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LA DÉMOCRATIE

Ce mot Démocratie excite chez beaucoup d'entre nous des idées et des sentiments contradictoires. Nous sommes encore trop imprégnés d'esprit et d'habitudes monarchiques pour juger sainement le régime nouveau. Pendant plus de dix siècles, les cerveaux en France ont été formés au respect religieux de l'autorité royale; nous-mêmes nous avons vu la monarchie, sous une forme moins absolue mais toujours ferme dans l'exercice de ses prérogatives, occuper les trois quarts du xix^ siècle; aussi, tout en chantant des airs de bravoure sur la liberté, il semble que nous nous sentions encore sous la contrainte de l'autorité.

Les institutions sociales de la grande Révolution sont passées, il est vrai, dans les mœurs ; nous considérons comme une conquête légitime et durable ces principes qui sont la base de notre droit public : la souveraineté nationale, l'accès à toutes les fonctions sans distinction de naissance^ la laïcité des pouvoirs, l'égalité civile, le partage égal des héritages, la liberté religieuse, la liberté de la presse, le droit de réunion et d'association, et tant d'autres biens auxquels nous tenons tant, que nous regardons toute atteinte qui leur est portée, comme un crime social.

Mais en même temps nous avons les yeux grands ouverts

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sur les fautes et les abus du régime démocratique, nous nous en méfions instinctivement, oubliant que ces fautes ne sont pas tant celles du régime lui-même que des hommes et des partis qui président à son application.

Et l'instinctive méfiance va à ce point que, chaque pas en avant dans l'évolution logique des principes de 1789 nous fait pousser des cris, comme si la France était en péril. Pourquoi en est-il ainsi, si ce n'est parce que nous ne comprenons pas encore l'exercice de la souveraineté nationale et de la Hberté? A dire vrai, la démocratie n'est pas encore organisée, et nous n'avons d'elle que l'étiquette. Ce som les institutions napoléoniennes qui nous régissent; les monarques soi-disant constitutionnels du xix« siècle les ont soigneusement conservées; les libéraux, lorsqu'ils ont été au pouvoir, n'ont pas eu le courage de les adapter aux besoins nouveaux, et actuellement les Jacobins se garderaient bien de rien modifier à ce merveilleux instrument de domination.

Il existe ainsi entre les mots et les choses, entre les déclarations publiques et la réahté, entre les théories et les mœurs, un désaccord permanent qui est l'une des causes du

malaise social.

Les uns s'imaginent que la démocratie est le synonyme de liberté iUimitée, et comme ils ne reconnaissent point de limites, ils se montrent capables de tous les excès; les autres, quahfiés de réactionnaires, parce qu'ils cherchent à réagir contre des tendances qu'ils jugent antinationales et antisociales, ne savent point comprendre un mouvement qu'ils auraient dû avoir à cœur de diriger, et ils usent leurs forces

dans une lutte stérile.

Des esprits éminents comme MM. Benoist, Fonsegrive et d'autres, s'appHquent à montrer comment la Démocratie devrait s'organiser, mais qui donc écoute les sages à l'heure où souffle le vent des tempêtes populaires ?

« La Démocratie coule à pleins bords ». Je ne sais où j'ai vu ce vieux cliché; il remplit d'aise bon nombre de niais; il m'a paru toujours avoir mauvaise signification pour les affaires d'un pays.

De la démocratie, bonne en soi, point trop n'en faut, sous peine de voir les flots démocratiques se transformer en torrent et la démocratie en démagogie. Et quand donc advient la démagogie ? Quand ceux-là commandent qui devraient obéir; quand il suffit d'avoir un esprit étroit, des passions débridées, une âme basse et rusée ou violente pour occuper le pouvoir.

Et cependant il serait de mauvais goût à notre époque de ne pas se dire démocrate. Quiconque n'est pas démocrate est donc aristocrate, et l'on ne voit pas bien à quoi sert d'être partisan d'institutions qui n'existent plus et qui n'ont actuellement aucune chance de revenir (i). Ce qui fait en effet la force du régime démocratique, ce sont les causes mêmes qui ont amené la ruine de la monarchie.

A l'époque où éclata la Révolution, toutes les antiques personnes morales, noblesse, clergé, parlements, états provinciaux, magistratures des villes, des communes, étaient discréditées, énervées, dépossédées. La royauté avait fini par tout absorber, à son profit, en se préoccupant de moins en

(i) Je ne veux pas dire par là que jamais plus une monarchie ne sera restaurée ou fondée en France. Je suis même persuadé du contraire. De même que la démocratie est la réaction contre les abus du régime monarchique, de même la démocratie, quand elle se laisse confisquer par les démagogues, prête à des excès de toutes sortes, qui amènent le despotisme, puis une monarchie plus ou moins stable. »

A ce jeu de bascule, le pauvre peuple n'avancerait guère ; mais, comme je l'ai dit ailleurs, la démocratie ne dépend pas essentiellement de la forme répu' blicaine et les principes démocratiques peuvent se développer dans une monarchie. Il est de toute évidence que la constitution et les mœurs politiques, en Angleterre, témoignent de plus de libéralisme et de vraie démocratie que notre République radicale-socialiste, si profondément despotique et réactionnaire.

moins du bien commun. Dès qu'il devint évident que les rois sacrifiaient à leurs plaisirs, à leur faste, à leur ambition , le bien de leurs peuples, dès qu'on vit que l'aristocratie néaligeait sa fonction sociale pour ne penser qu'à augmenter ses privilèges et développer mille abus, l'ordonnance monarchique fut virtuellement renversée.

Le soir du 4 août 1789, l'Assemblée nationale, cédant à un moment d'entraînement, avait décrété, en quelques heures, la suppression des droits féodaux, des dîmes, des justices seigneuriales, de la vénalité des charges. Tous les Français devenaient égaux. C'était l'aurore du régime démocratique. Le lendemain, la noblesse et le clergé regrettaient cet instant d'enthousiasme et s'appliquèrent à en amoindrir

les conséquences.

En vertu des sacrifices consentis, ils auraient pu prendre la tète du mouvement et diriger la démocratie naissante ; ils préférèrent la combattre et ils devinrent les ennemis de l'intérieur, appelant à leur secours l'ennemi extérieur. De son côté, le roi, par l'équipée de Varennes, parut à son tour s'évader de son poste et fuir à la frontière, afin de rentrer en France avec l'étranger et rétablir un état de choses abhorré de la nation. Les émigrés avaient honteusement abandonné le roi ; le roi, h son tour, abandonnait son peuple.

Qui déserte son poste et néglige sa fonction, abdique son

droit.

La démocratie s'établit donc légitimement et, partout en

Europe, le peuple veut de plus en plus se gouverner luimême.

Ce sentiment s'affermit de toute la résistance qu'y opposent les partisans du régime monarchique.

En quai consiste essentiellement le régime démocratique? En ce qu'il assure ces deux avantages : l'égalité absolue des droits de tous les citoyens; la participation de tous au Pouvoir.

Nous avons vu que Tégalité dérive de ce principe chrétien que les hommes sont tous, au même titre, enfants de Dieu et égaux devant lui.

D'où l'égalité de tous les membres d'une nation devant le pouvoir qui dérive de Dieu ; égalité devant la loi qui, pour obliger la conscience, doit être conforme aux préceptes de la loi divine.

Pratiquement, l'égalité civile et poHtique est de droit naturel, mais n'a de réalité et de solidité que dans la mesure où est respectée la Paternité divine, origine et garantie de l'égalité universelle et de la dignité de la personne humaine. Là s'arrête l'égalité.

La participation de tous au Pouvoir est la conséquence logique du principe d'égaHté; mais parce que l'égaHté n'existe que vis-à-vis de Dieu et aucunement dans la nature, où tout nous révèle au contraire la subordination, par cela même la participation égale de tous au pouvoir devient une utopie et une injustice. La participation proportionnelle et conditionnelle est seule admissible.

En effet, si, en théorie, la démocratie s'exerce par le moyen d'un corps d'électeurs^ composé de tous les citoyens supposés libres, éclairés, honnêtes, patriotes; en fait, la majorité de ce corps d'électeurs est composé des gens les plus ignorants et les moins capables. C'est dire que, dans un tel milieu, l'influence n'appartient pas aux plus vertueux, ni aux plus éclairés, mais aux moins scrupuleux. L'élite des citoyens n'a plus sa place dans la direction des affaires d'un pays.

Il est juste de dire que la cause de ce désordre n'est pas

; il

1 II 1 il

imputable au régime lui-même, mais

là manière dont il

est appliqué.

Si nous en souffrons, c'est à nous d y remédier.

La formule : « Tout pour le peuple et parle peuple » est souvent donnée comme la formule de la démocratie. Formule équivoque et voici pourquoi :

Si par le peuple on entend l'universalité des citoyens, l'on réclamerait avec raison tout pour le peuple, puisque de ce tout chacun prendrait sa part; mais le mot peuple na pas dans l'occurrence, cette signification, et maintenant, ce que l'on entend par peuple, c'est l'ensemble de cet.x qui vivent au jbur le jour du travail de leurs mains; c est la masse des petits et des humbles, des faibles et des malheureux; c'est la masse des prolétaires, opposée à la classe des

riches et des puissants.

Car c'est bien là ce que l'on cherche, diviser la nation en deux classes, la classe dirigeante, repue et gavée, et la classe populaire, de ceux qui, n'ayant rien, ont droit à tout.

Tout pour le peuple, dans le sens vrai, serait donc un programme de justice répartitive; dans le sens détourne,

c'est tout le contraire. , ,. • •

Nous verrons au chapitre de l'anarchie que la division de la nation en classes n'est fondée ni en droit m en fait; mais, supposons qu'elle soit fondée, il devient évident que tout pour le peuple signifierait tout pour une classe, ce qui serait le contraire de la justice. Il n'y a pas que des prolétaires dans une nation; il n'y a pas que du peuple dans la société, et les'autrcs membres du corps social ont droit, eux aussi, aux avantages sociaux. ^ ■

MM. Guesde, Jaurès et autres, réclamant au nom de la

démocratie socialiste la totalité du pouvoir central, sont logiques avec leur théorie de la lutte des classes; la justice est pour eux synonyme d'autorité; s'ils ont le pouvoir ils ont la justice, ils s'en servent pour opprimer la minorité par la majorité, l'élite par le nombre, le droit par la force. La maxime du : Tout pour le peuple, dans leur bouche, est une iniquité et un mensonge.

Tout par le peuple peut également donner au premier abord l'illusion d'une formule démocratique, mais reste inapplicable dans la pratique. Ni l'universalité des citoyens prise dans sa masse, ni la catégorie plus restreinte du peuple proprement dit, ne peuvent exercer le pouvoir que par délégation. Et dans cette délégation même, quel est le principe qui doit être observé.? C'est celui-ci : due tous les intérêts sociaux soient représentés dans tous les conseils de la nation, afin d'y être défendus par leurs représentants les plus autorisés, et de s'y équilibrer mutuellement.

Du moment où tous les droits sont garantis, que veut-on de plus? Que chaque citoyen puisse aspirer aux plus hautes charges de l'Etat? Mais cela existe. Félix Faure était un ancien ouvrier tanneur, et M. Loubet un obscur avocat de Montélimar. Mais Ton veut tout autre chose que l'accession des plus dignes et des plus habiles ; il n'est plus guère question non plus de la nomination directe par le peuple du Président de la République, ce qui n'offre guère d'intérêt ; ni du référendum appliqué aux lois, ce qui se peut dans un petit pays de fédérations agglomérées comme la Suisse; ce qui est plus difficile d'application chez une grande nation centralisée et unitaire comme la France; ce que l'on veut, c'est l'accession immédiate de la classe populaire au Pouvoir, c'est sa main-mise sur toutes les charges par l'élection directe, c'est l'élévation de la masse des prolétaires, d'un coup, par les lois et les institutions politiques, au rôle de gouvernants.

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Il faut pour rêver un tel renversement des choses la naïveté ou la perfidie des nouveaux docteurs en sociologie. Le bon La Fontaine nous raconte l'histoire de la queue du serpent, fatiguée de suivre et voulant, à son tour, conduire la

tête ;

la guide nouvelle,

Qui ne voyait au grand jour

Pas plus clair que dans un four,

Donnait, tantôt contre un marbre,

Contre un passant, contre un arbre, Droit aux ondes du Styx, elle mena sa sœur. Malheureux les Etats tombés dans son erreur.

L'on prête à Léon XIII cette sage correction de la formule que nous venons de discuter : Beaucoup pour le peuple et peu par lui.

L'un des avantages principaux de la monarchie, d'après ses partisans, est d'assurer au pays une direction morale. L'autorité souveraine, placée au sommet de la hiérarchie sociale, est le point où tous les pouvoirs locaux et régionaux aboutissent et d'où se répandent sur tout le pays les bienfaits d'une administration personnelle, pratiquement responsable, d'un contrôle incessant, d'une politique suivie.

Ce serait une erreur étrange de supposer que la démocratie n'a pas besoin d'une direction morale ni d'une hiérarchie sociale; elle en a, au contraire, un besoin plus pressant encore que la monarchie. Qu'elle se développe sous le couvert d'une royauté constitutionnelle, ou qu'elle soit tenue, tant bien que mal, par les rênes flottantes d'une république parlementaire, elle ne peut vivre sans direction morale. Le malaise social dont nous souffrons actuellement.

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et dont il semble que l'issue inévitable soit dans une nouvelle Révolution, n'est dû qu'à ceci : les chefs de la démocratie française se montrent incapables de lui procurer la direction morale des esprits, sans laquelle il n'y a pas de société, mais des troupeaux d'hommes.

Tout n'est point dit parce que l'on travaille à déchristianiser un pays ; à la place de la religion, il faut mettre autre chose, car l'homme ne peut pas vivre de négations. Dès lors, où seront les soutiens de la société ? Lamennais, Saint- Simon, Fourrier, Comte, et tant d'autres, ont caressé le rêve d'inoculer à la démocratie une sorte de religiosité moderne. Ils ont voulu re£iire l'âme de la France en éclairant les masses, en répandant l'instruction et en vulgarisant la science. La multitude, qui ne comprend que les symboles, ne comprendra jamais une religion exempte de catéchismes et de rites. Elle erre à l'aventure, cherchant sa voie et ne la trouvant pas. Et plus ses chefs lui refusent une direction morale, conforme aux principes chrétiens, plus aussi ils compromettent le progrès du régime démocratique, plus ils l'exposent à rouler à terre dans la boue et le sang, et à y périr sous la botte d'un César.

Une hiérarchie sociale est également indispensable à la démocratie, mais, au lieu d'être personnelle, comme sous la monarchie, elle devient uniquement fonctionnelle. Tous les hommes, tous les citoyens sont égaux, c'est la fonction seule qui marque les rangs. Un ministre, un préfet démissionnaires ne sont plus que des citoyens comme les autres. '. La valeur personnelle n'a de prix dans la société qu'en tant qu'elle apparaît comme une valeur sociale ; l'on nade droits

qu'en raison de cette valeur, et telle est bien Tidée fondamentale de la démocratie.

Sous l'ancien régime, un homme borné, oisif ou immoral, s'il portait un titre, était, de par ce titre, une Autorité sociale. Sous le nouveau régime, l'homme le plus intelligent, le plus instruit, le plus habile, s'il se renferme égoïstement chez lui, n'est pas une Autorité sociale ; par contre, tout homme, si humble qu'il soit, qui dans son milieu, par la parole ou par l'exemple, remplit un rôle utile, s'élève parla même dans la hiérarchie sociale. Cette possibilité donnée à chacun, quel qu'il soit, de contribuer au bien commun, en exerçant sa part d'influence, et en s'élevant, s'il le peut, aux plus hautes charges est plus conforme à la justice et constitue par là même un progrès.

Ces principes sont souvent oubliés ; c'est pourquoi une confusion s'étabht parfois, au détriment de la démocratie, entre elle et la démagogie. Ainsi l'on trouve des personnes convaincues que pour aller jusqu'au bout du principe démocratique, il faudrait laisser au peuple l'élection des juges, aux soldats la nomination des officiers, aux subalternes celle de leurs chefs.

Il est, au contraire, démocratique de rendre difficile l'accès de la magistrature et de ne le permettre qu'à ceux dont l'esprit éclairé et consciencieux ofl"rc aux justiciables des garanties suffisantes. Il est démocratique de ne confier les charges militaires et civiles qu'à ceux qui peuvent les remplir convenablement, et ce n'est pas la masse qui est juge des capacités.

En un mot, la démocratie ne peut pas vivre sans hiérarchie sociale; elle est d'une autre nature que sous le régime monarchique, mais elle n'en est pas moins indispensable.

Le régime démocratique paraît offi-ir sur lé monarchique, cet avantage qu'il se prête avec une souplesse admirable aux modifications et aux améliorations nécessitées par les circonstances, alors que, dans une monarchie, la volonté du souverain peut faire obstacle à tout changement, à tout progrès. Si Charles X avait été mieux inspiré, la France eut fait l'économie d'une révolution; si Louis-PhiUppe n'avait point tenu à gouverner personnellement, il eut probablement pu assurer quelque durée à sa dynastie, éteinte avec lui.

Le régime démocratique évite ces soubresauts et ces bouleversements; il permet qu'une politique fasse place à une autre sans rupture de la légaHté. Le spectacle de révolutions fréquentes est démoralisant pour une nation, parce qu'il lui fait perdre aisément le respect de la loi et de l'autorité. Nous avons vu pendant le xix^ siècle, après le double chassé-croisé entre Napoléon P^ et Louis XVIII, trois autres souverains prendre à leur tour le chemin de l'exil, chassés par le peuple. C'est une condition fâcheuse pour la démocratie française d'être venue à la suite de coups d'Etat, d'illégaUtés et de révolutions répétées ; mais il en est toujours ainsi. La démocratie ne vient jamais en premier lieu, elle doit invariablement le jour à des abus du régime monarchique ou aristocratique. Si les monarques remplissaient leurs devoirs, si l'aristocratie rendait les services pour lesquels elle a été créée, le régime démocratique ne trouverait pas l'occasion de s'établir. C'est pourquoi, encore une fois, on peut le considérer comme le terme d'une évolution, et par conséquent comme un progrès.

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A propos de la nécessité d'une hiérarchie sociale dans la démocratie, je m'en voudrais de ne pas citer ce passage d'une lettre de Renan à Berthelot :

La France s'est trompée sur la forme que peut prendre la conscience d'un peuple. Un tas de sable n'est pas une nation ; or, le suffrage universel n'admet que le tas de sable, sans cohésion ni rapports fixes entre les atomes. Nous avons ainsi détruit les organes essentiels d'une société et nous nous étonnons que la société ne vive pas. La civilisation a été, de tout temps, une œuvre aristocratique maintenue par un petit nombre ; l'âme d'une nation est chose aristocratique aussi ; cette âme doit être guidée par un certain nombre de pasteurs officiels, formant la continuité de la nation .

Voilà ce qu'une dynastie fait à merveille. Un Sénat, comme celui de Rome et de Venise y suffit aussi. Des institutions religieuses, sociales, pédagogiques, gymnastiques, comme celles des villes grecques, mieux encore. Mais ce qui ne s'est jamais vu, c'est une maison de sable, une société sans institutions traditionnelles, ni éducation nationale, ni religion acceptée .

Nous sommes loin des sénateurs de Rome et de Venise ; en face d'eux les patriciens de la troisième République font triste figure. Ils n'ont ni l'autorité du génie politique, ni le prestige des services rendus au pays; à quel titre remplaceraient-ils l'aristocratie et s'imposeraient-ils comme « pasteurs officiels, formant la continuité de la nation ? »

Deux institutions se sont présentées pour recueillir la succession : la féodalité financière et la bureaucratie. Il n'y a plus de nobles, mais il y a des milliardaires ; il n'y a plus de nobles, mais il y a des fonctionnaires.

Les financiers, que l'exercice de leur profession ne dispose pas, en général, aux scrupules et aux déhcatesses de conscience, ont développé dans les hautes sphères de la société une moralité douteuse : la corruption a éclaté à ciel ouvert.

Quant à la bureaucratie, elle s'est étendue comme une tache d'huile sur tout le pays. Elle n'a point cherché à assurer les services publics, mais à les multiplier et à agrandir son pouvoir. A la paresse, à l'inintelligence, à Fégoïsme de l'aristocratie, nous voyons succéder l'incurie, le formalisme et la mauvaise foi d'administrations toutes puissantes et irresponsables.

Grâce au fonctionnarisme et par lui, l'Etat envahit tout, absorbe tout, et la démocratie, un instant entrevue, aura bientôt disparu devant le socialisme d'Etat.

C'est une erreur très commune de penser que la démocratie ne peut vivre et se développer que sous la RépubHque, et que les deux formes, l'une sociale et l'autre politique, sont solidaires Tune de l'autre. De tous les gouvernements que la France a subis, le plus tyrannique, à coup sûr, fut la Convention, qui terrorisa à ce point la France que ce moment de son histoire a pris ce sinistre nom : la Terreur. C'était le Comité de Salut public qui était censé représenter le peuple, et le peuple tremblait devant lui. Sous la Commune, le peuple a été également terrorisé par le Comité de Sûreté générale et par le Conseil de la Commune.

La République peut donc abriter les conceptions les plus autoritaires, comme la monarchie peut permettre les institutions les plus libérales. Il y a des Républiques de toutes sortes ; celle des Etats-Unis et celle du Paraguay ne se ressemblent en aucune fliçon ; la Républiqne fédérative de la Suisse et la République unitaire de France ne se ressemblent pas davantage.

Aussi bien, l'étiquette que prend un gouvernement, son

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nom, n'ont qu'une importance très secondaire, et c'est à tort que des esprits, d'ailleurs sincères, voient une panacée dans ce seul mot : République, tandis que d'autres s'imaginent que tout serait sauvé si nous rappelions le roi.

Le peuple, par une sorte d'instinct de conservation, se détache avec la plus grande facilité des gouvernements déchus. Si la vie sociale dépendait des institutions politiques, verrait-on, chaque fois qu'une révolution a modifié celles-ci, verrait-on la majorité électorale se déplacer aussi facilement, et affirmer ainsi son besoin de voir ses mandataires cesser les vaines agitations autour des questions constitutionnelles ? Le peuple sent donc lui-même que l'intérêt majeur du pays n'est pas lié indissolublement à la forme du gouvernement, mais bien plutôt à la manière dont il est exercé. Les institutions politiques ne valent que par l'usage qu'on en fait. QjLi'on s'applique d'abord à ne pas dénaturer celles qu'on possède et à en tirer le meilleur parti possible. La stabilité de la forme est en quelque sorte plus importante que la forme elle-même.

Il y a en tout cas quelque puérilité à espérer que des modifications dans la forme du gouvernement auront le pouvoir de ramener l'ordre et la méthode dans le développement de la vie politique de la nation. Ce sont les mauvais ouvriers qui demandent constamment à changer d'outils ; le plus sage est d'apprendre d'abord à s'en servir.

La souveraineté nationale s'exerce par le suffrage universel.

Comme l'a fait observer M. Jules Lemaître (allocution du 5 février 1900) tout système de gouvernement renferme une part de raison et une part d'absurdité.

Dans la monarchie, la part de raison, c'est qu'il est utile qu'une seule famille représente par sa continuité la continuité des intérêts de la nation. La part d'absurdité, c'est qu'un homme, qui peut être d'ailleurs un sot ou un méchant, soit, de par sa naissance, le maître de millions d'autres

hommes.

Dans la République démocratique fondée sur le suffrage universel, la part de raison, c'est qu'il est juste que tous soient consultés sur les intérêts de tous. La part d'absurdité, c'est que toutes les voix soient égales quand il y a entre les électeurs de telles inégalités d'intelligence, de lumières, de vertu, et quand, au surplus, ils sont si inégalement intéressés à la bonne marche des affaires publiques. Puis le suffrage universel, c'est la toute-puissance de la majorité ; or, la majorité peut être fort petite. Est-il raisonnable que la moitié des citoyens, plus un, puisse imposer ses volontés à l'autre moitié, moins un ?

Le principe même du suffrage universel est discutable. Foxpopuîiy voxDei, clament ceux qui ont bénéficié des suffrages populaires ; et Taine répond : « Dix millions d'ignorants ne font pas un -savoir. Un peuple consulté peut, à la rigueur, dire la forme du gouvernement qui lui plaît, mais non celle dont il a besoin ; il ne le saura qu'à l'usage. «

Et Droz écrit de son côté : « S'imaginer que la foule est dépositaire du Code qui la régit, supposer que la sagesse souveraine est inhérente à cette foule, et que chacun de ses membres en possède une parcelle; prendre les. rumeurs de la masse pour des révélations d'en haut, ses inquiétudes, ses tempêtes et ses folies pour autant de volontés saintes, c'est vraiment pousser bien loin la plaisanterie. »

Et c'est un anarchiste, Sébastien Faure, qui nous dit à son tour : « En théorie, il n'est pas admissible que l'unanimité, ou la pluralité des suffrages, soit un critérium valable

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du vrai ou du faux^ du juste ou de l'injuste. La philosophie donne comme Tune des preuves des vérités premières, le consensus omnium, ce qui est absurde; car l'adhésion universelle n'a qu'un caractère de probabilité, et l'on a vu des peuples entiers se tromper, pendant des siècles, sur une infinité de questions.

En politique, l'erreur est encore plus probable, car il n'y a pas de question posée au corps électoral qui ne soit susceptible d'interprétations contradictoires. Les ignorants sont légion, les instruits ne forment qu'une infime minorité; les notions élémentaires elles-mêmes font défaut à l'immense majorité

Cette loi du nombre, c'est la loi de la force bête, stupide, .aveugle, insaisissable, incohérente, déraisonnable et changeante. QjLie 301 individus sur 600 forment une majorité au sein d'un Palais-Bourbon quelconque et votent une loi, que, quelque temps après, sans autre raison que la mort, la maladie, l'absence ou la vénalité d'un de ces honorables, la minorité devienne la majorité, et ce qui était juste hier cesse de l'être aujourd'hui, tandis que ce qui était injuste et défendu devient équitable et ordonné.

Et c'est devant un droit qui aboutit à de telles absurdités que ma raison doit s'incliner! Et c'est dans un code ainsi bâti que je dois chercher un guide! »

Et cependant, l'incompétence et l'incohérence ne sont pas les seuls inconvénients de la loi du nombre, elle en offre un plus grave encore, qui est Tirresponsabilité.

Sur onze millions d'électeurs qui sont inscrits et appelés \ faire de temps en temps acte de souverain, il y en a bien dix millions et demi qui n'ont aucune idée de la responsabilité qu'ils encourent en votant dans un sens plutôt que dans l'autre. Il semble qu'une responsabilité divisée à l'infini disparaît, n'existe plus. L'électeur qui a contribué par son

vote à mettre le gouvernement de son pays dans des mains indignes n'éprouve aucun trouble de conscience, n'ayant fait que ce qu'ont fait tant d'autres. Il considère n'être responsable que pour sa part, qui se chiffre par un millionième quelconque. Qu'est-ce qu'un millionième de responsabilité?

Là est précisément l'erreur. Pour chaque citoyen, la responsabilité de son acte est complète, entière, aussi complète et aussi entière que si, de son acte seul, dépendait l'avenir de son pays.

Malheureusement, cette irresponsabilité se propage du, corps électoral tout entier à ses élus, du citoyen à l'administration, et au gouvernement lui-même. De degré en degré, le sentiment du devoir s'émousse, rien ne retient, puisque le nombre seul est maître et que naturellement tout contrôle lui échappe. L'on voit ainsi les Parlements succéder aux Parlements, et les ministères aux ministères, accumulant les fautes et les irrégularités, violant la légalité, sans qu'aucun pouvoir, aucune autorité, puisse imposer une sanction et mettre en jeu une responsabilité. Terrible anarchie morale d'où doit fatalement résulter l'anarchie politique et sociale.

Du moment où le sentiment du devoir social est atrophié, la passion, l'intérêt, l'esprit de parti se donnent libre carrière. Un écrivain socialiste distingué a très loyalement indiqué ce grave défaut du régime démocratique. « Personne n'étant directement responsable, le sentiment du devoir s'affaiblit; les questions personnelles ou de parti dominent les questions essentielles de la politique sociale et nationale. Les grands intérêts permanents sont souvent sacrifiés à des intérêts de groupes ou à des avantages momentanés et fugitifs. Les partis se disputent le pouvoir. La puissance executive passant de l'un à l'autre, la continuité de vue, les vastes desseins et les grandes entreprises sont rendus difîiciles. Ce

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serait-là un vice capital de la démocratie politique auquel ne pourrait remédier que la pratique universelle de la vertu, proclamée par Montesquieu la base indispensable des républiques. » (J. Sarraute).

Nous avons entendu trop de fois parler de la vertu républicaine pour n'être pas fixés sur la non existence de cette vertu ; malgré les airs d'austérité que se donnent certains politiciens, nous savons que si la vertu est nécessaire à la démocratie, elle lui est plus difficile qu'à toute autre forme sociale, précisément à cause de l'irresponsabilité dont nous venons de parler.

Si graves sont les défectuosités du régime démocratique que l'on se demande comment tant de citoyens s'y sont^ et si violemment, attachés. Or, cet attachement est une réaction ; il est fait en grande partie des haines qu'ont suscité les abus du régime aristocratique ; il est fait du besoin de liberté politique et d'indépendance personnelle comprimées pendant de longs siècles, et qui trouvent là la seule forme sociale favorable à leur expansion ; il est fait^ pour plusieurs, de résignation et de l'impossibilité de ramener les formes politiques disparues; il est fait, pour le peuple, d'espérances, la plupart d'entre elles chimériques, rêves de liberté sans limite, d'égalité irréalisable, de justice mal comprise et de bonheur matériel; comme si la justice était de ce monde, comme si le bonheur pouvait sortir des constitutions ou des organisations sociales.

Il est fait, enfin, de ce sentiment très raisonnable que, rien n'étant parfait de ce qui est humain, il faut savoir accepter ce que la démocratie offre de défectueux pour réaliser ce qu'elle offre d'avantageux, que les inconvénients

qu'elle présente peuvent être atténués, et que, pour tout bon citoyen, le devoir consiste non pas à entraver^ mais à diriger l'essor de la démocratie.

C'est pourquoi, malgré tout, nous devons aller à elle, sans regrets stériles du passé et sans arrière-pensée pour l'avenir^ de bonne foi et de bon cœur. Puisqu'elle est l'avenir, aimons-la. Les sociétés suivent la loi de l'évolution, comme les races^ comme les individus. C'est foHe de discuter la loi naturelle, et fofie de la subir en maugréant. Nous ne savons où elle nous conduit, nous ignorons la forme des sociétés futures, mais il est une chose que nous savons, c'est qu'appelés à vivre en ce temps et dans cette société dont nous faisons partie, nous devons, dans la petite sphère d'influence qui nous est dévolue, appliquer tous nos efforts à propager la justice et la vérité, et, par là, contribuer faiblement peut-être et comme inconsciemment, mais néanmoins efficacement, au progrès social.

Pour que le suffrage universel soit l'expression vraie des besoins et des tendances d'un Etat démocratique, il faudrait qu'il soit éclairé, complet et sincère.

Sa condition première est donc l'instruction universelle .

J'ai déjà dit plus haut de quelle importance capitale est

l'instruction publique de nos jours. L'ignorant devrait être

exclu de la Hste électorale. N'est-ce pas une insanité de

confier le pouvoir de nommer des législateurs à un individu

incapable de discerner le bon citoyen du mauvais, l'homme

d'Etat consciencieux de l'aventurier sans scrupules ? Quel

dangereux électeur que celui qui réclame de mauvaises lois

sociales sans s'en rendre compte, et de mauvaises réformes

économiques sans se douter de leur portée*

Il;

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L'ignorant est souvent en même temps l'indigent. Celui qui ne paie pas d'impôts et qui vit, au contraire, des impôts payés par d'autres, a-t-il le droit d'imposer à ces derniers une servitude politique qui les opprime ?

Le suffrage universel doit être complet, c'est-à-dire que tous les citoyens doivent prendre part au vote, afin que la consultation du pays soit l'expression de toutes les opinions et de tous les intérêts. Si, pour les œuvres d'utilité publique le concours de tous est indispensable, combien plus pour l'œuvre civique par excellence : le vote. L'abstention est le fait de ceux qui ne comprennent pas à quel point les intérêts privés sont solidaires des intérêts publics, et quels châtiments sont réservés au corps électoral qui s'abandonne, tout aussi bien qu'aux individus oublieux de leur devoir.

L'histoire de ces trente dernières années nous montre comment a fonctionné le suffrage universel et comment le système des abstentions a faussé le jeu de nos institutions et compromis leur stabilité.

La proportion des abstentions oscille de 20 à 30 0/0 des électeurs. Plus élevé dans certains départements, le nombre des votants, dans d'autres, n'a pas atteint la moitié des électeurs inscrits. C'est sur ces chiffres que les monarchistes se sont appuyés, pendant de longues années, pour déclarer que la France était opposée au régime républicain. Les suffrages antirépublicains et les abstentions formaient un total supérieur aux suffrages républicains de trois millions en 1876. Ce chiffre a diminué progressivement et, en 1893, pour la première fois, l'opinion républicaine a réuni plus de la moitié des électeurs inscrits. Ceux qui ont suivi les affaires publiques pendant cette période d'une vingtaine d'années se rappellent quel malaise, quelle inquiétude vague, quelle incertitude préjudiciable à toutes les affaires causait dans le pays cette fausse situation d'une minorité

que la force même des choses obligeait à gouverner le pays et à laquelle la majorité semblait refuser le droit au gouvernement. Il semblait que les abstentionnistes, masse obscure, inconnue, pouvait entrer brusquement en scène, sous l'influence d'une excitation quelconque, renverser le gouvernement et livrer le pays aux hasards d'une aventure monarchique ou des discordes civiles.

De nos jours, ce sont les Jacobins qui ont pu, grâce à l'abstention, s'emparer du pouvoir. Une fois de plus, c'est la minorité qui gouverne le pays, ou plutôt qui, sans gouverner, opprime la majorité et expose la France aux périls d'une révolution sociale.

L'on conçoit donc que les dangers que fait courir à la chose publique une abstention prolongée ont inspiré à plusieurs hommes politiques l'idée de combattre l'abstention par des mesures législatives. D'après eux, en imposant l'obligation de voter et en lui donnant les sanctions convenables, la loi restituera au suffrage universel sa sincérité, à la majorité et à la minorité leurs valeurs réelles, au Parlement le prestige nécessaire, au gouvernement la stabilité. Du reste, le principe du vote obligatoire est déjà inscrit dans la loi qui règle les élections sénatoriales ; aussi la proportion des abstentions n'atteint pas i 1/2 0/0.

Les meilleures lois du monde sont impuissantes à réformer les mauvaises mœurs ; toutefois, il n'y a rien dans le principe de l'obligation du vote qui heurte le bon sens.

Le droit de vote n'est pas une simple faculté, ujie prérogative personnelle ; c'est plutôt une fonction que le citoyen, dépositaire d'une fraction de la souveraineté nationale, est chargé de remplir pour la société. Il est concédé et doit être exercé en vue de l'intérêt national, et le citoyen n'est pas libre de refuser ou de fournir, suivant ses caprices, le service que le pays attend de lui. L'impôt n'est-il pas obliga-

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toire, le service militaire n'est-il pas obligatoire ? Obligatoires aussi les fonctions des jurés, obligatoire la tutelle des biens des mineurs, obligatoire l'instruction. De même, TEtat ayant besoin d'autorités publiques électives et du vote de tous les citoyens pour leur donner un caractère vraiment représentatif, il serait logique qu'il proclamât le suffrage universel obligatoire.

Et, comme si toutes ces causes d'erreur ne suffisaient pas, voici que les gouvernements eux-mêmes, républicams comme monarchistes, s'efforcent de falsifier et de maquiller le suffrage universel, tantôt en suscitant des candidatures officielles, tantôt en couvrant les fraudes électorales. Dans son dernier ouvrage, A-t-on intérêt à s'emparer du Pouvoir? M. E. Demolins aassez plaisamment mis en relief cette ingérence continuelle du pouvoir dans les maquignonnages électoraux, et l'histoire montre, en effet, comment les partis, après avoir flétri avec indignation les procédés employés contre eux par leurs adversaires, s'empressent, une fois arrivés au pouvoir, d'employer à leur tour ces mêmes procédés. Et quand les adversaires ont quand même réussi à faire nommer quelques candidats, le parti victorieux les invalide à tour de bras, contre tout droit et toute justice ; ou bien, pour montrer le peu de cas qu'il fait des suffrages populaires, il assure à ses amis blackboulés les places les plus honorables et le plus grassement rétribuées.

Le plus cyniquement immoral, sous ce rapport, de tous les gouvernements a été certainement celui de la troisième

République.

Mais de ce que tous ont montré pour le suffrage universel

le même mépris, le même empressement à le violenter ou à le bafouer, n'en peut-on pas conclure que, d'une part, il est établi sur de mauvaises bases, et que, d'autre part, il est de toute impossibilité de gouverner avec un pareil engin.

a Le suffrage universel n'est qu'un instrument d'opposition; à ce point de vue, il n'a pas son pareil. Aussi voyonsnous tous les partis tombés du pouvoir proclamer son inviolabilité.

L'impossibilité de gouverner en pratiquant loyalement le suffrage universel tient à ce que la très grande majorité des électeurs est absolument incapable de connaître et d'apprécier les questions qu'on lui demande de résoudre. Cela est tellement manifeste que les journaux de tous les partis répètent à satiété qu' « // faut faire P éducation du suffrage « universel » . C'est donc que cette éducation n'est pas faite. Le malheur est qu'elle sera toujours à faire. . .

L'incapacité fondamentale des électeurs a fait naître une catégorie spéciale d'individus dont la profession consiste à exploiter l'ignorance, la crédulité, les passions de l'ouvrier et du paysan. Le poUticien est le produit naturel du suffrage universel. Aussi avonsruous constaté, dans une étude sur Nos Hommes politiques, que notre représentation nationale ne compte qu'un très petit nombre d'agriculteurs, d'industriels et de commerçants, 135 contre 365 politiciens.

Ces poHticiens vivent du suffrage universel comme d'une industrie lucrative; il est leur bien, il est leur chose, il est leur moyen d'existence. Ce sont eux qui l'ont acclimaté parmi nous dans sa forme actuelle. Ils répètent si souvent et si haut, avec tant d'assurance, avec des éclats de voix si sonores, dans la presse et dans les réunions publiques, que le suffrage universel est l'arche sainte, le boulevard de la

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liberté, etc., etc., qu'on a fini par croire qu'il était une vérité, et qu'il pouvait tenir lieu de toutes les libertés. . .

La vérité est que le sentiment public en France — qu'il ne faut pas confondre avec le sentiment bruyant des politiciens, — est la lassitude et le dégoût. La clôture des Chambres est saluée par tous comme une délivrance. Et il suffit qu'un homme se lève contre la représentation nationale pour être aussitôt acclamé. Si le peuple tient tant que cela à son prétendu pouvoir souverain, pourquoi est-il si ardent à s'abandonner entre les bras du premier dictateur

venu ?. . .

Vous pensez bien qu'en face d'un corps électoral aussi foncièrement incapable et aussi cyniquement exploité^ un gouvernement, quel qu'il soit, ne peut se dispenser de se défendre, et il le fera avec tous les moyens dont il dispose et que nous avons vus en œuvre. C'est pour lui une nécessité de situation, une nécessité vitale.

Mais est-ce là un régime acceptable ? Est-ce là un régime durable ?

L'instabilité de tous nos gouvernements, vivante image de l'instabilité du suffi'age universel, le dégoût croissant de l'opinion publique pour nos assemblées parlementaires, l'entraînement qui pousse périodiquement les foules vers un dictateur, nous prouvent que le suffrage universel n'a résolu, en France, ni le problème du gouvernement, ni le problème de la liberté.

Il n'a pas donné au gouvernement la stabilité dont il a impérieusement besoin. Il n'a pas donné aux populations les initiatives auxquelles elles ont droit. Il ne comble d'aise que les politiciens. » (E. Demolins.)

Tout en adhérant pleinement aux idées exprimées par Fauteur, je ferai remarquer qu'il s'est placé exclusivement au point de vue pessimiste. Qiielle est l'institution poli-

tique qui, au bout d'une cinquantaine d'années, peut rendre le maximum d'effet utile, alors surtout qu'elle a, comme le suffrage universel, à subir l'assaut et des gouvernements, et des partis, et du peuple, de ceux-là même qui sont appelés à en profiter, et que rien n'a préparés à jouer le rôle important auquel ils sont conviés ?

Quelle est la forme sociale qui, en moins d'un siècle, car la démocratie n'a pas cet âge, et au milieu des guerres extérieures et des révolutions intérieures, a jamais pu s'établir, se développer normalement, donner la paix, satisfaire tous les besoins, tous les désirs, réaliser les espérances les plus enthousiastes, justifier le lyrisme le plus extravagant ?

Les sociétés ont, comme les individus, à subir les convulsions de la naissance et les crises de la croissance avant d'arriver à la puissance de la virilité ; mais là où il faut quelques années à l'individu, il faut quelques siècles aux

sociétés. "*

Certainement le suffrage universel, tel que nous le pratiquons, disparaîtra, et le plus tôt sera le mieux ; certainement la démocratie s'organisera, mais non sans secousses et sans beaucoup de temps. Le fait que les esprits les plus élevés comme MM. F. Brunetière, Ch. Benoist, Fonsegrive. Fouillée, et tant d'autres, étudient sans cesse le problème de l'organisation de la démocratie, suffit pour nous faire envisager l'avenir avec confiance.

Le Pohticien, voilà la plaie; le Parlementarisme, voici

son œuvre.

Avant l'élection se forment les comités électoraux ; le

nombre des gens qui s'occupeni des intérêts publics, sans la moindre compétence, est tout d'un coup considérable. Pendant ce temps, les agents du candidat, recrutés toujours dans les dernières couches du peuple, parcourent les cafés et les maisons, la bouche remplie de promesses, la main contenant pour les électeurs pauvres quelques pièces d'argent ou de quoi payer des consommations. Le candidat, promenant partout sa souriante figure, ses airs cauteleux et modestes, serre la main au moindre ouvrier, distribue, lui aussi, les promesses de nominations aux fonctions administratives, de bureaux de tabac, d'entrées aux bureaux de bienfaisance, d'admissions aux hospices, de dégrèvements d'impôts. Aux communes, il promet des subventions pour l'assistance publique, des créations d'écoles, des constructions de lignes de chemins de fer.

Simple aspirant, il ruse, trompe et ment; comment, devenu député, ne continuerait-il pas de ruser, tromper et mentir ? Comment ne se montrerait-il pas aussi arrogant qu'il a été humble et vil, aussi insouciant du bien public qu'il a été ardent à promouvoir son intérêt personnel ?

C'est ainsi que notre époque a donné les plus tristes exemples de ce qui a reçu le nom de corruption parlementaire. Il n'y a rien à ajouter aux plaintes et aux diatribes publiées sur ce sujet dans les journaux. « Beaucoup de députés, disent les Débats, ne vivent ni de leur indemnité parlementaire, ni de leurs rentes, ni du produit d'aucune profession classée; mais ils exploitent leur influence comme on exploite un fonds de commerce. »

Alors s'explique l'inexplicable; alors peut se comprendre le fonctionnement de cette politique incohérente dont nous n'apercevons que le mouvement extérieur et superficiel; alors peut se comprendre l'action, ou l'inaction, de gouvernements qui ne sont que des simulacres, des appa-

rences, des fantasmagories, des décors, cachant le seul pouvoir effectif et réel, celui de la finance cosmopolite, de l'Argent.

Devant sa Toute-Puissance s'inclinent les députés du peuple, les fiers représentants de la démocratie. Et il n'en peut être autrement. Ils sont en butte à toutes les séductions. Là, sous leurs yeux, des 'intrigues se nouent, des marchés se font, des offres et des mises en demeure circulent, des coteries se forment, des coalitions s'ourdissent, et l'on voudrait que ces hommes qui n'ont en général aucune éducation, aucun principe religieux, aucun frein moral, puissent s'exposer impunément à un tel contact ?

En face de ces parlementaires matérialistes et jouisseurs, dénués de scrupules et libérés du sentiment du devoir, J. Jaurès a vraiment bien raison de s'écrier : « Nous voulons et nous aurons le pouvoir tout entier pour notre idéal tout entier. Nous n'avons pas besoin d'être des émeutiers en un temps et en un pays où la légalité même, bien maniée, est révolutionnaire, et où le régime parlementaire peut être un formidable engin de dislocation et de rénovation. »

C'est donc pour arriver à cette dislocation que les lois pleuvent, contradictoires et inapplicables, froissant les intérêts et contraires à la justice. La légalité n*est plus qu'un instrument de combat, et la jurisprudence devient incertaine et fantaisiste. Tacite l'a dit il y a dix-neuf siècles : « In corru pîissimâ repiihlicâ plurima leges. »

Mais ce n'est pas tout. Si, grâce au parlementarisme, nous avons l'irresponsabilité et l'incompétence dans la lédslation, nous avons encore la confusion dans la direction des affaires publiques. Sous le prétexte de contrôle, les meneurs du Parlement, par voie de questions et d'interpellations, entendent influencer à chaque instant les ministres.

leur dicter leur ligne de conduite et, en somme, agir par eux. Le gouvernement parlementaire est remplacé alors par le gouvernement du Parlement, ce qui est tout différent. Les dangers d'une telle situation font Tobjet des plaintes de tous ceux que préoccupe l'avenir de la France. M. Ch. Benoist a consacré à l'étude de cette question un remarquable ouvrage auquel je renvoie le lecteur.

Il est permis d'éprouver quelques inquiétudes sur l'avenir de la démocratie, car voici que les théoriciens du socialisme prétendent qu'elle aboutit logiquement au collectivisme, lequel n'est, à le bien prendre, que la démocratie appelée à régler les lois économiques de la production et de la répartition des richesses, au même titre qu'elle règle déjà les lois politiques de l'origine et de l'action du pouvoir.

De quelle démocratie nous parle-t-on ici ? Car il y en a deux : la bonne qui est la démocratie, et la mauvaise qui est la démagogie. Le socialisme nous montre la même particularité de se présenter sous deux aspects : l'un qui est pratique et s'appelle le socialisme de gouvernement, et l'autre qui est abstrait, utopistique et révolutionnaire.

Ce dernier s'adresse à la galerie ; c'est le socialisme des batteurs d'estrade, c'est la parade de la foire, destinée à attirer les naïfs. Là se débitent toutes les promesses impossibles à tenir, tous les boniments de charlatans auxquels le bon public a rhabitude de se laisser prendre. Là gesticulent et pérorent les tribuns populaires, les conférenciers extravagants, les orateurs de cafés assistés des fauteurs de grèves et des entrepreneurs de misère ouvrière. Mais les pauvres gens entrent quand même dans la baraque, ne se doutant pas

qu'aux yeux des véritables chefs du parti, ces gesticulations et ce verbiage n'ont aucune valeur, que les promesses de socialisation intégrale de la production ne sont qu'un attrapenigauds, parce que déjà la production est en partie socialisée de ce qu'elle peut l'être, grâce à l'intervention de plus en plus continue de l'Etat.

Les sociaHstes, une fois en possession complète du pouvoir, n'auront donc pas autre chose à proposer que la continuation de l'évolution actuelle et quelques mesures de détail. S'ils veulent aller plus loin ou plus vite, ce ne sera que pour procéder à la désorganisation économique du pays et céder finalement la place aux anarchistes. Les intelligents du parti s'y refusent énergiquement et ils n'admettent pas que les violents les déposséderont du pouvoir avant même qu'ils aient eu le temps d'en jouir.

Ils oublient que l'on ne peut impunément exciter les appétits des foules et ne rien donner à dévorer au lion populaire; que l'on ne peut impunément prêcher la lutte des classes, la destruction de la classe bourgeoise « par n'importe quel moyen, parle fer et le feu, s'il le faut »; ils s'imaginent que les prolétaires ainsi soulevés ne détruiront pas effectivement la société, par le fer et le feu^ comme on les y convie.

En cela ils se trompent. Certainement cela se fera, et les socialistes révolutionnaires, les anarchistes, nous ont promis de régénérer l'humanité dans une orgie de sang et de feu, près de laquelle les horreurs de la Commune «ne seront qu'idylles et pastourelles.

Cette forme du socialisme, si elle vient à l'emporter, aura ouvert la voie à un tyran et contribué au recul indéfini du progrès et de la démocratie.

Quant au socialisme, plus acceptable en apparence, des théoriciens et des modérés du parti, il conduit aux mêmes

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conséquences. Ils s'appuient sur l'action du suffrage universel dans l'ordre politique, pour le déclarer applicable à l'ordre économique, sans sortir de la plus scrupuleuse légalité. Ils s'efforcent de démontrer que l'idéal particulier du parti sait composer avec les besoins sociaux et généraux et tenir compte des nécessités communes à tous les gouvernements. Le maintien de l'ordre, le respect absolu des lois, le développement de l'industrie, la défense des intérêts nationaux ne seraient point compromis parce qu'ils seraient confiés à un gouvernement socialiste. Le socialisme est la continuation et l'expansion de la démocratie, il n'en est pas le renversement.

Cest, sans doute, ce que veut exprimer M. Millerand, lorsque, dans la Préface de son opuscule sur « Le Socialisme réformiste français », il défend le socialisme de songer à supprimer la liberté individuelle et la propriété individuelle.

« Le socialisme se donne pour but, dans l'ordre social, l'abolition des classes, comme, dans l'ordre politique, la Révolution française a eu pour résultat l'abolition des ordres. Il veut que le salarié s'élève h la dignité d'associé. Il veut que, dans riiumanité nouvelle, la propriété individuelle soit non pas supprimée — ce qui est une proposition incompréhensible — mais tout au contraire transfonnce et si bien élargie qu'elle soit^pour chaque homme comme son prolongement naturel et nécessaire sur les choses, l'indispensable outil de vie et de développement. »

le ne réussis pas à comprendre cette phrase ni à m'expliquer comment la propriété individuelle sera «transformée et si bien élargie », si ce n'est aux dépens des propriétaires, et à même leurs propriétés.

La propriété individuelle ne sera pas supprimée ; elle sera donc respectée ? Oui, affirme M. Millerand, et voici ce qu'il nous dit dans le fameux discours de Saint-Mandé :

« Et ce serait en vain qu'on essaierait d'exciter contre le parti socialiste les alarmes des rares favorisés qui réunissent encore dans leurs mains l'instrument de production et le produit intégral de leur travail. Ceux-là, ces petits propriétaires, non seulement la transformation poursuivie par le parti socialiste ne les menace en rien puisque leur propriété morcelée ne saurait être l'objet d'une appropriation sociale, mais ils recueilleront pour leur part, au même titre que les autres membres de la société, le bénéfice de l'incorporation successive dans le domaine social des grandes industries. »

Il importe, en effet, de ne pas effrayer ces petits propriétaires, petits rentiers, petits cultivateurs, petits employés, possesseurs d'une maisonnette ou d'un lopin de terre; il importe de ne pas les effrayer, car leurs voix sont nécessaires aux candidats socialistes. Ils verront donc sans crainte la socialisation des grands moyens de production et d'échange ; on leur a promis que le Minotaure s'arrêterait devant eux et n'irait pas plus loin. Non seulement il ne les dévorera pas, mais, en leur laissant leurs biens il les enrichira encore des dépouilles des grands propriétaires. Ah, le bon apôtre !

Que les petits, cependant, ne se rassurent pas si vite : car, s'il est permis d'admirer dans M. Millerand le socialisme raisonné, j'allais presque dire raisonnable, et méthodique, il ne faut point s'imaginer que le parti sociahste possède la même dose de raison et de sens pratique ; et Timpatience avec laquelle il a supporté au pouvoir cet homme d'Etat, le plus sérieux de ses chefs, montre bien qu'une fois les maîtres, les socialistes ne respecteront pas plus la petite propriété qu'ils n'auront respecté la grande. Ils iront fatalement jusqu'au bout, et pousseront à ses dernières conséquences la logique de leur idée, qui est la suppression complète de toute propriété individuelle, comme de toute liberté.

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En ce qui concerne la liberté, son sort a été ainsi formulé parM.Waldeck-Rousseau, en un langage quasi sybillin : La libcrlé dans l obligation. M. Millerand admire cette phrase; elle peut être « lumineuse » pour les socialistes; j'avoue humblement ne pas la comprendre; elle me fait l'effet d'une plaisanterie de pince -sans-rire.

(( La République est la formule politique du socialisme, comme le socialisme est l'expression économique et sociale de la République. » (A. Millerand).

La démocratie politique a, en effet, rendu ce service de prêter l'appui de la légahté aux transformations sociales devenues nécessaires, et cela sans secousses, sans que les différentes classes qui composent la société aient eu à recourir à la force brutale. Les soulèvements et les jacqueries n'ont plus leur raison d'être dans un état social où toutes les classes ont, pour exprimer leur volonté, le même instrument puissant et pacifique : le bulletin de vote.

Le suffrage universel peut donc être considéré comme la première étape de l'émancipation ouvrière; il a fait disparaître les inégalités politiques et il fera disparaître à leur tour, nous dit -on, les inégaUtés économiques. Alors pren- . dront fin le patronat, le salariat, la division des classes ; alors s'épanouira la pleine démocratie au sein de l'atelier.

Elle est commencée déjà, puisque progressivement, et dans notre société même, qualifiée de capitaliste, se réalise de plus en plus le principe socialiste.

a Sans doute, notre société reste capitaliste en ce sens que l'intérêt immédiat et la responsabilité personnelle sont toujours à la base des fonctions économiques essentielles de notre organisation sociale. Mais, de plus en plus, la collée-

tivité tout entière et son expression juridique, l'Etat, empiètent sur un domaine qui leur était autrefois interdit. Par la législation ouvrière, c'est la société tout entière qui intervient et afl[irme son droit de haute surveillance sur les industries capitalistes, limite la journée de travail, prescrit des mesures hygiéniques, met fin à la toute-puissance du patronat, et réalise de plus en plus par ses interventions de toute sorte cette socialisation qui est le but même du mouvement socialiste.

« Par les assurances sociales, c'est encore un nouveau bloc de socialisme qui s'intègre à notre organisation sociale et qui peu à peu la transforme. C'est ici encore la société qui substitue l'action collective à l'action individuelle et fait fléchir le droit privé devant le droit public. « (J. Sarraute.)

Mais précisément parce que le socialisme substitue à la responsabilité individuelle la responsabilité des pouvoirs publics, précisément parce que l'Etat intervient de plus en plus dans la direction des intérêts économiques, dans les questions de salaires, de retraites, d'assurances, dans la réglementation du travail et des instruments de travail, dans l'hygiène des ateliers et aussi dans la formation des Syndicats, dans la réglementation des grèves, n'a-t-on pas à craindre que l'Etat, qui ne redoute jamais d'étendre son action, assume la responsabilité de tout le mécanisme de la production, c'est-à-dire une responsabilité formidable et pour laquelle il n'offre, du reste, aucune garantie ?

dui ne voit qu'à l'autorité sans limite de l'Etat correspond la disparition de toute liberté des citoyens ?

La tyrannie politique de l'Etat froisse déjà les intérêts les plus légitimes, sans assurer la bonne gestion des intérêts nationaux ; la tyrannie économique de l'Etat envahirait toutes les sphères de la vie sociale et jusqu'aux rapports de famille. Ce serait une servitude complète et abjecte; et par

là le socialisme, loin d'être l'aboutissement logique et la plus plus parfaite expansion de la démocratie en deviendrait le plus parfait anéantissement.

Toutefois, celui-là s'exposerait à une grave erreur qui ne jugerait le socialisme que d'après les doctrines de ses théoriciens, les déclamations de ses rhéteurs, les appels à la violence de ses folliculaires, et de ceux que j'ai appelés les batteurs d'estrade. Il y a autre chose, et mieux, dans le socialisme, que le déchaînement d'appétits grossiers et le besoin de jouir; s'il ne s'appuyait que sur les passions basses, il ne se serait point développé comme il l'a fait, et, s'il s'est développé au point où nous le voyons, il faut bien admettre qu'il répond à un besoin, à une nécessité sociale.

En premier lieu, le socialisme est une réaction, et la plus outrée qu'on puisse imaginer, contre l'individualisme et contre l'émiettement social qui en résulte. Grâce au principe protestant de l'individualisme, poussé jusqu'à ses dernières conséquences, « l'Etat n'est plus l'Etat, une société organisée, un corps dont les citoyens ne sont que les membres, mais un agrégat d'éléments disparates, hétérogènes, hostiles, en un mot, le contraire de tout ce qui imphque la notion de l'Etat. » (Brunetière.)

Aussi, voyons-nous la réaction socialiste s'affirmer dans tous les Etats où s'est affirmé le principe individualiste et s'y montrer, sur ce point, le plus réactionnaire de tous les partis. Les monarchistes, lorsqu'ils cherchent à restaurer la dynastie de leurs préférences, réagissent contre un système politique, mais ils laissent intacts les droits de l'homme et du citoyen; le parti socialiste détruit ces droits, et le pas en

arrière qu'il tend à faire faire à la société la ramène à la tyrannie de l'Etat païen.

Légitime en principe, si l'on n'envisage que certaines de ses revendications, antithèse vivante et ennemi né de l'individualisme, le socialisme a le sort de toutes les réactions excessives ; il dépasse le but et se condamne ainsi lui-même.

Il est également une réaction, et certes légitime aussi, contre l'exploitation de la classe ouvrière par Tégoïsme capitaliste et patronal.

La grande Révolution, faite au profit de la bourgeoisie et confisquée par elle, avait isolé l'ouvrier et lui avait même interdit, par le décret-loi des 14-17 juin 1791, tout groupement professionnel, toute entente en vue de défendre ses intérêts. Or, l'un des traits caractéristiques de l'évolution économique et sociale, c'est l'effort que font aujourd'hui, dans tous les pays industriels, les travailleurs et les ouvriers pour s'unir et s'organiser. Ils cherchent à transformer le contrat individuel de travail, qui correspond à l'esprit individualiste de notre temps, en contrat collectif qui sauve l'ouvrier des dangers de l'isolement et le Hbère vis-à-vis des patrons, devenus le plus souvent anonymes, simples actionnaires qui voient dans l'ouvrier non pas l'homme, mais l'instrument de travail, producteur de dividendes.

L'histoire économique, depuis 1830 jusqu'aux dernières années du xix"^ siècle, est l'histoire d'abus qui nous semblent à nous-mêmes à peine explicables. La loi de 1848, limitant à douze heures le temps de travail dans les ateUers, a été le premier pas fait dans la voie de réformes indispensables, et si actuellement, sous l'influence des meneurs socialistes, la réaction en faveur des ouvriers tend à dépasser le but et à compromettre leurs intérêts bien entendus, il faut en accuser moins le principe socialiste que les mœurs électorales inaugurées par les politiciens de bas étage qui, à chaque

élection, surenchérissent sur les promesses et les théories des autres candidats.

Que, sous le prétexte de réformer des abus criants, le socialisme nous expose à d'autres abus encore plus criants, cela est certain ; que les principes même du socialisme soient faux, irréalisables et nous ramènent à la pure barbarie, cela est aussi certain ; mais il n'en convient pas moins de reconnaître la sincérité, l'esprit de justice et le désintéressement d'un grand nombre de socialistes, lesquels, s'ils se trompent sur les moyens, n'en ont pas moins de bonnes raisons de réagir contre l'état social actuel, anarchique dans sa constitution individualiste et inique dans sa législation et dans ses mœurs économiques.

Ceux qui vivent, et j'en suis, au milieu des ouvriers, rendent justice à leur bon sens, simple et droit, à leur bonne volonté; ils savent que la plupart de ceux qui se laissent entraîner vers les doctrines socialistes le font par erreur, par suite d'une instruction incomplète, plus encore que par jalousie et par haine, malgré les efforts faits pour développer les sentiments mauvais. C'est pourquoi, en terminant ces notes de critique du socialisme^, je crois devoir établir une juste et nécessaire distinction entre ceux pour lesquels le socialisme est un moyen d'arriver, presque une profession, et ceux dont le dos, courbé par le travail, est le tremplin sur lequel sautent les politiciens.

Un jour viendra, qui n'est peut-être pas si éloigné, où la classe ouvrière à qui l'on a présenté le socialisme comme l'idéal d'une amélioration économique et d'une transformation sociale, s'apercevra que le parti sur lequel il comptait s'est mis à la remorque de la Franc-Maçonnerie athée, et qu'il s'est changé en parti politique antireligieux.

Alors le spectacle des iniquités législatives, des illégalités tyranniques, de l'anarchie gouvernementale et de la ruine

du pays, montrera clairement à ceux qui avaient espéré lutter pour un idéal qu'on se moquait d'eux et qu'ils ne servaient que des intérêts.

Dieu veuille que le pays n'attende pas pour être désillusionné les secousses révolutionnaires et les horreurs de la guerre civile.

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