‹ Principes de morale sociale [microform]Chapitre 17 sur 20 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Je résume, en quelques pages, la doctrine exposée dans

cet ouvrage.

Deux hommes se partagent l'empire du monde.

L'un prétend qu'il est un animal mammifère de l'ordre des primates, famille des bimanes, à poils rares, nez proéminent, etc., etc. D'âme, il ne s'en connaît point et n'en veut point avoir. La matière lui suffit, et c'est sur la matière, qu'il fonde sa vie. Sauf de très rares exceptions, le matérialiste voit dans les plaisirs et les jouissances matérielles que procure la vie le but final de l'existence. De devoirs vis-à-vis des autres hommes, il n'en était guère question avant ces dernières années; les chefs ont vu là une lacune qu'ils pensent combler avec leur doctrine sur la solidarité, jointe à des efforts sérieux pour développer la mutualité, la coopération, etc.. L'élite seule comprend cette nouvelle forme du devoir moral, et encore peut-on se demander si elle le comprend comme devoir, ou comme intérêt. En tous cas, la mort vient, et sous les six pieds de terre qui le recouvrent, l'animal humain disparaît à tout jamais, ayant pour consolation de contribuer à la formation de l'humus, d'où pousseront de nouvelles récoltes, nutritrices de nouvelles hu-

manités*

L'autre homme admet, lui aussi, que, par suite de la double loi de continuité et d'évolution, il se rattache par un bout à l'animalité, mais il prétend que, si le premier homme est le dernier chaînon de la série animale, il est, de par le souffle divin répandu sur lui, et par lui transmis à ses descendants, le premier chaînon du monde des esprits, vers lequel il doit continuer d'évoluer, précisément en vertu de cette loi de continuité et d'évolution dont le terme est en Dieu. Or l'évolution n'est plus déterminée et fatale, comme dans la série animale ; elle devient consciente et hbre, comme il convient à une force de l'ordre spirituel.

Pour cet homme là, le sens de la vie est tout différent de ce que nous le voyions tout à l'heure; les jouissances matérielles comptent pour peu ; elles sont remplacées par le devoir sous toutes ses formes; devoirs de Fintelligence, s'appliquant à reconnaître dans l'auteur de la vie l'origine et la tin de toute destinée humaine; devoirs de la volonté, s'ap- ' pliquant à réaliser dans la vie de chaque jour l'idéal de vérité, de justice et de bonté, qui constitue la perfection morale, et dont le prototype, le modèle insurpassé parmi les hommes, est ce Christ dont nous commençons seulement à apprécier la beauté au point de vue social.

Tels sont les deux types d'humanité, entre lesquels chacun de nous a son choix à faire. J'ai dit et je résume ici les raisons pour lesquelles je répudie le matérialisme.

En niant la liberté et la responsabilité, ce système enlève à la société le droit de punir et ne lui laisse logiquement que .le devoir de guérir. La conséquence, si l'on appliquait la doctrine, serait une multiplication illimitée des crimes et délits. Un pays peuplé d'irresponsables ne serait pas habitable. C'est le retour à la sauvagerie.

En second lieu, le matérialisme qui supprime la morale, supprime aussi la religion qu'il prétend remplacer par la

science. Parmi les savants, j'en sais bon nombre et des plus illustres, qui ne croient pas le moins du monde à cette substitution. Je sais aussi qu'il y a plusieurs sciences, mais j'ignore ce qu'est la science, où elle commence et où elle finit, qui la représente et qui a le droit de parler en son nom. Remplacer ce qui est et a toujours été parce qui n'est pas encore, et ne sera peut-être jamais, paraît assez singulier.

Puis, si l'on supprime la religion sous prétexte qu'il n'y a pas de Dieu, sur quel principe s'appuiera l'Autorité ? en vertu de quel droit celui-ci commandera-t-il à celui-là ? En vertu du droit du plus fort; car, il n'y en a plus d'autre. Le droit du nombre n'est qu'une autre forme de la force, puisque ni un homme, ni dix, ni mille, ne peuvent créer le droit, faire que ce qui est injuste soit juste, que ce qui est mauvais soit bon. La société perd ainsi son caractère sacré; les liens qui obligeaient les hommes entre eux disparaissent en même temps que le principe supérieur duquel dérivaient et le droit et le devoir. 11 n'y a plus qu'un agrégat d'hommes s'efforçant, chacun pour son compte, d'acquérir la plus grande somme de jouissances. Par là, l'individualisme aboutit à l'anarchie.

Et c'est encore avec un sens profond des nécessités sociales que M. Brunetière, envisageant la religion comme sociologie {Revue des Deux-Mondes du 15 février 1903), écrivait les lignes suivantes :

« Une religion qui se sent menacée, c'est une société qui se sent ébranlée jusque dans ses fondements; c'est une communauté qui se sent inquiétée dans le principe de son existence même; c'est une collectivité dont les éléments se retournent, pour ainsi parler, contre elle-même, et rompent, en brisant le lien qui formait leur union, celui qui faisait en même temps le secret de sa force

Tout ce qu'on fait contre la religion tend nécessairement à l'affaiblissement du lien social. »

Nous avons vu également, au cours de cet ouvrage, que, parce qu'elle est un principe de vie sociale, la religion a son mot à dire sur toutes les questions de principe réglant les rapports des hommes entre eux. L'Etatne peut donc ignorer l'Eglise, ni l'Eglise se désintéresser de l'Etat.

L'Etat, souverain absolu en ce qui concerne la direction des intérêts matériels, se trouve arrêté dans son action par l'obéissance qu'il doit aux principes constitutifs de la société humaine. Nous les avons résumés sous quatre titres : Solidarité, Justice, Autorité et Liberté ; mais il faut entendre chacun de ces mots dan<î le sens le plus large, et comprendre qu'ils renferment non-seulement les droits et les devoirs de l'homme vis-à-vis des autres hommes, mais aussi les devoirs de l'homme envers Dieu et envers lui-même.

Respecter les droits primordiaux de l'être humain, lui permettre l'accomplissement de ses devoirs, favoriser l'épanouissement de ses facultés intellectuelles et morales et le complet développement de sa personnahté, tel est le rôle, telle est la mission de l'Etat.

Quelle forme doit prendre l'Etat pour remplir le mieux son rôle et sa mission ? La chose pourrait être intéressante à étudier, mais elle n'est pas à discuter ici, car nous sommes en face d'un fait : l'avènement au pouvoir de la démocratie ; et c'est en raison de ce fait que nous avons à formuler des conclusions pratiques.

En théorie, la démocratie est fondée sur la' justice et la liberté ; en fait, elle s'appuie sur la force, puisqu'elle donne le pouvoir aux masses populaires, lesquelles, insouciantes de la justice et de la liberté, les suppriment afin de réaliser le rêve de toute démocratie, qui est l'égalité. Et si absolu est le do-me égalitaire que , dans une démocratie, dépasser, en quoi

Pfc

Il s

que ce soit, le niveau moyen, constitue le crime irrémissible.

« L'aristocratie du savoir, l'aristocratie de la vertu, ne sont pas moins odieuses que les privilèges de la naissance et de la fortune ; la démocratie aspire en vertu de sa nature propre à refouler tout ce qui s'élève au niveau de la culture moyenne, et, par conséquent, à faire baisser le niveau luimême, qui ne saurait se maintenir que par le déploiement et par l'attrait des supériorités naturelles. » (Ch. Secrétan).

D'où vient que le principe démocratique, juste en soi, aboutit à de si injustes conséquences ? Cela vient, en grande partie, de ce que la masse populaire a été promue brusquement au rang de souverain, sans préparation, sans instruction politique, sans éducation morale. Chercher dans des constitutions sans cesse changées, ou remaniées, un remède aux excès de la démocratie est une illusion; l'unique ressource est dans le perfectionnement moral des individus, dans l'éducation de chaque citoyen, en vue d'imprimer dans son esprit le respect de la justice et de la liberté des autres citoyens. Cette mission moralisatrice, des jeunes et des vaillants l'ont entreprise, et je salue en passant les apôtres de la Revue Le Sillon, des Instituts populaires, des Cercles d'études, qui cherchent à effectuer, au milieu même des populations ouvrières^ la conciliation de la démocratie avec la justice et la liberté.

C'est là, en effet, l'une des conditions sine quâ non de la réforme sociale ; elle ne pourra résulter que de l'entente et de la bonne volonté réciproque des riches et des pauvres. Le socialisme s'appuie pour la destruction sur la lutte des classes ; nous devons, nous, nous appuyer pour la réforme sur l'accord des classes. Les riches, les patrons, se croient les maîtres parce qu'ils ont la puissance de l'argent et des situations sociales ; ils oublient qu'aucune situation privi-

légiée n'est sûre qui ne se justifie pas par les services rendus à la communauté.

Les prolétaires, de leur côté, sentant qu'il n'y a pas visà-vis d'eux de bons sentiments, ni de bonne volonté de la part des possédants, se sont livrés à la haine, et menacent de tout renverser par le bulletin de vote, ou par le fer et le feu ; ce sont des ignorants et des violents conduits par des rusés qui les mèneront, le cœur léger, de destructions en destructions, jusqu'à la dernière misère.

Encore une fois, devant le conflit terrible qui se prépare, comment sauver la civilisation, comment sauver l'humanité, si ce n'est par la réforme morale ? Mais cette réforme, c'est aux riches à l'accepter d'abord, et seulement lorsqu'ils l'auront acceptée, il leur sera permis de la proposer aux pauvres. Car il est absurde de prêcher la résignation à ceux qui n'ont ni richesses ni jouissances, quand on donne soimême le spectacle de toutes les jouissances dans le plus

tranquille égoïsme.

Aux riches donc de commencer, en comprenant enfin et en remplissant sincèrement leurs devoirs vis-à-vis des prolétaires. Il ne s'agit pas là des devoirs d'aumône, mais du don de soi-même, de cette bienveillance qui se manifeste dans les rapports de chaque jour; il s'agit encore du développement de l'instruction parmi les ouvriers et de leur éducation morale ; il s'agit du respect des droits de l'ouvrier comme homme et comme chef de famille. La mère laissée aux soins du ménage, les enfants élevés par elle et instruits jusqu'à l'âge du travail, l'insaisissabilité du foyer, la protection contre les maladies et les accidents par la mutuahté, la vieillesse des travailleurs assurée proportionnellement au travail contre la misère ; telles sont les réformes, qui, si elles étaient obtenues des pouvoirs publics par une initiative généreuse des classes riches et du patronat, contribueraient plus que

tous les discours à dissiper les malentendus et à diminuer

les haines.

Peut-on espérer de la haute bourgeoisie tant de clairvoyance et de générosité ? L'insuffisance de son éducation religieuse et morale, l'égoïsme, cette malédiction attachée à la richesse, permettent d'en douier. Et cependant nous ne pouvons rester dans cet équilibre instable; l'état présent des choses ne saurait durer.

« Il faut, dit Ch. Secrétan, que cette civilisation se purifie et se transfigure dans le feu de la charité, ou qu'elle s'écroule dans l'incendie allumé par la haine qui couve partout. Et nous ne concevons le triomphe de la charité que dans l'adoration de la charité ; nous la cherchons vainement ailleurs. C'est elle qui nous ordonne de tout espérer. Tout peut être sauvé si l'idée chrétienne manifeste son harmonieuse évidence et sa puissance irrésistible à ceux qui se disent encore chrétiens, tellement que chacun d'eux aille jusqu'au bout de ses forces dans le travail de la régénération morale, intellectuelle et sociale »

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