u'est-ce donc que la liberté
Pour beaucoup de gens, c'est le pouvoir de tout dire et de tout faire dans une indépendance absolue, sans être contraint d'agir, ou empêché d'agir, par aucune autorité. Pour eux, la loi ne doit avoir d'autre objet que de permettre aux hommes de développer complètement leur- personnalité, leurs facultés, leurs ressources; l'intérêt personnel est le mobile unique de l'activité humaine; la liberté individuelle absolue est le grand, le seul élément de progrès, d'harmonie et de paix sociale. Le pape Léon XIII n'a-t-il pas appelé la liberté : le don naturel le plus excellent ; elle est donc le
bien par excellence, celui auquel il faut sacrifier tous les autres (i).
Cette théorie est celle de Técole libérale ; elle n est pas la nôtre, bien que nous aimions la liberté et que nous y tenions, à régal de n'importe qui. La liberté pour la liberté est une chimère, parce que la liberté n'est pas un but, mais un moyen. Nous ne sommes pas libres pour le plaisir d'être Hbres, mais parce qu'étant libres, et conséquemment responsables, nous donnons à nos actions une valeur morale qu'elles n'auraient pas sans la liberté.
Nous sommes libres d'agir, mais dans l'ordre du bien, dans le sens de l'obligation morale et du devoir; quand nous agissons en sens contraire, nous n'usons pas de la liberté, nous en mésusons. Est-ce en vertu de la liberté, et parce qu'il aie droit d'en user de la sorte, que le voleur s'approprie le bien d'autrui, que l'incendiaire le détruit, que l'assassin tue ? La bombe de l'anarchiste est-elle aussi le résultat d'un usage légitime de la liberté ?
Mais voilà, ce mot de liberté exerce une telle fascination sur les esprits, et on l'a tant mis en avant à tout propos et hors de propos, qu'un grand nombre de personnes ne peut pas comprendre que l'usage de la liberté est strictement subordonné à la raison et à la conscience. Il est encore subordonné aux nécessités de la vie sociale et civile, et limité étroitement par les droits des autres membres de la société.
Il n'est pas de problèmes auxquels ne se surajoute celui de la liberté ; les plus importants sont ceux de la liberté de conscience, de la hberté politique et de la liberté économique.
Par liberté de conscience l'on entendait autrefois la liberté de suivre un culte plutôt qu'un autre, ou de n'en pas suivre
[i) Voir ce qu'il faut entendre par liberté, page 62.
du tout; Ton veut dire maintenant que la société civile ne se reconnaît plus le droit de contrainte sur les croyances métaphysiques ou théologiques, tout en leur laissant leur influence naturelle sur l'existence personnelle et domestique. La liberté de conscience retire aux métaphysiciens et aux théologiens la possibilité de recourir à l'autorité légale, Ji l'empire de la force, pour faire prévaloir leurs principes, mais il leur reste l'autorité morale que donne la persuasion. L'Etat, n'ayant pas qualité pour décider où est la vérité parmi les dogmes et les cultes divers, a renoncé au droit d'en imposer aucun, comme au droit d'en interdire et d'en punir aucun. '
Toutefois, et bien que les opinions et les croyances soient libres, là encore la liberté n'est pas illimitée et ne peut aller jusqu'à la licence ; il est telles opinions dont l'Etat ne peut se désintéresser puisqu'elles aboutiraient à sa ruine; dans aucune société bien organisée l'apologie du vol et de l'assassinat ne sera tolérée, dans aucune l'on ne permettra de mettre l'immoralité en honneur ou de prêcher la haine entre citoyens. Les Etats où se passent de tels désordres ne sont pas mûrs pour la liberté, mais pour la servitude.
Ce que l'on entend par libertés politiques est bien confus et bien variable ; les uns voient la liberté dans l'abstention et l'annihilation de l'Etat qu'ils réduisent à n'être qu'un gendarme désarmé; les autres font intervenir l'Etat dans toutes les questions et sont prêts à sacrifier à sa toute puissance presque toutes leurs libertés, pourvu que leurs adversaires n'en aient aucune.
C'est là le propre des partis de s'imaginer qu'il y a toujours assez de liberté là où ils sont les plus forts. La liberté n'existe au contraire que lorsqu'aucun parti n'est assez fort
pour dominer les autres. La terreur n'est, du reste, nulle-