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grands et des plus puissants peuples du monde à oublier tous sentiments de modération et d'humanité pour poursuivre à fond une guerre exterminatrice contre une petite nation faible et abandonnée de tous.
En cette occasion, l'Angleterre a dévoilé la faiblesse de sa moralité publique.
L'Allemagne n'a pas beaucoup plus de motifs de se glorifier. Nous avons vu que la conquête de l'Alsace a été amenée par un mensonge impudent ; précédemment, la conquête des Duchés avait eu le caractère d'un acte de brigandage. Depuis, l'Allemagne, arbitre de l'Europe, n'a fait servir sa toute puissance qu'à couvrir et permettre les odieux massacres d'Arménie. L'empereur allemand a sans cesse à la bouche le nom de Dieu; il prêche comme un pasteur; et cependant c'est grâce à sa complicité morale que le sultan a pu faire égorger 300,000 chrétiens,, puis continuer d'en faire égorger en sourdine. L'Europe n'est pas intervenue par le fait de l'empereur allemand.
Fausseté, hypocrisie, charlatanisme, maquignonnage, aucune trace de morahté et d'esprit chrétien.
La moralité protestante n'est donc point supérieure à la moralité catholique.
Et, en France même, sous quel aspect le Protestantisme se présente-t-il à nous ? Il nous apparaît de moins en moins comme une religion, et de plus en plus comme un parti politique, dont la fraction dite libérale suit le sillage de la Franc-Maçonnerie.
Le conflit entre les deux formes reHgieuses n'est donc pas restreint à une lutte entre deux écoles théologiques, il se
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fait sentir dans toutes les branches de l'activité sociale. Notre vie- publique en reçoit le contre-coup, et l'on peut dire, en toute vérité, que la question religieuse est au fond de toutes les questions qui divisent le pays.
Les protestants, et avec eux les rationalistes, les nitellectuels, les politiciens et tutti quanti, reprochent aux catholiques de ne pas aimer l'esprit moderne fait de liberté et de tolérance réciproque; ils affirment l'incompatibihté absolue entre les aspirations de l'humanité et la contrainte chaque jour plus grande que l'Eglise impose à l'intelligence des hdèles par la définition de dogmes nouveaux et macceptables • ils relèvent dans le Syllabus, notamment, des propositions d'une telle intransigeance qu'elles démontrent le divorce qui s'est opéré, disent-ils, entre l'Eglise et la société contemporaine; enfin l'attitude des catholiques dans les questions politiques, leur opposition aux idées républicaines et démocratiques obligent aies considérer comme des ennemis et à les combattre par tous les moyens légaux et extra-légaux.
Reprenons ces reproches un à un.
L'esprit moderne, nous dit-on, est fait de liberté et de tolérance et l'Eglise devrait se l'assimiler. C'est une afErmation qui reste à prouver.
Les protestants qui se réclament de toutes les libertés : liberté philosophique, liberté politique, liberté économique n'en ont oublié qu'une dans les pays où ils sont les maîtres : la liberté rdigieuse. Partout où ils l'ont pu, ils ont évincé les catholiques et ils les ont souvent persécutés. Certes eux-mêmes ont été victimes de violentes persécutions, mais les représailles ne doivent pas s'éterniser pendant des siècles, et, au commencement du xx' siècle, nous voyons que, dans les Etats protestants, il est des fonctions interdites aux catholiques, non parce qu'ils sont
incapables, ou personnellement indignes de les remplir, mais parce qu'ils sont catholiques.
Nous ne pouvons pas oublier non plus les applaudissements des protestants à l'exode de nos religieux préférant s'exiler plutôt que se soumettre aux exigences arbitraires d'un ministère notoirement hostile. N'est-ce pas avec l'encouragement des protestants que sont prises toutes les mesures propres à décatholiciser, et par là même à déchristianiser la France ?
Les catholiques ont, très légitimement, vis-à-vis du régime auxquels ils sont soumis les sentiments que leur suggère le caractère de ce régime. Il leur est bien permis de ne pas s'enthousiasmer pour une Société, pour un Pouvoir, qui les traite systématiquement avec dédain et avec hostilité, qui leur jette à la tête des injures comme celle-ci, que nous devons, entre tant d'autres, au plus brillant de nos hommes d'État^ Gambetta : « Nous apphquerons aux catholiques la légalité jusqu'à ce qu'ils en crèvent. »
Les catholiques ont bien le droit de se défier d'un état d'esprit soi-disant libéral dans lequel on voit des intellectuels, comme ceux de la Revue Blanche et de la Revue de Métaphysique et de Morale, demander, au nom de la philosophie, la suppression du catholicisme, l'exclusion, même violente, de toute religion qui se rnanifeste au dehors par des livres et des costumes.
Si c'est là l'esprit moderne, si c'est là la liberté et la tolérance dont il est fait, nous sommes payés pour nous en méfier. L'Eglise refuse, avec raison, de s'identifier avec lui, car c'est un très vieil esprit d'orgueil et de tyrannie.
Elle n'est pas sur la terre pour se laisser guider par l'esprit de l'homme et se faire la servante, tantôt de l'absolutisme royal, tantôt des libéraux et des démocrates, tantôt des philosophes et des savants, tantôt des fureurs jacobines
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et des foules en délire. Sa mission consiste, au contraire, à ouider Tesprit humain dans ses variations et ses évolutions, en lui rappelant sans cesse les enseignements invariables de Tesprit de Dieu. A-t-elle rempli cette mission ? Qu'on nous dise quelles sont les vérités qu'elle a définies, puis contredites ; quelles sont les erreurs qu'elle a condamnées, puis
adoptées ?
Aussi, et c'est le second reproche que j'ai à examiner, je ne suis point en peine de comparer les aspirations de l'humanité toujours en mouvement, toujours en quête de jouissances et d'acquisitions nouvelles, toujours à la recherche d'un progrès indéfini et illimité, avec l'immutabilité (i) dogmatique de l'Eglise et avec la contrainte intellectuelle croissante qu'elle impose aux siens.
Je dis aux siens, car ceux-là seuls ont qualité pour se plaindre de la contrainte qui la subissent, et je ne comprends pas comment les dogmes anciens et nouveaux excitent tant dUndignation chez des hommes qui, ne faisant pas partie de l'Église, devraient être pour le moins indifférents à des règles et à des prescriptions qui ne les touchent point.
Les vérités scientifiques, celles du moins qui nous viennen t des sciences expérimentales, ne sont ni précises, ni durables : il suffit d'une découverte nouvelle pour les mettre à mal. Elles durent cent ans, disait Arago. Comment fonderait-on une religion et une morale sur de pareilles données.
(I) Il faut distinguer, dans le dogme, la substance, qui est d'origine divine, de la formule dogmatique, qui est de contexture humaine, et par conséquent relative et madéquate à son objet. Elle a évolué dans sa préparation; une fois fixée par la définition, elle devient immuable ; mais, ce qui n'est pas immuable, c'est la conception qu'en ont les générations successives. Qui pourrait dire comment sera comprise et appliquée, dans deux cents ans, la formule nouvelle et encore inachevée, de l'infaillibilité pontificale? Par là s'explique comment l'Eglise accepte la loi d'évolution et le progrès dans l' intelligence de la vente religieuse.
La morale courante fondée sur la loi naturelle ne change pas; qiielles que soient les évolutions des sciences, il n'y a pas un iota à modifier au Décalogue.
La morale de la perfection, fondée sur l'enseignement du Christ, n'a pas à tenir compte davantage des progrès de la science; elle lui est indépendante et supérieure. « Le Ciel et la Terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas » . C'est sur ces paroles du Christ que repose l'immutabiHté du dogme.
C'est une erreur inexplicable de Ja part de certains savants de reprocher à la science religieuse l'intolérance et l'intransigeance de ses dogmes. Mieux que d'autres, ils doivent comprendre que la vérité est impersonnelle, au-dessus de toute transaction possible. Ils oublient que la science, dont ils se réclament, procède exactement comme la religion.
Les sciences positives sont intolérantes et intransigeantes; intolérantes, en ce qu'elles classent immédiatement parmi les malades et les fous quiconque ne s'incline pas devant les résultats acquis; intransigeantes, en ce qu'elles ne font et ne peuvent faire aucune concession.
Et là môme est la force de la science. Si elle admettait les transactions, les maquignonnages ou encore les incohérences d'une libre pensée scientifique, quelles garanties offrirait-elle à l'esprit humain ?
Elle s'appuie sur l'immutabilité des lois de la nature. C'est son dogme à elle, dogme fondamental et nécessaire, car s'il n'y avait pas de lois immuables dans la nature la science serait réduite à l'étude des phénomènes sans pouvoir rien en conclure; science sans issue; et, comme le dit M. Brunetière, « le progrès ne serait qu'une stérile agitation de l'esprit à la recherche d'une vérité qui le fuirait toujours ».
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La science et la religion sont bâties sur le même fondement; toutes deux, illibérales, ne reconnaissent d'autre droit à l'individu que celui de coopérer de toutes les forces de son intelligence et de son cœur à toute œuvre de vérité et de justice.
Quant aux dogmes nouveaux, il y en a deux. L'un regarde exclusivement la vie mystique de l'Eglise; les rationalistes n'ont pas à s'en occuper. Je veux bien reconnaître que la forme insolite dans laquelle il a été proclamé a été pour quelques-uns, et notamment pour des protestants éclairés, comme une pierre d'achoppement. Pie IX s'est donné kl gloire de faire cette proclamation seul, et sans le concours d'un Concile, mais non point sans le concours de l'Eglise. Il a eu soin de préciser qu'il s'appuyait sur la tradition et sur l'assentiment de tous les évêques; il était donc Torgane de l'Eglise du passé et de l'Eglise du présent, et aucun dogme n'a été accepté avec plus de piété.
En ce qui concerne le dogme de l'infaillibilité pontiticale, je comprends qu'il soit une cause de récriminations améres, d'autant plus qu'il a donné lieu de la part de certains théologiens à des exagérations manifestes. L'Eglise saura y mettre ordre. Mais, ce qui exaspère les rationalistes, ce n'est point encore tant le côté dogmatique de l'infaillibilité que les conséquences sociales du dogme.
Il a été imposé en effet par les nécessités sociales; il répond au besoin de vivre naturel à toute société. La nature procure aux animaux malades les plantes qu'ils vont chercher d'instinct et qui les guérissent; aux sociétés malades l'Eglise procure comme naturellement, et par suite d'une évolution normale, les principes de guérison et de salut.
Nous sommes divisés, émiettés à l'infini, désagrégés en poussière d'hommes par les doctrines individualistes, l'Eglise nous offre le spectacle d'une société fortement unie,
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SOUS un chef unique. Nous flottons au hasard des doctrines imprécises, emportés par un vent de septicisme et de négation, l'Eglise nous oppose un docteur, juge souverain des doctrines, souverain aflirmateur de la Vérité.
De la liberté des doctrines nous sommes passés à la liberté des actes, au mépris de toute règle, au règne de la force, à l'anarchie sociale; l'Eglise nous répond par la diminution de la liberté chez elle-même, et par la proclamation du principe d'autorité; elle nous dit que la liberté en ellemême, la liberté absolue, est un élément de dissolution pour les sociétés et qu'elles ne peuvent subsister par la liberté sans une autorité qui la règle. Et ses membres se soumettent à l'autorité, prêchant ainsi d'exemple.
La Raison n'a rien à y perdre; la société a tout à y
gagner.
Car la soumission à une autorité absolue, iniaillible, n'aura point, pour l'Eglise, l'inconvénient de supprimer toute Hberté, toute spontanéité chez ses membres, ni pour la société, l'inconvénient non moins grand de former l'esprit des catholiques à une servilité continuelle de l'intelligence et de la volonté, à une métiance instinctive des institutions libres et du libre examen nécessaire au développement de la
science.
En aucune façon. L'autorité doctrinale n'est pas une tyrannie qui détruise toute spontanéité. Si nous voyons cette spontanéité diminuer chez nous, cela tient à des causes particuHères et locales. Si, par exemple, l'épiscopat français montre vis-à-vis de Rome des dispositions à une sujétion que Rome même regarde avec quelque dédain, il n'en est pas de même de l'épiscopat d'autres pays qui ont su mieux se maintenir et dans les traditions catholiques et dans les traditions nationales.
Evêques, prêtres et tidèles se sont accoutumés à avoir les
yeux sans cesse tournés vers Rome pour demander ce qu'ils doivent penser et ce qu'ils doivent faire. A force d'exalter le pasteur suprême, à tout propos et hors propos, l'on perd de vue l'autorité des pasteurs immédiats, lesquels ne sont plus que des fonctionnaires. Cet état d'esprit a été soigneusement entretenu par les Congrégations, mais l'inconvénient, encore une fois, n'est guère sensible qu'en France, et Rome même saura y apporter le remède.
Ce serait mal comprendre l'Eglise que la considérer comme une machine dont toutes les parties sont mues du centre par un moteur unique. « En dépit de la concentration graduelle de tous les pouvoirs en une seule main^ TEglise demeure un corps vivant, composé de membres et d'organes vivants qui, d'une extrémité à l'autre de ce corps gigantesque, conservent cette grande chose, la spontanéité
de la vie Rome n'est pas le moteur, d'où tout part,
c'est le centre ou tout aboutit et qui coordonne tous les mouvements. » (Anatole Leroy-Beaulieu).
Enfin, j'en viens au reproche que j'ai formulé en dernier, celui qui a trait à la soi-disant désaffection des catholiques pour les institutions libérales et à leur attitude dans les questions politiques. Cette attitude, la mauvaise foi avec laquelle on l'a interprétée, les malentendus multipliés à plaisir, les divisions inévitables qui en ont été la conséquence ont été exposés d'une manière magistrale, par M. G. Fonsegrive, dans ses divers ouvrages, et notamment dans La Crise sociale. Je me borne à résumer, et, le plus souvent, avec ses propres termes, les arguments par lesquels il a si bien montré que les catholiques, loin d'être réfrac-
taires aux idées modernes, n'ont aucun effort à faire pour s'y rallier.
La forme extérieure et tangible sous laquelle se présentent les idées modernes pour la masse d'un peuple est la forme républicaine. Or, la République n'est pas seulement un mot, une étiquette, qui permet à un parti, à une secte, à quelques aventuriers, d'exploiter, sur une dénomination acceptée de la majorité, un régime de centralisation et d'essence monarchique; l'acceptation de la forme républicaine entraîne l'acceptation de certains principes, de certains moyens de gouvernement, et par conséquent d'un certain
esprit.
Le premier de ces principes est la substitution du principe d'élection au principe d'hérédité. Sans entrer en ce moment dans la discussion des avantages que présentent ces deux systèmes, observons seulement que le système héréditaire est destiné à disparaître à mesure que les peuples avancent en civiHsation, et en vertu de la loi universelle qui fait passer toutes les actions humaines du domaine irréfléchi de l'instinct au domaine délibéré de la réflexion et du choix. La forme républicaine marque, en soi, un état social plus avancé que la forme monarchique absolue; les citoyens d'une République représentent un état de l'humanité supérieur à celui des sujets d'un autocrate ; ils jouissent de plus de liberté et de plus d'autorité; ils participent plus directement à la vie nationale ; ils ont, par conséquent, plus de responsabilité, donc, plus de valeur morale.
Constatons, en passant, que l'Eglise, qui est une société complète, dotée d'un gouvernement régulier, n'est jamais passée par la forme héréditaire et monarchique, mais que, chez elle, l'autorité dérive de l'élection. La magistrature suprême a été, dès la première heure, fondée sur le principe électif, et c'est à ce principe que les catholiques français
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devront revenir lorsqu'ils voudront voir l'influence religieuse se développer dans le pays. L'élection des évêques par les fidèles, ou par les chapitres, redonnera à l'épiscopat une valeur intellectuelle et une autorité morale qu'on ne peut attendre de nominations faites par un Napoléon P*" ou par un vulgaire chef du bureau des Cultes.
Il faut aller jusqu'au bout du principe et reconnaître que si Tesprit moderne et l'Eglise reconnaissent la légitimité du pouvoir issu de l'élection, si tout citoyen, comme tout fidèle qui a les qualités requises, peut nommer un citoyen aux fonctions les plus augustes, celles de législateur ou de juge ou de magistrat suprême, tout citoyen a lui-même le droit de prétendre à ces fonctions. Il nomme, donc il peut être nommé.
C'est ce qu'affirme la Déclaration des Droits de l'Homme, stipulant, dans son article 6, que tous les emplois de l'Etat sont également accessifs à tous, « selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. » Cette conception de l'égalité naturelle de tous les hommes, qui est la base du régime démocratique, c'est encore TEgUse qui, la première, l'a mise en pratique, et la réalise encore de nos jours.
Elle enseigne d'abord le principe fondamental du Christianisme social que tous les hommes sont égaux devant Dieu, et que tous, avec l'aide de sa grâce, qui ne leur fait jamais définit, doivent également prétendre à la sainteté. Dieu ne fiait pas acception des personnes ; pour lui, la naissance n'est rien, ni la fortune, ni la dignité; seule vaut la vertu, seul vaut l'efi^ort que fait l'homme pour rempHr son devoir, pour accomplir sa fonction, dans le domaine de la conscience et dans le domaine social. Est-il un principe plus démocratique ?
De plus, l'Eglise ne tient aucun compte de la naissance
séculière des prêtres ou des religieux ; elle choisit ses pontifes et ses évêques dans tous les rangs sociaux. Les ordres religieux élisent de même leurs chefs sans avoir égard à autre chose qu'à leurs quahtés et leurs mérites personnels. Si le Christianisme a été une grande école d'égalité, l'Eglise catholique a été la plus grande institution démocratique qui ait jamais existé
Le principe de l'élection entraîne avec lui, pour le régime moderne, le droit et le devoir de former le sens social des électeurs, de leur donner les idées et les sentiments dont est constituée la conscience nationale; de développer en eux l'intelligence des choses, des idées, des partis entre lesquels il est appelé à choisir, le jour du vote.
Dans une monarchie héréditaire^ où il n'y a qu'un roi et des sujets, le roi seul est citoyen, lui seul, et les siens, ont besoin de recevoir une formation intellectuelle et morale appropriée à leur fonction ; mais, à mesure que la monarchie devient parlementaire, c'est-à-dire qu'elle incline vers la République, à mesure que le sujet s'achemine à la dignité de citoyen, le devoir social devient plus complexe, la formation sociale plus minutieuse à la fois et plus nécessaire. La monarchie exige et peut se contenter de l'obéissance extérieure ; la République exige un assentiment intérieur, une volonté sans cesse renouvelée de respecter l'ordre . La monarchie est une puissance d'ordre mécanique et matériel, la République est, en plus, une puissance d'ordre spirituel et moral; elle nécessite donc une instruction civique d'une nature particulière, une formation spéciale du
citoyen.
Là encore le régime moderne se retrouve d'accord avgc l'Eglise, qui a toujours revendiqué le droit de former l'âme sociale du chrétien, en tant que chrétien, et de surveiller cette formation.
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On voit donc par là, que notre troisième République a eu raison d'introduire dans le programme scolaire une instruction civique et morale, et les républicains ont raison de soutenir que la loi d'obligation scolaire, avec l'enseignement civil et moral qu'elle édicté, est une loi essentiellement républicaine, et, en ce sens, intangible, c'est-à-dire que la République ne saurait l'abandonner sans se renier elle-même et travailler à son suicide.
Mais, on voit aussi que l'idée nationale, et, à plus forte raison, l'idée rnoraleet sociale, n'est nullement en opposition avec l'idée religieuse, et plus spécialement avec l'idée catholique. Car il est de l'essence de la religion d'apprendre à l'homme ses devoirs, de le renseigner sur ses droits, et de lui rendre sacrés les uns et les autres en les faisant reposer sur l'idée éminemment sainte et vénérable de la législation divine.
Il est encore de l'essence du catholicisme de considérer en l'autorité la fonction et non la personne; toute son économie sociale est identique sur ce point à l'économie républicaine; tout pouvoir catholique est indépendant des personnes qui l'exercent; c'est toujours à la loi religieuse et jamais à un homme que l'on obéit, de même qu'en République personne ne doit jamais être sujet que de la loi.
Le catholicisme, en développant chez le fidèle l'esprit d'obéissance, ne l'asservit pas; mais bien loin de l'asservir, il lui apprend à discerner l'autorité légitime, à se tenir debout devant toutes les tyrannies, comme aussi à accepter avec souplesse les ordres légitimes de l'autorité. Et cette discipline d'obéissance n'est nulle part plus utile que dans une République où l'ordre ne peut être maintenu que par la bonne volonté concertante des citoyens libres. Si d'ailleurs il est vrai, comme personne ne le conteste, que les disciplines morales du catholicisme excellent à produire la maîtrise de
soi-même, la liberté intérieure en face de l'esclavage des passions, tout dans le catholicisme, notion de l'autorité, conception de l'obéissance et discipline intérieure, concorde avec ce qu'exige l'idée, l'essence de la République. Et par conséquent il n'y avait aucune nécessité pour la République à proscrire des écoles les maîtres et les idées -catholiques.
« Le catéchisme, loin de s'opposer au manuel d'instruction civique, peut et doit faire avec ce dernier très bon ménage, et, pour qui sait voir, le manuel n'est qu'une spécialisation appropriée des principes généraux qui se trouvent dans le catéchisme ». (G. Fonsegrive.)
Lors donc que certains républicains proscrivent le catholicisme, exilent les prêtres, interdisent aux fonctionnaires les pratiques religieuses, ils ne le font pas, quoiqu'ils disent, en tant que républicains, et la défense républicaine est plutôt compromise par leur manière d'agir; ils le font en tant que matérialistes et athées, pour lesquels le but à poursuivre est la suppression de toute morale gênante. Dieu les gêne, ils suppriment Dieu et quiconque le représente.
Parlant de la Déclaration des Droits de l'Homme, Victor Cousin en disait que c'est la page de raison et de justice la plus grande, la plus sainte, la plus bienfaisante qui ait paru depuis l'Evangile.
Aucune page de notre histoire ne montre mieux l'infiltration des sentiments chrétiens dans l'âme française, encore bien qu'assurément il n'entrait pas dans les intentions des législateurs de la Constituante de formuler une Constitution basée sur les principes chrétiens. Ils l'ont fait cependant, et si les principes qu'ils ont mis à la base de notre droit public
sont conformes à la foi catholique, n'est-ce pas la preuve qu'il n'y a aucune incompatibilité entre le christianisme et l'esprit moderne ? Ost parce que l'un et l'autre se sont harmonieusement développés, côte à côte, le long des siècles, qu'aujourd'hui, malgré des préjugés contraires, malgré les récriminations des réactionnaires et des révolutionnaires, nous saluons dans la Déclaration des Droits de l'Homme la plus solennelle protestation du droit des peuples opposé à la théorie du droit divin des rois, et la proclamation de cette liberté complète pour laquelle il semble que, même après plus d'un siècle, nous ne soyions pas encore mûrs, puisque nous ne savons pas encore la distinguer de la licence.
Montrer la corrélation des principes de la Déclaration avec les principes chrétiens demanderait tout un volume; laissons de côté la théorie, et reconnaissons qu'au point de vue pratique, malgré les anathèmesdes théologiens qui, à la suite de J. de iMaistre, ont traité les principes de 89 de sataniques, ils nous sont aujourd'hui une utile sauvegarde, et, plus que toute autre association de citoyens, l'Eglise est intéressée à leur maintien.
L'Eglise, en effet, était autrefois protégée par le pouvoir, elle faisait corps avec lui; elle considérait cette situation comme privilégiée; nous considérons, nous, que c'était pour elle une cause de faiblesse et de corruption; en tous cas, l'Eglise se trouve maintenant face à face avec la société démocratique qui, non seulement par nature, ne reconnaît pas de privilèges, mais qui éprouve une jalousie inquiète et soupçonneuse, une défiance particulière de toute société, comme de tout individu, qui pourrait prétendre à l'hégémonie. C'est l'instinct de conservation qui lui inspire ce sentiment.
Or, s'il est une société qui puisse justifier cette défiance jalouse, c'est bien TEglise avec son organisation puissante et
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disciplinée, avec Tinfluence immense que lui donne son sacerdoce et ses quarante mille chaires, avec l'esprit dominateur de son clergé qui, habitué par sa fonction même à dogmatiser sur les questions les plus élevées qui puissent occuper l'esprit humain, est toujours disposé à parler avec autorité sur les questions contingentes de la politique et de l'économie sociale.
« L'Eglise, dit l'abbé Brugerette, est donc un obstacle que l'Etat rencontre sur son chemin, et comme il ne peut se flatter de la gagner tout à fait, de la conduire jusqu'au bout de sa volonté, il se trouve dans la nécessité ou de se faire obéir par l'Eglise ou de limiter les droits de la puissance rivale. (Quelles garanties restent alors à TEglise si elle ne va les chercher dans sa part légitime et inattaquable de la liberté commune ? Elle doit donc s'appliquer à maintenir fermes les principes d'un droit qui peut seul, de nos jours, l'abriter contre les caprices des gouvernements et les passions des partis. On est toujours fort sur le terrain des libertés communes contre les abus d'un pouvoir arbitraire. »
C'est ce qu'avait si bien compris Lacordaire lorsqu'il s'écriait, dans l'Oraison funèbre d'O'Connell : « Catholiques, entendez-le bien, si vous voulez la liberté pour vous, il vous faut la vouloir pour tous les hommes et sous tous les cieux. Si vous ne la demandez que pour vous, on ne vous l'accordera jamais; donnez-la donc là où vous êtes les maîtres, afin qu'on vous la donne là où vous êtes esclaves. »
Et, sachons le reconnaître, si aujourd'hui une sorte de persécution inique sévit sur certaines fractions de l'Eglise catholique, en France notamment, si des congrégations religieuses sont supprimées et exilées, c'est parce que les principales d'entre elles ne paraissent pas reconnaître le droit social nouveau issu des principes de 89 ; c'est parce que cette partie du clergé, s'appuyant à l'excès sur le principe
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d'une autorité restrictive de toute liberté, se montre ainsi hostile à l'idée démocratique, c'est parce que s. des prêtres ont béni en 1848 des arbres de la Liberté, et s'ils chantent le Domine salvam fac Rempublicam, on les suppose désireux de chanter le Te Deum d'une restauration monarchique; c'est enfin parce que l'on a encore dans les oreilles ce mot immoral prêté à un écrivain catholique, Louis \ euiUot : « Nous vous demandons la liberté au nom devos principes : nous vous la refusons au nom des nôtres. »
Il y a en tout cela, une sorte d'équivoque qui explique en partie le' malaise pénible dans lequel se débat i'Eglise au mi- L de notre société démocratique. Que la Déclaration des Droits de r Homme soit incomplète, cela est certain; elle offre des imperfections et des lacunes ; sur certains points elle prête à des réserves, mais elle n'en est pas moins pénétrée de l'esprit chrétien. Le respect de ses principes est une garantie pour les droits de la société religieuse auss, bien que pour ceux de la société civile.