation morale des individus et des peuples. Et ceux qui demandent la séparation de l'Eglise et de l'Etat, non seulement pour obtenir une organisation politique meilleure, ce qui serait légitime, mais pour arriver surtout, en déchristianisant la France à produire l'homme scientifiquement moral, me paraissent ou des naïfs ou des hommes passionnés et peu sérieux.
Aussi à ces trois solutions, je préfère la quatrième, celle de l'union de l'Eglise et de l'Etat ; l'union étant, en France, la solution la plus avantageuse à tous deux.
Je dis : en France, et peut-être surtout en France, parce que la France est un pays qui, malgré l'étiquette républicaine et démocratique, est resté asservi au pouvoir central. Le citoven français attend tout de l'Etat, à ce point que si l'Etat, se refusam à tous rapports avec le pouvoir religieux, rejetait par là même le principe de l'idée reh-
gieuse, la masse du peuple serait peut-être facilement amenée à le rejeter également. Dans ce cas, séparation équivaudrait à déchristianisation. Mais n'anticipons pas.
J'ai énuméré tout à l'heure les inconvénients de la séparation, les conflits qui en résulteraient. Plus que tout autre, un gouvernement démocratique doit éviter de froisser les consciences et les cœurs ; s'il les trouble, sa sécurité est aussitôt menacée. Les Eglises représentent une force sociale trop puissante pour que l'Etat puisse la dédaigner, et ellesmêmes considèrent un gouvernement comme une chose trop accidentelle^ trop précaire, pour craindre la lutte. A une entente avec le pouvoir religieux, c'est toujours l'Etat qui y gagne, parce que, pour maintenir cette entente et vivre dans la paix, il n'est pas de légitimes sacrifices auxquels le pouvoir religieux ne consente.
L'Eglise y a également intérêt. Que peut- elle demander à l'Etat ? Le libre exercice de sa mission ; rien autre chose ; c'est-à-dire la liberté du culte dans les limites compatibles avec l'ordre public, la liberté d'enseigner les devoirs religieux et moraux, avec la faculté de posséder les ressources nécessaires et au culte et aux exigences de son enseignement. Sous aucun prétexte et pour aucune considération, l'Eglise ne peut renoncer à cette mission d'élévation des âmes vers Dieu par la prière, ni à cette mission d'éducatrice des peuples qu'elle a reçue du Christ au moment de son ascension, et cette double mission, elle ne peut l'exercer en temps de persécution . La persécution est une occasion de scandale et de chute pour les faibles, et l'Eglise, pitoyable aux faibles, doit imiter Dieu qui mesure le vent à la brebis tondue. Pour ce seul motif, l'Eglise accepte de fliire les concessions les plus grandes ; autant elle est inébranlable dans la doctrine, autant elle se montre libérale et généreuse dans l'appUcation. Elle proteste contre la liberté de cons-
St
Fi»
cience mais elle signe des concordats qui sont l'affirmation rcSe liberté de conscience; elle ^édare lepouvo. c,v. incompétent en matière de morale et de f "?> " ' J f ^ va jusqu'à lui abandonner la nomination de ses eveques !
[ Eglise trouve un autre avantage dans une alhance avec l'Etat c'est que celui-ci reconnaît par là même le prmcfpe religieux! il coopère à sa vie, à son développement ; . ciperciig ' : ,,. nffiriel Le gouvernement
lui donne un. caractère public, otticiel. Le g
nommant les évêques, les curés, c'est au nom de 1 Eta , en même temps qu'au nom de l'Eglise, qu eveques et cures Lplissent leur fonction religieuse. Les gouvernan.^^^^^^^^ vent être athées, l'Etat ne l'est pas; il est, au contraire,
"Etre rEtat ne s'effraye pas à la pensée de donner ainsi à la religion une influence trop grande ; nous a^^ns vu de) a comment il sait la restreindre et presque 1 annihiler, au se garde bien plutôt de provoquer la séparation, car, si la séparation se k l'Etat devient aussitôt athée, et abrs ^ populations ne voient plus que deux principes en pesen • non plus le cléricalisme, comme au]Ourd'hui, mais l Eglise même, la foi, et, de l'autre côté, l'athéisme.
Il est bonde le répéter, aucune mesure ne serait plu maladroite de la part de l'Etat, et, pour la reclamer, il faut toute rétroitesse d'esprit et l'ininteUigence du parti)acobin. L histoire nous montre, en France même, et M. Debidour ra très justement indiqué dans son Histoire des relaUons de r Eglise et de PEtat, comment la violence faite aux consciences, les mesures législatives prises contre le devdop^^^^^ ment du sentiment religieux, sont une cause de difficultés in;urmontables, et de ruine même, pour un gouvernement
''Xe'sentiment religieux est une force nationale; au lieu de le comprimer, le devoir et l'intérêt de l'Etat sont de le
respecter et de le favoriser, sauf à prendre, vis-à-vis des blergés, des mesures sages et prudentes de contrôle et de répression en cas d'abus. Et à cela aussi servent les concordats.
Il est bien compris que l'on peut être partisan d'un Concordat sans admirer celui qui règle actuellement les relations de l'Eglise et de l'Etat en France, et qui, manifestement, n'est plus en rapport avec la situation morale et sociale, ni avec les besoins du catholicisme dans notre pays.
Napoléon P'" avait cru garantir suffisamment l'avenir à son profit en réservant au pouvoir civil la nomination à toutes les places ecclésiastiques, depuis la simple cure jusqu'au cardinalat ; mais le système s'est montré défectueux, et il devient bien évident que la faiblesse relative de l'épiscopat français tient, en partie, à l'action du pouvoir civil, de moins en moins quaUfié pour participer ainsi au gouvernement de l'Eglise.
L'Etat n'a aucun intérêt cependant à ce que l'épiscopat soit tel, car, à la plus petite difficulté, ceux de ses membres qui se sentent insuffisants en appellent aussitôt à Rome, qui se trouve ainsi, et souvent malgré elle, obligée d'intervenir dans bon nombre de questions qui pourraient, et devraient, être résolues sans cette intervention.
Et, à un autre point de vue, n'est-il pas intolérable qu'un protestant, qui passe pour être délégué par la Franc- Maçonnerie à la direction des cultes, soit le maître absolu de toutes les nominations ecclésiastiques et nous choisisse nos évêques comme il lui convient ?
Il ne serait guère admissible que le choix appartienne à Rome seule ; il y a donc autre chose à trouver. Peut-être le
.etour pur et simple aux règles communes du droit canon •
Le système actuel du traitement du cierge p 1 Eu n pas non plus sans offrir de graves mconvements. Les trait m nts sont supprimés de plus en plus souvent de la man. re Tolus nïuste et la plus arbitraire. Une plainte sans fonde- :: e ne rancune électorale ou à la haine ant.rel,-
""e suffit pour priver un prêtre de son pau. quot.d.en ir Et'a considère [es membres du clergé comme autant de nctionnaires, ,u il les traite comme ses autres fon^^ onnaires, et non pas comme des hommes m.s en dcl^ors
•'trn;Tiustice,,ui constitue l'état de petite gue^
amènera à désirer un autre système, tel P-;--P ' la constuution d'une caisse du clergé, admm.stree et lepartœ
mr lui à ses risques et périls. .
^^uleconnaisLce du principe de l'association rehg>et^^^^
la réglementation civile des ordres monastiques (i), la Imi.
ntndTs biens de mainmorte, et d'autres points encore Xraient matière , discussion; en tous cas, ces exei^ples
Lnts aux réclamations incessantes des partis extrêmes en
a eut d'une dénonciation du Concordat, montrent bien
t si le uaité actuel n'est pas dénoncé, il devra tout au
Lins subir une révision qui le mette mieux en harmonie avec les besoins et les tendances de l'époque.
Les Concordats, de même que les Constitutions et les loit ne valent que par la manière dont ils sont appliques. Dans son dernier volume des Origines de la France cont.n-
(.) Mgr Fu.« a si.na.é, avec a.orUé, ««e .écess.é pa..cuU.re d'un nouveau Concordat.
poraine, Taine a magistralement exposé comment le Concordat actuel a été conçu et appliqué, et quelles en sont les conséquences pour l'Etat et pour l'Eglise. M. Fonsegrive a montré^ à son tour, ce que pourraient être pour l'Eglise , les conséquences de l'abolition du Concordat.
Hâtons-nous d'ajouter, en matière de conclusion, que la situation de l'Eglise ne dépend que subsidiairement du régime concordataire ; elle dépend davantage de bien d'autres causes et de plus graves, et, parmi celles qui sont de nature à diminuer son influence sociale, j'indiquerai les suivantes :
En premier lieu, c'est le manque d'union entre les membres de l'épiscopat ; il semble que la prière : Ut sint unum sicut et nos unum smnus (Jean, XVII. 22) ne soit pas parvenue jusqu'à nous. D'où le manque d'action et la faiblesse dans la défense des intérêts communs .
Or, ce n'est là que l'exemple particulier d'un fait général. Car l'on peut se poser ce problème : A l'unité de foi, rigide et solidement maintenue, voyons-nous correspondre l'unité des sentiments, l'union des cœurs ? Dans les autres formes religieuses, cette union existe . L'on sait combien le Brahmanisme reste fermé aux impurs ; avec quel fanatisme les mahométans défendent leur foi ; quelle forte et puissante solidarité unit les membres de la communauté juive ; comment les protestants savent se soutenir entre eux. Dans le catholicisme, au contraire, le particularisme domine. Personne n'ignore l'antagonisme des réguliers entre eux, et l'antagonisme des réguliers et des séculiers. Parmi eux et parmi les laïques, très faible est le sentiment de solidarité dans la foi commune. Il n'est pas jusqu'au terrain politique sur lequel ne s'exerce l'esprit de division En France, les conservateurs sont en majeure partie les catholiques, et il
est inutile de s'appesantir sur leur érrtiettement, leur impuissance .
Par quelle mystérieuse déviation les ministres et les fidèles d'une religion de paix, d'union et d'amour réciproque, réalisent-ils si difficilement cqs biens entre eux-mêmes? Je constate et n'explique pas.
Quoi qu'il en soit, cet état d'esprit chez les chefs conduit logiquement à une tendance qui n'est pas sans inconvénients, c'est la préoccupation de maintenir le statu quo sur tous les points, de se refuser à toute nouveauté, à tout mouvement intellectuel ou moral qui ne se rattache pas directement au passé.
C'est dans l'enseignement ecclésiastique que cette tendance produit les plus fâcheux effets ; elle jette sur l'esprit des cathoHques, qui réfléchissent et étudient, une sorte d'incertitude et de malaise pénibles. Pourquoi, dans certains milieux, cette crainte de la science ? Pourquoi cette défiance du mouvement scientifique et de la critique ? Les esprits timorés et pusillanimes s'effrayent des démolitions ; il y en a, en effet, qui sont quelque peu effrayantes ; mais, parmi ces matériaux, n'en est-il pas qui serviront, un jour, à faire les reconstructions ? Et qui dirigera ces reconstructions si ce n'est l'Eglise? Et comment les dirigera-t-elle, si ses prêtres se tiennent systématiquement à l'écart de la science, de ses découvertes et de ses méthodes ?
Quelle pourrait être l'autorité de ceux qui s'obstineraient à prêcher, ou enseigner, des légendes inexactes, sous le prétexte de respecter les croyances des fidèles, comme si la croyance ne devait pas être fondée uniquement sur la vérité ? Quelle pourrait être l'autorité de ceux qui, dans leurs écrits, ne tiendraient compte que partiellement des découvertes et des données de la critique, et, par faiblesse, pour éviter des polémiques et des censures, dissimuleraient une partie de
la vérité, se montrant ainsi indignes de la confiance qu'ils prétendent inspirer ?
L'on ne peut donc nier le besoin d'une rénovation intellectuelle du clergé ; le clergé lui-même s'en rend compte et la désire. Il sent combien lui manque cette supériorité dans les choses de l'esprit qui avait fait sa force et sa grandeur au xvif siècle. Il sait pertinemment que la direction des âmes lui échappe à mesure qu'il perd la direction des esprits ; il voit son influence décroître de jour en jour, et ce doit être vraiment un sujet d'amères réflexions pour tout prêtre éclairé que le détachement courtois, mais un peu dédaigneux, de ceux qui constituent l'élite intellectuelle du pays.
Les tentatives les plus honorables ont été déjà faites pour donner au clergé, avec la connaissance des méthodes nouvelles, l'esprit scientifique.
Il suffit de rappeler l'école menaisienne, l'école de l'abbé Bautain à Strasbourg, la restauration de l'Oratoire, la fondation de l'école des Carmes avec Mgr Dupanloup, et enfin les instituts catholiques et Mgr d'Hulst, cet admirable prêtre qui mourut à la peine.
Les obstacles les plus redoutables ne viennent pas toujours des adversaires. A chaque essai de rénovation, à la porte de chacune de nos grandes écoles catholiques, l'on sent dans l'ombre l'action inquiétante de gens, moines et laïques, qui s'imaginent avoir une mission providentielle à remplir, celle de découvrir et de terrasser l'hérésie. La doctrine est leur domaine propre; en dehors d'eux il n'y a point d'orthodoxie; esprits étroits et jaloux dont la plus grande joie est d'éteindre les flambeaux qui brillent.
Et c'est ainsi que les essais avortent et que le clergé piétine sur place, dans la surprise des progrès réalisés autour de lui et dans l'impuissance de défendre sa foi d'une manière
adéquate ; hostile à la liberté de la science, hostile par voie de conséquence à l'esprit démocratique, hostile enfin à notre époque, et se rendant par là incapable de lui rendre les services dont elle a besoin.
Il faudrait pourtant s'entendre. Si l'Eglise est un théorème vivant en voie d'évolution, si son dogme évolue luimême et se développe progressivement, suivant les nécessités religieuses et sociales du monde, alors la défense de la foi doit suivre cette évolution, s'approprier les découvertes de la critique et des sciences, rectifier les idées erronées, les systèmes insuffisants, et, sur toutes les questions qui ne font point partie du Credo, offrir loyalement les solutions conformes aux résultats acquis de l'exégèse et de la critique.
Du Christ lui-même, l'historien sacré a pu dire qu il croissait en âge et en sapience (Luc, IL 52); est-il défendu de croire que l'Eglise, à son tour, doit également croître en sapience ? Et comment jetterait-elle l'interdit sur ceux des siens qui travaillent à l'œuvre de sagesse et de science, obéissant à la lettre au précepte de saint Paul : Exhibeamus
nosmetipsos sicut Dei ministros, in multa patientia in
scientia, in longaminitate, in suavitate (2'"'^ aux Corinthiens, VI, 4) ?
Il ne paraît pas téméraire de traduire par le mot : tolérance, cette longanimité et cette douceur dont l'apôtre Paul fait les compagnes de la science du prêtre. Il ne s'agit point, sans doute, de cette tolérance qui serait de l'indifférence et une sorte de complicité avec l'erreur, mais de celle qui vient d'un religieux respect de la Vérité, et qui fait qu'on ne Taffir-me que là où l'esprit est certain de la posséder.
La dogmatique est l'un des éléments nécessaires à la vie religieuse ; le dogmatisme ne l'est pas. Il rétrécit comme à plaisir, et sans utiUté, le cercle dans lequel l'intelligence humaine peut légitimement évoluer ; il aboutit à l'intran-
sigeance et aux excommunications intempestives; il repousse et décourage les bonnes volontés.
De nos jours, les études critiques ont détruit trop d'affirmations, trop d'idées précédemment acceptées comme certaines, pour que les théologiens ne soient pas tenus à la plus grande réserve dans l'affirmation de tout ce qui n'est pas rigoureusement de foi. Aussi bien la religion ne consiste pas en un maximum de croyances ; elle est une règle de prière et d'action plus encore qu un code de dogmes, et à ce titre encore, l'intransigeance dans les systèmes théologiques sert mal les intérêts des âmes.
Mais ce n'est point le lieu de développer autrement ces questions qui sortent du cadre de notre chapitre sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat. Il suffisait de les indiquer pour établir que, si grande que soit l'importance d'un Concordat, il n'est encore que d'une importance secondaire.
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