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LES PRINCIPES SOCIAUX

Les considérations qui précèdent sur Faction de TEtat au regard de la question religieuse nous amènent à examiner ce qu'est l'Etat, ce qu'est sa mission et quelles en sont les limites. Or, comme l'Etat n'est, à le bien prendre, que la manifestation d'une forme sociale, nous devons voir d'abord ce qu'est la société et sur quels principes elle repose.

L'homme, a-t-on dit, est un animal social (i); par nature il est fait pour vivre en société. En effet, s'il vivait isolé, sans lien avec ses semblables, il ne pourrait ni se procurer les objets nécessaires au maintien de son existence en tant qu'homme, ni prétendre à aucun progrès même matériel. L'expérience quotidienne que fait l'homme de l'exiguïté de ses ressources l'engage et le pousse à requérir une aide étrangère, le secours de ses semblables, l'appui de la société. La raison d'être de la société est donc le développement physique, intellectuel et moral de l'homme.

Et, en fait, l'humanité s'est ainsi développée, suivant des

(i) D'autres animaux sont également sociaux, tels que les abeilles, dont la société est la plus fortement organisée qui soit, les fourmis, les castors. Les animaux dont le père et la mère construisent les nids ou les terriers, et pourvoient à l'entretien de leurs petits, constituent une famille, et, par conséquent, un embryon de société. La zoologie fourmille d'exemples de l'instinct social chez les animaux.

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lois qui ne sont pas encore connues, parce que l'étude des phénomènes sociaux date d'hier seulement. Ces phénomènes naissent du contact des diverses races, de leurs rapports, conscients ou non, de leur influence réciproque, de l'évolution de chaque race et de l'action de ses chefs.

La comparaison des faits enregistrés par l'anthropologie, l'ethnographie, l'archéologie, l'histoire et la géographie, tel est le but de la sociologie, qui s'appuie également sur l'étude comparative de la morale, du droit, de Téconomie et de la poHtique. De même qu'il y a des lois qui dirigent les phénomènes physiques, il en existe d'autres dérivant de la nature même des relations humaines, véritables lois organiques, aussi certaines que les lois physiques.

Or, bien que nous ne fassions encore que commencer à les entrevoir, voici que dans l'interprétation des lois sociales nous nous retrouvons en face des deux éternels adversaires : matérialistes et spiritualistes.

Les premiers ont trouvé dans la doctrine darwinienne la forme scientifique de la sociologie et l'explication du rôle de l'humanité dans le monde. Pour eux, la race humaine est une race animale supérieure, nullement créée par l'action directe d'un créateur mystérieux, simplement produite par l'évolution lente de races animales inférieures. De légères différences entre celles-ci, leur degré plus ou moins grand d'avancement, l'influence des climats et d'autres causes ont donné naissance aux variétés de races humaines écloses distinctement les unes des autres sur les divers points du globe. L'homme, à notre époque, paraît avoir atteint l'apogée de son développement physique et la dégénérescence de la race est plutôt à craindre, mais sur ce seul point, le progrès intellectuel et moral étant indéfini. Aussi faut-il se garder de multiplier les naissances, parce que c'est s'exposer à multiplier des individus de qualité inférieure et amener ainsi la

dégradation progressive de la race. Il ne faut venir en aide ni aux incapables, ni aux imprudents, ni aux paresseux et aux vicieux, ni aux malheureux; s'ils sont réduits à la misère, c'est le résultat d'une loi générale et bienfaisante. Ils doivent disparaître, comme dans les races animales disparaissent les individus faibles, malades, mal conformés ; les plus aptes à la vie survivant seuls. Le christianisme qui prétend relever les faibles, les vicieux, les misérables est une erreur antiscientifique.

Cette assimilation de la race humaine aux races animales n'est rien moins que scientifique, et ce ne sont pas les hypothèses sur l'origine de l'espèce et sa descendance simiesque qui lui donneront plus de valeur.

Les sociétés humaines sont régies par des lois qu'ignorent les races animales. La valeur des individus ne dépend pas de leur constitution, de leur vigueur physique seulement, et leur disparition n'est pas à désirer parce qu'ils sont faibles et mal conformés. Dans ce cas, il n'y aurait place sur la terre que pour les puissants, les forts, les violents. Parmi les puissants, il en est qui doivent leur situation à l'argent ou à l'intrigue, et qui, physiquement et moralement, sont à classer parmi les inférieurs; il en est d'autres qui, dans une situation misérable, donnent l'exemple de toutes les vertus familiales et civiques. Quand la charité privée par l'aumône, et l'Etat par des lois de protection, viennent en aide à ces faibles, ils ne font pas œuvre antiscientifique, mais œuvre de justice réparative.

Il est naturel que des doctrines philosophiques aussi divergentes quant à la nature de l'homme aient, sur la nature de la société et sur ses devoirs, des théories tout opposées.

Le fondement de la société est la famille ; elle forme la première unité sociale; les familles constituent les communes, et celles-ci l'Etat.

Nous retrouvons, quant au rôle de la famille, les divergences rappelées tout à l'heure entre les deux écoles philosophiques; nous allons voir ce qu'ont fait et ce que proposent encore contre la famille certains groupes actifs du matérialisme.

La forme de la famille est déterminée par la nature même de rhomme, par le caractère de chaque sexe, par ses besoins physiques et moraux, ses instincts et ses sentiments; elle ne changera pas. Ce que l'on peut désirer, c'est une réalisation plus complète de cette forme dont l'idéal se trouve dans la donnée chrétienne du mariage.

Il est étrange et triste que l'on soit obligé de détendre l'institution familiale; à cause des tentatives de destruction auxquelles elle est exposée, rappelons qu'au point de vue moral et social, la famille rempUt un rôle dans lequel aucune autre institution ne peut la remplacer.

Elle est l'éducatrice des enfants et de la jeunesse, la moralisatrice des adultes, la sauvegarde des vertus individuelles. Pour que la société se trouve dans une atmosphère de paix et d'ordre qui lui permette de progresser, ne faut-il pas que les citoyens soient des hommes honorables et vertueux, qu'ils aient acquis au foyer paternel les vertus domestiques qui sont le fondement des vertus publiques ? Où donc mieux que dans la famille la volonté sera-t-elle dirigée doucement vers le bien, la conscience formée, les habitudes de travail, de solidarité, de dévouement acquises ? (P. Ch. Antoine.)

En outre, la famille est la dépositaire et l'organe de transmission des traditions locales et nationales d'un peuple. Par ses relations, par ses intérêts, par les habitudes, par l'amour du clocher, par la propriété, la famille adhère fortement au

sol, et sa prospérité est liée à la prospérité du pays tout

entier.

Enfin la famille est le centre de production des forces économiques. Pour satisfaire à ses besoins, l'homme est amené à travailler, et de ce travail dérivent et les capitaux et la richesse immobilière du pays. Plus la famille est composée d'hommes sobres, courageux, prévoyants, plus grande est la puissance de productivité du pays, plus grandes les ressources de l'épargne.

A ces avantages viennent se joindre ceux de l'association. La famille est le groupe de forces humaines le plus naturellement associé, le plus volontairement dévoué. L'association, c'est la fécondité; l'individualisme, c'est la stérilité.

La famille est donc, tant au point de vue moral qu'au point de vue de la prospérité matérielle d'un pays, le fondement du corps social, et il n'y a point à s'étonner que les militants du matérialisme, et j'entends par là les sociaHstes et les anarchistes qui veulent le renversement de la société, cherchent à détruire la famille.

La besogne a été commencée par les Jacobins qui, de 1789 à notre époque, ont imposé à la France la législation que nous subissons actuellement, et qui, sur certains points relatifs à la famille, est aussi antipatriotique qu'antichrétienne.

C'est ainsi que les formalités requises par la loi pour procéder au mariage sont longues, compliquées comme à plaisir, et semblent faites pour détourner du mariage. Autant, au contraire, le divorce est devenu facile ; il suffira bientôt d'un consentement. Et pour aller plus vite dans la destruction, la libre-pensée matériahste a inscrit sur son programme le remplacement du mariage par l'union Ubre. due deviendront les enfants dans ces liaisons éphémères ? Peu importe, paraît-il. Au surplus, l'union libre sera forcément stérile. Des parents qui ne savent pas s'ils seront encore ensemble

demain n'auront aucun désir d'avoir des enfants à élever, alors même que l'Etat offrirait de s'en charger.

Certains économistes reprochent aux lois de succession, au partage égal des biens, de saper l'un des appuis de la société familiale par l'émiettement des patrimoines et la dispersion des biens. Je ne saurais entrer dans cet ordre d'idées. Les enfants d'une même famille ont un droit égal aux avantages de la famille. Ce serait, maintenant surtout où dominent les principes d'égalité civile etpoHtique, bouleverser le corps social et créer des causes incessantes de discorde et de conflits que demander le partage inégal des biens, l'attribution de privilèges à l'un des enfants aux dépens des autres.

Ce n'est pas sur la possibilité de déshériter l'un ou l'autre de ses enfants, ce n'est pas sur des promesses de privilèges, ou des menaces de destitution et de misère, que doit être assise l'autorité paternelle.

Les anarchistes ont simplifié le problème en demandant la suppression des héritages, les biens devant faire retour à la nation. L'Etat seul héritier; soit ; et alors qui donc sera assez naïf pour travailler et épargner au profit de l'Etat ?

S'imagine-t-on que le travail, la peine, les privations, acceptés allègrement par le père de famille pour procurer une situation meilleure à ses enfants, seront acceptés de même quand ce sera l'Etat qui bénéficiera du travail et de l'épargne ? Chacun produira alors tout juste ce qu'il lui faut pour sa jouissance personnelle et immédiate.

Et que l'on nous dise ce que deviendrait un pays où le travail serait réduit au minimum, où, par la suppression de l'épargne, il ne serait plus fait d'accumulation de richesses. Le Parlement français n'en aura pas moins à se prononcer, comme si c'était chose sérieuse et possible, sur la suppres-

sion des héritages, et des législateurs discutent gravement sur ce moyen héroïque d'équilibrer le budget.

Il est une autre menace pour la famille dans le programme socialiste et anarchiste, c'est de vouloir enlever les enfants aux parents pour les faire instruire et élever par l'Etat, suivant les méthodes et les principes de l'Etat. Cette question des droits naturels du père sur l'éducation de ses enfants et de l'incompétence de l'Etat mérite d'être examinée à part, et le sera au chapitre de l'Enseignement.

Enfin, la législation ancienne considérait et punissait la séduction comme un délit ; en interdisant la recherche de la paternité, le Code civil a assuré l'impunité aux séducteurs et les a ainsi débarrassés de la contrainte du mariage; prime donnée à l'immoralité.

Parlerai-je d'une pratique abominable, une honte pour notre civilisation, celle qui consiste à arrêter les progrès de la maternité ? C'est ainsi que la législation d'une part, l'abaissement de la moraUté publique d'autre part, se sont unis pour diminuer la soHdité de l'édifice familial, et il reste vraiment peu de chose à faire pour arriver à ce cataclysme, rêvé par plusieurs, et dans lequel la société tout entière doit sombrer.

A la base de toute didactique sociale et politique, il faut mettre un assez petit nombre de principes essentiels, dont la discussion est inutile parce qu'ils ne reposent pas sur des preuves scientifiques. Ce sont des postulats, tel que celui qui commence tout livre de géométrie : la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre.

S'il vous plaît de ne pas admettre ce principe essentiel, fermez le livre de géométrie, il n'est pas écrit pour vous ; si

vous l'admettez au contraire, il est la clef qui vous permettra de comprendre le livre.

Il en est de même dans l'ordre social pour les vérités suivantes :

L'humanité constitue une famille dont tous les membres sont solidaires; le progrès des uns profite aux autres, les torts, ou la souffrance, infligés à ceux-ci retentissent sur ceux-là. C'est la loi de solidarité.

De cette loi découlent des devoirs et des droits réciproques entre tous les hommes ; chacun de nous a droit à la justice, et a aussi, vis-à-vis de ses semblables, un devoir de justice. C'est ainsi qu'à la base de la société se trouve la

loi de justice.

Pour la détermination de ces droits et de ces devoirs réci-r proques, et pour l'apphcation des sanctions qui en résultent, il faut la subordination de tous à un pouvoir régulateur ; d'où le principe d'autorité.

Toutefois, et malgré cette subordination nécessaire, l'homme ne perd pas ses droits au libre usage de sa raison, à la libre disposition de ses sentiments, de ses actes; d'où le

droit à la liberté.

Tels sont les principes essentiels sur lesquels repose la société ; toute atteinte portée à l'un d'eux compromet l'ordre social, et est un arrêt au progrès de l'humanité.

Loi de solidarité. — Nous avons l'habitude de ne penser qu'à nous-mêmes et de nous considérer comme le centre du monde. Nous ne jugeons guère les autres que suivant le degré d'utilité qu'ils peuvent avoir pour nous. L'homme du monde n'estime, parmi ses semblables, que ceux dont il

peut se faire des relations, un moyen d'augmenter son influence ou ses jouissances ; il ignore systématiquement les autres. L'industriel a des ouvriers ; il ne les connaît, et ne veut les connaître, que pour les relations d'atelier ; une fois la barrière de l'usine franchie, il les ignore.

Est-ce là la vérité et le devoir ?

Ne devons-nous pas considérer l'être humain qui se trouve en face de nous, non pas comme un outil, ou un instrument, ou une unité, mais comme un homme semblable à nous, d'os et de chair, et doué d'une âme immortelle comme nous, un frère dans cette humanité, et que le Christ nous a ordonné d'aimer comme nous-mème ?

Aucune parole ne contredit plus nettement notre égoïsme natif, et aucune, en vérité, n'a plus contribué à révolutionner le monde païen. Le dogme de la solidarité humaine forme le fond de la doctrine sociale du christianisme ; il a été enseigné par le Christ comme devant être appliqué directement aux relations des hommes entre eux, et il découle rationnellement de cet autre principe fondamental inscrit dans la Bible, et rappelé par le Sauveur à chaque instant de son enseignement : la Paternité divine (i).

Ce sont les Livres Saints qui nous donnent la claire et complète conception de la loi de solidarité dans la famille, dans la nation, dans la société. Nous y voyons Adam puni en lui-même et en sa postérité, les fautes des pères châtiées dans les enfants « jusqu'à la troisième génération » ; ainsi Acan lapidé avec sa famille entière pour son crime.

La solidarité poussée à ce point nous paraît injuste et

(i) M. Emile Faguet, dans son ouvrage sur le Libéralisme, écrivait récemment : « C'est certainement le christianisme qui a fondé les droits de l'homme ; je l'ai assez répété, et ce qui m'assure davantage, c'est que Taine l'avait dit avant moi, et ce qui m'assure plus encore, c'est que Montesquieu l'avait dit bien avant Taine. »

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criielle ; et cependant nous ne trouvons pas étrange que les enfants héritent de la gloire et des honneurs de leur père, nous montrons quelqu'orgueil d'appartenir à telle famille, de porter tel nom.

Il en est des nations comme des individus. Les nations ont des traditions séculaires faites des luttes et des efforts du passé, des conquêtes et des défaites, du souvenir des alliances ou des trahisons ; chaque génération subit les conséquences des fautes des générations précédentes ou profite de leurs grandeurs. L'histoire et la science s'unissent pour établir chaque jour plus indiscutablement l'interdépendance de tous les êtres, et par suite, leur solidarité nécessaire.

Rien n'est donc plus faux, plus antiscientifique et plus antichrétien que la théorie anarchiste sur la lutte des classes. Chaque classe de la société est solidaire des autres et intéressée à la prospérité des autres. La société étant fondée sur l'échange de relations continuelles d'homme à homme, sur l'échange universel et permanent des services et des produits, toutes les classes ont besoin les unes des autres, de sorte que ce qui fait prospérer l'une profite aux autres; ce qui lui nuit, leur nuit. De cette harmonie sociale il résulte que nous devons nous élever dans notre sphère et chercher à y développer toutes nos facultés, en aidant nos semblables à faire de même ; le bien général étant la résultante des efforts individuels et des efforts collectifs. La paix et l'harmonie du monde sont à ce prix.

Loi de justice. — Si étroite que l'on puisse supposer la solidarité qui devrait unir les hommes, nous ne pouvons pas espérer qu'elle suffise à régler leurs rapports entre eux, ni leurs rapports avec la société; une société dirigée par la seule loi de solidarité et d'amour est un idéal trop élevé qui ne se réalisera pas sur la terre.

II y a en effet parmi les hommes une préoccupation dominante, celle de la distinction entre le mien et le lien. Cette question se pose non pas en vertu de l'égoïsme naturel à tous, mais en raison du développemeiît de notre personnalité. Ce qui nous touche, ce qui vient de nous est comme un prolongement de nous-mêmes et nous confère des droits exclusifs de tous autres droits extérieurs. Le produit de notre intelligence, de notre travail, les conséquences de nos actes sont nôtres, et presqu'exclusivement nôtres; notre droit n'a pour limite que le droit des autres membres de la société. Il faut donc qu'un principe certain, applicable à tous, fixe le partage entre ce qui est à moi et ce qui n'est pas à moi, soit dans la conception des idées, soit dans l'élaboration des actes, soit dans la responsabilité morale ou civile, soit dans les produits obtenus, de telle sorte que Tindividu ne soit pas frustré, et que la collectivité, qui a contribué pour quelque chose aux actes et aux produits et qui assure à l'individu des avantages incontestables, reçoive sa part proportionnelle de profit ou de perte.

La justice consiste donc dans la détermination tantôt de l'égalité, tantôt de la proportionnaUté des droits.

Les hommes étant de nature semblable, ayant la même origine et la même fin, ont les mêmes droits sur tout ce qui concourt à cette fin : droit à la vie, droit au développement de leurs facultés intellectuelles, droit au perfectionnement moral, droit au bonheur. Ils ont les mêmes droits, parce qu'ils ont les mêmes devoirs. Mais si l'origine et la fin sont les mêmes, les conditions de l'existence sont bien différentes, et là, les inégalités !ipparaissent de toutes parts; de là découle la proportionnalité des devoirs et des droits.

C'est donc la justice qui est la base sur laquelle doivent se régler les rapports sociaux.

Malheureusement, l'injustice est partout, dans l'Etat et

dans les mœurs. Nous la voyons dans les lois de répression qui frappent les malheureux et qui s'arrêtent impuissantes devant les riches ; dans les lois d'exception ; dans la mauvaise répartition des impôts et des charges sociales, et aussi dans la mauvaise répartition des avantages sociaux. N'est-ce pas une injustice sociale que d'écarter des emplois publics une classe quelconque de citoyens, malgré le mérite et les droits acquits, et de confier ces emplois selon la faveur et le caprice ?

L'injustice est encore dans les mœurs qui consacrent le dédain du pauvre, le mépris du misérable, et qui réservent les honneurs et l'estime à une opulence souvent oisive ou mal acquise.

Le pape Léon XIII a signalé une injustice économique dans ce qu'il a appelé « la misère imméritée » des ouvriers, injustice qui les atteint dans les conditions de leur existence et dans la dignité de leur vie ; pauvres qui sont trop pauvres pour trouver même un emploi suffisant et gagner leur pain à la sueur de leur front.

Si les socialistes attaquent avec tant de violence le système social actuel, c'est parce qu'ils le considèrent comme fondé sur l'iniquité.

Cette revendication de la justice donne une certaine autorité à leurs théories, d'autant plus qu'à eux est due, en fait, l'initiative des principales lois d'améHoration sociale.

Tout en reconnaissant qu'ils ont raison sur beaucoup de points particuliers, je ne pense pas que leur cpnception de la justice sociale soit conforme à la nature et aux besoins de la société humaine; à mon avis, elle n'est qu'une autre forme d'injustice. Toutefois, ils n'en sont pas moins fondés à réclamer plus d'équité dans les lois et dans les rapports sociaux et à proclamer qu'il n'y a point de solidarité, ni de vraie liberté, sans la pleine réalisation de la justice.

Le principe d'autorité. — Dans la société humaine, les éléments les plus divers se coudoient et les intérêts les plus opposés se heurtent ; elle est sans cesse agitée par les passions et arrêtée dans sa marche vers un progrès qu'il lui faut acheter au prix des sacrifices les plus douloureux ; pour arriver à sa fin suprême, qui est le bonheur de l'humanité, elle a besoin du concours de toutes les bonnes volontés, de l'union de tous les cœurs, mais comment obtenir ce concours et cette union, comment mettre l'ordre dans ce désordre, s'il n'y a pas une autorité qui dirige efficacement les membres de la société et qui ramène à l'unité leurs efforts et leurs actions ?

Il faut donc que, dans toute société, quelqu'un commande, quelqu'un dirige ; là où il n'y a pas d'autorité, où tout le monde est maître, tout le monde est esclave, dit Bossuet.

Et cependant qui se permettra de commander, qui assumera Tautorité, puisque tous les hommes sont égaux et libres ? Aucun homme n'a de droits sur un autre homme ; aucun homme ne possède d'autorité par lui-même ; c'est ce que le Christ rappelait à Pilate, en lui disant : « Tu ri aurais point de pouvoir sur moi, s'il ne f avait été donné d'en haut. » Tous les hommes étant égaux et libres, l'autorité est donc en Dieu seul et vient de lui, parce que lui seul, et nul autre, n'a le pouvoir d'imposer à l'homme l'obligation morale, le devoir de conscience.

L'homme qui dispose de l'autorité n'en dispose pas en son nom propre, ni pour son propre bien, mais seulement pour le bien commun^ afin que la société dont il est appelé à diriger les membres puisse atteindre la fin pour laquelle elle existe.

De même que tout acte contraire à la raison ou au droit n'est pas un résultat de la liberté mais de la licence, ainsi

tout acte contraire aux intérêts du corps social ne relève pas de l'autorité légitime, mais de la tyrannie. C'est à la clarté de ces principes que doit être jugé le pouvoir et que doivent être déterminées ses Hmites.

Le principe d'autorité n'existe donc pas pour lui-même, ni pour ceux qui l'exercent; il n'existe qu'en faveur et au profit de ceux qui sont soumis à l'autorité. Et celle-ci n'est légitime que si elle est juste et paternelle; tels sont les caractères de l'autorité de Dieu sur l'homme, et si l'autorité humaine dérive de l'autorité divine, elle doit en reproduire les caractères. Lors donc que ceux qui détiennent l'autorité, à quelque titre que ce soit, dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre matériel, se montrent injustes, faux, malveillants, oppresseurs, ce n'est pas au nom de l'autorité qu'ils agissent ainsi, ils abusent de leur pouvoir pour satisfaire leurs passions ou leur intérêt : l'obéissance ne leur est plus due, et il est bon de pourvoir à leur remplacement, afin qu'en leurs mains l'autorité ne dégénère pas en tyrannie, au grand dommage du corps social.

Autant et plus que toute autre forme sociale, la démocratie qui a mis au premier plan de sa triple devise : lahberté, a besoin de reconnaître le principe d'autorité. Tout homme a beau être Hbre et être l'égal de tous, il est nécessairement solidaire d'un cadre social, et par là engagé" dans des rapports qui nécessitent sa subordination à une règle et à une

autorité.

Que si l'on rejette la règle et Tautorité, que si la loi peut être impunément violée, ou par des émeutiers, ou par le gouvernement lui-même, alors il n'y a plus lieu de parler de démocratie, mais d'anarchie démagogique.

Le mépris du principe d'autorité est, sous ce rapport, plus nuisible aux démocraties qu'aux monarchies, car celles-ci tiennent aux pays par d'autres liens, et notamment

par la continuité et la tradition. La République ne se soutient que par le respect de la loi, et dans un pays ou, sous le prétexte de liberté, il n*y a plus d'obéissance, tout est livré au désordre et la République est bien compromise.

L'autorité se manifeste sous trois formes : la propriété, la loi^ la morale; c'est-à-dire la forme personnelle, la forme sociale, la forme universelle et éternelle.

La propriété est l'autorité sur les objets, le droit d'en user, et, pour certains juristes, d'en abuser. La loi est, pour les sociétés, le droit de disposer des personnes, en leur imposant des contraintes et des impôts. La morale, qu'elle soit enseignée par les philosophes ou par les prêtres, est la mainmise sur le plus intime de l'homme, sur sa conscience, pour lui faire accepter l'idée de devoir, et par conséquent de soumission. 11 y a toutefois cette différence entre la loi et la morale, que la loi n'est pas l'objet d'un choix libre et qu'elle s'impose, tandis que l'autorité de la morale peut être discutée point par point, acceptée ou rejetée.

L'autorité que donne la propriété est exercée par celui qui possède ; l'autorité qui dérive de la loi est exercée par ce que l'on appelle l'Etat, le Gouvernement, les Pouvoirs publics ; l'autorité morale est exercée par quiconque enseigne.

L'autorité civile et l'autorité spirituelle ne doivent pas être réunies dans la même main, sous risque de voir le pouvoir civil fausser la morale à son profit, et l'autorité morale abuser du pouvoir de coercition, qui est le propre de l'autorité civile, pour imposer ses dogmes.

Double tyrannie qui pèserait à la fois et sur les corps et sur les consciences.

Le droit à la liberté. — La liberté est la condition nécessaire de nos actions. Ou nous agissons librement, comme le prétendent les spiritualistes, et alors nous sommes res-

ponsables; ou nous sommes contraints, déterminés, comme le déclarent les matérialistes, et alors nous ne sommes pas responsables. L'on ne voit pas bien ce que pourrait être une société d'irresponsables ; ce n'est plus une société ; c'est un groupement. A des irresponsables on peut bien imposer une contrainte physique, des règlements d'ordre matériel, mais on n'impose pas une loi morale; on ne leur parle pas de mérite et de démérite, de vice et de vertu, de punitions et de récompenses. Nous avons déjà vu comment des docteurs de l'école matérialiste sont amenés, par la logique même, à rayer du dictionnaire les mots crime et délit, pour les remplacer par le mot maladie, et comment ils proposent aussi de remplacer la prison par l'hôpital.

Il est impossible de deviner ce que pourrait être la société anarchique de l'avenir, basée sur un matérialisme aussi complet, eùt-il les allures les plus scientifiques; il est certain qu'elle ne pourrait pas fonctionner, ni même se constituer, précisément parce qu'elle ne reconnaîtrait pas à ses membres la liberté morale, et que sans liberté il n'y a pas de société.

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