‹ Principes de morale sociale [microform]Chapitre 6 sur 20 · S99SS · texte numérisé non relu

S99SS

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Il est permis de croire qu'il est des vérités inaccessibles à ceux qui ne veulent voir, en toute chose, que la matière.

L'appellation de Matérialiste a quelque chose de grossier et de brutal qui répugne aux esprits délicats ; beaucoup préfèrent une qualification plus flatteuse : celle de Phénoméniste, ou Déterministe, ou Positiviste. Ces systèmes dérivent du même principe et s'appuient uniquement sur la Raison.

Les Rationalistes ont la prétention de ne rien admettre qui soit contraire à la raison, ce dont personne ne peut les blâmer ; ii en est qui vont plus loin, car, d'après eux, c'est la Raison qui est le seul et souverain juge de ce que l'homme doit croire et taire; il n'y a de vérités que celles qu'elle accepte, et d'obligations morales que celles qu'elle approuve. Elle a été trop longtemps sous la servitude des dogmes et de la superstition ; aujourd'hui elle est libérée par la Science, et c'est la Science qui lui sert de guide. Dans toutes les questions, la liberté de la raison humaine est complète et sans limites, le libre examen est un droit absolu et même un devoir, la raison de l'un n'obligeant pas la raison de l'autre.

Indépendance de la raison, autonomie individuelle, droit permanent à la critique : à ces. traits, l'on reconnaît bien l'Esprit moderne avec son aboutissement fatal : l'Anarchie.

En premier lieu, je constate que la Raison n'est pas un guide suflisant, car voici trois mille ans qu'elle préside à l'éclosion des écoles philosophiques les plus diverses, sans nous avoir encore dit laquelle enseigne la Vérité. Les plus opposées se réclament également de la Raison; c'est au nom de la Raison que Pythagore et Platon furent spirituaiistes et religieux, et que Démocrite et Epicure furent maté-

rialistes et athées; c'est au nom de la Raison que Bayle niait la certitude et que Descartes cherchait à l'établir, que Bossuet affirmait le droit divin des rois et que j.-j. Rousseau proclamait le droit divin des peuples ; c'est au nom de la Raison que Spinoza fut panthéiste, Kant idéaliste, V. Cousin éclectique, A. Comte positiviste, Stuart-Mill, fataliste, Karl Marx socialiste, et que Séb. Faure est anarchiste.

A ce spectacle l'on éprouve l'impression d'une sorte de fitiUite de la Raison, impuissante à nous donner par ellemême toute la Vérité.

Et de plus, que devient une Société dont chaque membre n'est lié que par les principes dont il a la démonstration personnelle ? Puis, ce criticisme continuel et permanent, qui est la base et la raison d'être du Rationalisme, ce n'est plus une application de la méthode scientihque, cela devient une habitude d'esprit, un tic. A force d'en appeler, sur toute question philosophique ou morale, à sa propre raison, l'on détruit en soi toute foi, toute force, toute énergie, l'on trouve des excuses pour ses instincts, et l'on tombe vite dans rindiiférentisme, dans le culte du moi. De là, par l'émiettement des individus, la destruction de tout lien social.

Si nous voulons apprécier ce système par ses résultats, nous n'avons qu'à jeter un coup d'œil sur la société

actuelle.

Jamais on n'a tant reproché au catholicisme d'avoir abruti les peuples par ses dogmes absurdes et contraires à la raison ; jamais il n'a été plus de mode de bafouer le mysticisme au nom de la science et de proclamer l'émancipation de l'esprit humain et les bienfaits de la liberté ; que voyons-nous dans la réaUté ? A aucune époque on n'a vu pareille ardeur pour restreindre les libertés et mettre les citoyens en tutelle à

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propos de tout. Nous ne sommes plus sous la servitude des dogmes et de la superstition, mais nous sommes sous la servitude de l'Etat. Voilà le grand progrès que nous devons au système rationaliste et à la science matérialiste. Il n'y a plus de Dieu, c'est l'Etat qui est Dieu et qui intervient partout de plus en plus.

Le Déterminisme est la conséquence naturelle et logique du matérialisme. Si la pensée est une sécrétion du cerveau, si nos vertus et nos vices sont le produit des opérations physiques et chimiques de notre organisme, nous ne sommes pas libres, comme nous nous imaginons l'être, et nos actions sont nécessitées. Cette illusion de liberté que nous chérissons provient de l'excessive complexité des phénomènes qui constituent notre vie et qui nous entraînent. Les mouvements des atomes étant la seule réalité de la nature, nos actions soi-disant libres sont commandées par le mécanisme de ces mouvements. Elles sont liées les unes aux autres et au monde extérieur par une série d'eni^renages invisibles qui nous conduisent finalement, sans que nous puissions modifier notre marche, comme une molécule d'eau est entraînée dans une machine à vapeur par la série des phénomènes qui s'y produisent et par la marche même de la machine.

Il n'y a pas d'action humaine à proprement parler, toute action étant non un acte volontaire et libre, mais un résultat. L'homme est une machine irresponsable.

Je pourrais répondre à cela en répétant que les mouvements des atomes, et les atomes eux-mêmes, sont fort hypothétiques, et aussi que représenter le sentiment que nous

avons de notre liberté comme une illusion est passablement osé, car alors tout fait de conscience serait une illusion.

Mais l'argument déterministe me paraît pécher par un autre point, en ce qu'il ne fait point de différence entre la matière brute et la matière organisée, entre la matière inerte et la matière vivante. L'énergie humaine n'est pas assimilable de tous points à l'énergie chimique; nous sommes matière, oui, mais matière vivante, et vouloir ranger l'être vivant et son cadavre sous les mêmes lois mécaniques est faire trop bon marché de l'évidence et trop compter sur notre crédulité.

Voici ce que je lis dans la Revue scientifiqiie du 29 décembre 1900, et sous la signature d'un écrivain qui se pose comme l'un des représentants de la science, M. Filippo Viri>ilii :

« Comment se fait-il que l'homme, même élevé avec des principes religieux, et croyant aux sanctions de la vie future, se laisse aller au vol ? Ce n'est pas parce qu'il ignore le MI""" commandement, mais parce que sa constitution physique n'est pas sutiisamment développée pour le retenir dans l'obéissance à ce commandement. L'homme, si déférent à l'égard des lois de son pays, tue son semblable, non pas parce que l'article du Code qui prévoit et punit ce crime lui est mconnu, mais parce qu'il ne peut se soustraire à la poussée crnninelle.

« Ce n'est pas l'idée du mal et de ses conséquences qui manque à l'homme, c'est Tidée-force de réaction au mal qui lui fait défaut, et cette idée-force de réaction devrait se développer et s'accentuer de l'homme individuel à l'homme

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social, des groupes restreints aux collectivités plus vastes, des constitutions primitives aux organisations perfectionnées. »

La conclusion pratique, la voici : de quel droit un magistrat ose-t-il punir un voleur? un pauvre homme dont la constitution physique n'est pas suffisamment développée pour le retenir dans l'obéissance au VII™^ commandement. Ce n'est pas en prison que le voleur doit être envoyé, mais dans une maison de santé, où sa constitution physique sera soignée et développée jusqu'à ce qu'il devienne un honnête homme.

Quel est le jury qui n'absoudrait un assassin qui n'a pu se soustraire à la poussée criminelle, l'idée-force de réaction lui manquant? L'assassin est à plaindre; il faut le remettre aux médecins et aux philosophes ; ils lui inculqueront les idées-forces de réaction qui lui font défaut.

La sanction pénale, suivant la nouvelle école, je cite encore M. F. Virgilii, doit consister non pas à réprimer, mais à prévenir par un traitement variable suivant le genre

de criminels.

Les Anglais, gens pratiques et peu sensibles, ont trouvé un moyen simple de prévenir certains crimes : c'est l'application du chat à neuf queues. Les bandits qui en ont goûté une fois sont, dit-on, très rarement récidivistes.

En somme, le déterminisme qui nie la conscience et enlève aux hommes le sentiment de leur responsabihté, n'a aucune valeur scientifique. Il repose sur des affirmations très osées, et est incapable de donner une démonstration qui satisfasse l'esprit.

De toutes les formes du matérialisme, la philosophie positiviste est certainement la moins inacceptable, non pas parce qu'elle nous donne une réponse au problème de notre origine et de notre destinée, mais parce qu'elle a la franchise de déclarer que toute science est impuissante à donner cette réponse.

La recherche des causes premières et des causes finales, l'origine du monde et son but, Auguste Comte l'avait demandée à la théologie et à la métaphysique, et il lui avait paru qu'elles procédaient par affirmations, sans donner la démonstration de leurs principes. Il en avait conclu que la philosophie doit renoncer à toute recherche de l'absolu, quelque forme qu'elle prenne, soit par rapport à l'origine des choses, soit par rapport à leur tin ou but.

Pour les positivistes le monde invisible est donc à exclure de la science; il faut bannir les idées nécessaires de l'ancienne métaphysique; tout émane de l'expérience et retourne à l'expérience.

Cette proscription de la théologie et de la métaphysique, ce parti-pris d'écarter de la science ce qui précisément intéresse le plus l'esprit humain, à savoir l'étude des causes, de la liberté et de la personnalité de l'âme, etc., cette prétention de distinguer les connaissances abstraites des connaissances concrètes pour ne s'occuper que de ces dernières, tout cela amène le positiviste à un vaste système de négations qui est loin de satisfaire la raison.

A. Comte, lui-même, trouvait sans doute ce régime intellectuel insuffisant, car, dans une de ses lettres, il nous révèle qu'il se fait une loi de lire chaque matin un chapitre de r Imitation, et chaque soir un chapitre de Dante.

C'est à des mystiques chrétiens que le fondateur du Positivisme confie le soin d'inaugurer et de clore ses journées. Etrange contradiction! Mais en voici bien une autre!

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Cette philosophie qui s'interdisait la recherche de Tabsolu, Tétude des causes premières et des causes finales, étude bonne tout au plus à occuper Tenfance de l'esprit humain, elle n'a eu rien de plus pressé que de fonder une religion et un sacerdoce. Le prétexte était tout naturel : il s'agissait de remplacer la foi par la science.

Le philosophe positiviste ne pèche pas par Qxcès de modestie; il a la prétention de connaître de toutes les sciences les méthodes et les résultats; c'est pourquoi il en a établi une classification définitive, cadre étroit duquel l'esprit humain n'a pas le droit de sortir. L'esprit scientifique consisterait donc dans le respect de cette classification, dans le soin mis à ramener à la biologie, à la physiologie, et finalement au mécanisme, tout ce qui avait paru jusqu'alors relever du domaine spirituel, dans le souci de limiter la liberté, la responsabilité, la personnalité humaine en aflBrmant sous toutes ses formes la théorie déterministe, et, enfin, dans cette dernière invention qui est d'inaugurer le culte de l'Humanité, de substituer au culte de Dieu le culte de l'homme.

Certes, il ne viendra à l'esprit de personne de nier les bienfaits de la science. Elle nous apprend quels sont les rapports qui unissent les êtres et les faits; elle forme et exerce le jugement, elle affranchit Tesprit des croyances erronées et habitue l'homme à ne donner son acquiescement qu'aux idées conformes à sa raison.

Les découvertes merveilleuses auxquelles nous assistons depuis un demi-siècle sont bien faites pour donner à l'homme une légitime fierté et une grande confiance en

lui-même. La Science relève ainsi la valeur de l'homme et le charme de la vie; elle est une poésie par les aperçus magnifiques qu'elle dévoile, dans l'étude de l'infiniment grand et de l'infiniment petit, et par l'espoir qu'elle donne de toujours reculer les limites de l'inconnu.

Mais, en quoi voit-on là que la Science puisse remplacer la Religion? De quel secours une théorie scientifique quelconque peut-elle être pour la conduite morale des individus

ou des sociétés?

Chaque nature individuelle a besoin d'être enseignée et dirigée; l'ensemble des individualités constitue la société qui a besoin, elle aussi, d'être dirigée et réglée. Jusqu'à présent l'idée religieuse était le principe d'unité morale donnant à chaque individu l'idée directrice de sa vie et harmonisant le bien particulier avec le bien de l'ensemble, le bien

social.

De par l'esprit scientifique à la mode, voici Dieu supprimé. L'enfant ne voit même plus son nom dans les livres de classe; la forme la plus élevée de la pensée humaine disparaît de ses yeux, de son esprit, de son cœur; et on l'mvite à aimer, aux lieu et place de Dieu, cet ensemble d'individus, assez peu intéressant pour lui, qu'est l'humanité. S'imagine-t-on que l'enfant gardera cette notion confuse et qu'il rendra jamais un culte à l'humanité? Devenu homme, il se réfugiera dans le culte du moi.

Puis, en même temps qu'elle a une valeur éducatrice irremplaçable, Tidée religieuse est de toutes la plus démocratique,'car elle s'adresse indistinctement à tous; pauvres et riches, ignorants et savants, simples d'esprit et génies, y trouvent la satisfaction de leurs aspirations intimes; à tous elle offre le même horizon infini; à tous elle offre un idéal tel qu'aucun autre idéal ne peut être plus élevé, ni plus universel. .

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« La religion ne fait pas acception d'intelligence et dit aux pauvres d'esprit son secret qui les éclaire du seul rayon qui brille jamais pour eux. L'idée de l'humanité ne saurait être ce rayon. Et puisque Comte a insisté tout le premier sur la nécessité d'une idée qui joue dans l'âme le rôle d'une lumière et d'un pouvoir central, n'aurait-il pas compromis la santé et l'équilibre de cette âme, si, ne réussissant pas à remplacer en elle l'idée de Dieu, il eût réussi à l'en bannir? » (Thamin).

Dieu est banni, en effet ; son culte n'est pas encore remplacé par le culte de l'humanité, mais il l'est par le culte de l'Etat. L'homme suit de moins en moins la loi divine, mais il se soumet de plus en plus à la raison d'Etat, c'est-à-dire à la tyrannie matérielle et au droit du plus fort.

La négation de l'idée religieuse est antiscientifique; les négations ne sont pas des solutions, et, sous ce rapport, M. Brunetière avait bien raison de parler de la banqueroute de la science; mais il parlait là de la science positiviste, et ce n'est pas toute la science, il s'en faut de beaucoup.

Toutes les angoisses de la terre viennent de la réponse à cette question :

Dieu existe-t-il ou n'existe-t-il pas ?

S'il existe, quel est-il ; et, s'il n'existe pas, que sommesnous ?

Pourquoi la vie, pourquoi la souffrance, pourquoi la mort ?

D'où venons-nous, et où allons-nous ?

r^Nous ne 'pouvons que balbutier. La cause première de la création nous échappe, de même que nous échappe la con-

naissance du Créateur. Êtres relatifs et éphémères, nous ne pouvons concevoir ce qui est absolu, incorporel, éternel. L'étude de l'univers nous fait bien entrevoir l'existence d'un plan et la direction d'un mouvement qui n'ont point Thabitant de notre planète pour objet spécial ; mais là s'arrête notre esprit, il ne va pas au-delà des causes secondaires. Dieu est trop au-dessus de notre pensée. Il est ia Force.

' Les soleils, masses immenses, avec leurs satellites, se balancent dans l'éther, emportés vers un point inconnu avec des vitesses vertigineuses, et nous croyons être immobiles; nous n'entendons point la musique céleste de ces mondes en mouvement, duel est le centre, le point d'équilibre de toutes ces forces ? Quelle est la puissance qui a tracé les lois de ces mouvements et qui, en même temps, donne au plus chétif des microbes, à la plus humble des plantes, les forces nécessaires à son évolution ? Il est la Lumière.

Non pas seulement cette lumière matérielle qui dévoile à nos yeux les splendeurs de la nature, mais il est la lumière qui nous donne la claire vue des choses de l'esprit, la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, lumière de l'intelligence et lumière de la conscience. Il est l'Amour.

Pas plus que la Force et la Lumière, l'Amour ne se raisonne, et, cependant, il pénètre tout. D'où nous vient Tamour, et surtout l'amour des choses non vues, mais seulement entrevues, non connues, mais soupçonnées, et qui constituent le royaume de l'Idéal. « Idéal de beauté, s'écriait Pasteur, idéal de l'art, idéal de la science, idéal de la Patrie, idéal des vertus de l'Évangile. Ce sont là les sources vives des grandes pensées et des grandes actions. Toutes s'éclairent des reflets de ITnfini. »

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Il est le Bonheur.

Comment la Puissance infinie, jointe à la Lumière parfaite et au parfait Amour, ne serait-elle pas heureuse ? Tout ce qui vient de Lui et retourne à Lui est également heureux. Ceux-là le savent qui vivent en lui. Quand les pensées mauvaises nous troublent, quand la passion, quelle qu'elle soit, nous agite, les plus beaux raisonnements du monde sont impuissants à nous rendre la paix. Il y a, à ces moments-là, une véritable faillite de la raison humaine ; et, alors, rien n'est calmant et reposant que la pensée de Dieu.

Par le recours à Dieu, l'âme se dégage instantanément des vapeurs matérielles qui l'obscurcissent, elle remonte dans les sphères plus élevées, lieu de son origine, et y retrouve aussitôt la paix. (( Vene^^ à mot, vous tous qui travaille:^ et qui fiée hisseï sous le fardeau, et je vous referai » ; ce n'est pas une promesse en l'air, une simple parole d'encouragement, c'est l'affirmation d'une loi de l'ordre spirituel. L'âme qui a recours à Dieu se remet dans les conditions de sa vie normale, elle se revivifie.

11 ne saurait être question de disserter sur la naiure de Dieu ou sur Faction de Dieu. Laissons les métaphysiciens planer sur ces hauteurs peu sûres, et bornons-nous à constater que, sans l'existence de Dieu la moralité disparaît, notre vie perdant son but, sa fin, et par conséquent toute signification.

Huxley, dans sa célèbre conférence sur l'Evolution et la Morale, a développé des arguments qui s'imposent à l'attention et qui peuvent se résumer ainsi :

Les matérialistes considèrent le monde comme un sys-

tème de forces redistribuant sans fin la matière et le mouvement en cycles prodigieux d'évolutions, de dissolutions et de reconstitutions ; mais, considéré ainsi, le monde ne nous fournit pas la justification de son existence ; il pourrait tout aussi bien n'avoir jamais existé. S'il était possible de concevoir l'univers à part des activités intelligentes et des émotions des êtres doués de raison, ces myriades de mondes, roulant éternellement de la création à la décadence, ne vaudraient

pas un zéro.

Le monde n'a d'unité qu'en présence et sous le rayonnement d'un être qui se réalise et se perçoit en lui, d'un Être dont l'existence se justifie par elle-même; c'est l'Être en soi

de Kant.

En lui seul l'homme trouve la conscience de son existence et les notions du Vrai, du Beau et du Bien ; en lui nous sentons ce quelque chose étranger au Temps, dit Carlyle, ce qui est et qui sera quand le Temps ne sera plus. En lui, enfin, nous trouvons que la loi morale donne la clef de la signification du monde, que la perfection morale est le but réel de toute existence individuelle.

Puisque la nature envisagée ainsi que le veulent les matérialistes, comme un système de forces fatales, ne peut expliquer l'antagonisme qui existe en elle entre le bien et le mal, puisqu'elle ne peut justifier la notion du devoir et de la vertu réagissant contre les impulsions de la vie animale et s'inspirant d'un autre idéal que celui des forces matérielles, c'est qu'au-dessus de ces forces, au-dessus de ces impulsions, au-dessus de ces lois du monde physique, règne un ordre de choses en harmonie avec le sens moral de l'homme. C'est pour notre esprit une nécessité aussi rationnelle que celle qui nous pousse à chercher une cause dans tout efiét.

L'Être en soi, l'Être dont l'existence se justifie par elle-

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même et dans lequel s'harmonisent et les lois du monde physique et les lois de la perfection morale, c'est le Dieu que nous adorons.

Et, en effet, si Dieu n'existe pas, s'il n'y a pas un monde des Esprits supérieur aux contingences et aux relativités matérielles, quel est donc l'Etre qui résume en lui-même toutes les perfections morales ? C'est l'homme et je n'en vois pas d'autre.

Cette idée que l'homme puisse être considéré comme le type de la perfection, en quoi que ce soit, fliit sourire. Mais si nous ne trouvons pas ce type de perfection dans l'homme, le trouverons-nous dans l'ensemble des Etres, dans l'Univers, dans les lois de la Nature ? Non, car les lois naturelles nous apparaissent comme amorales, c'est-à-dire sans moralité propre, indifférentes le plus souvent au bien et au mal, sans rapport avec les données de la conscience et le développement de notre vie intérieure.

Notre idéal de Perfection se réalise cependant quelque part, puisque nous le concevons comme possible et désirable ; s'il n'est ni dans l'homme, ni dans la nature, il est donc extérieur à l'homme et à la nature, il est en Dieu.

Par là l'idée de Dieu, en tant qu'elle nous représente le Parfait, l'Intini, l'Absolu, rentre dans l'ordre de ces idées innées, principes premiers, dont la certitude s'impose à nous et qu'il est cependant impossible de prouver : tel est le principe de causalité, telle encore la nécessité du droit, etc. D'où nous viennent ces idées, d'où nous vient la certitude qu'elles nous inspirent de leur vérité, puisqu'elles sont indémontrables ?

Le matérialiste répond qu'il n'y a pas d'idées innées, que tout vient de l'expérience. Ce que nous appelons des principes premiers sont des idées acquises comme les autres, et, en partie, dues à l'atavisme. C'est par l'hérédité que nous sont transmises les dispositions cérébrales, et, par suite, les formes intellectuelles, c'est-à-dire les formes sous lesquelles la connaissance s'acquiert. (Littré.) A ce titre seulement elles sont innées en nous; mais, de même qu'elles sont dues à l'hérédité, elles sont modifiables par l'hérédité. En tous cas, Tesprit humain ne les possède pas d'origine, elles proviennent primitivement de l'expérience.

Voilà qui suffit aux savants obsédés par l'observation des phénomènes physiques, pour lesquels toute science consiste dans l'analyse et qui rejettent le monde spirituel parce qu'il ne se prête pas à leurs méthodes d'investigation. Ils professent que toute notion positive vient de l'expérience. Elle ne vient cependant pas de l'expérience, et elle n'en est pas moins positive, cette notion de l'infini, dont Pasteur disait : « Celui qui proclame l'existence de l'infini, et personne ne peut y échapper, accumule dans cette affirmation plus de surnaturel qu'il n'y en a dans les miracles de toutes les religions; car la notion de l'infini a ce double caractère de s'imposer et d'être incompréhensible. Quand cette notion s'empare de l'entendement, il n'y a qu'à se prosterner. »

Il reste à expliquer comment notre intelligence bornée, faillible, contingente, affirme le nécessaire et l'absolu des choses? Trouve-t-elle en elle-même ces notions, ou bien les puise-t-elle ailleurs ?

En elle-même. La lumière intellectuelle qui est en nous n'est pas autre chose qu'une certaine participation, par voie de similitude, de la Lumière incréée, dans laquelle sont contenues les vérités éternelles. Aussi le Psalmiste, après avoir

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dit : Muîti dicunt : Oiiis ostendit nohis bona? Beaucoup disent : qui nous a montré ce qui est bon et bien ? répond à cette question : Signatum est super nos lumen vultus tui, Domine; comme s'il disait : C'est par l'impression même de la lumière divine que toutes choses nous sont démontrées. Notre intelligence juge donc de toutes choses non pas suivant une vérité, une marque, un étalon quelconque, mais suivant la vérité première qui se réfléchit en elle comme dans un miroir. (P. de Régnon.)

En quoi consiste le spiritualisme?

Tout simplement en ceci qu'il enseigne l'existence d'un monde des esprits, supérieur au monde de la matière et le dirigeant. De ce monde des esprits est tiré le souffle, spiritus, l'esprit qui anime l'homme, qui lui donne la conscience de son être, de sa vie, de son activité.

Quelle est la nature de notre esprit? Nous ne le savons pas. Celui-là seul connaît sa propre nature qui est l'être absolu, infini, parfait, l'esprit pur duquel procèdent tous les autres et toutes choses.

De même ne sera jamais fliite la démonstration scientiiique de la survivance de l'âme et de son immortalité; celui qui les nie a tort, puisqu'il ne peut apporter aucune preuve à Tappui de ses négations.

Celui qui les affirme ne peut prouver davantage, car ce ne sont pas des preuves, au sens scientifique du mot, que ces aspirations universelles, ce consensus de tous les peuples, de tous les temps, dans une croyance à une autre vie. Que l'homme de foi s'appuie sur la Révélation, c'est atîaire à lui et à sa conscience ; mais ce ne sont pas là, il tant le recon-

naître, des preuves scientifiques, et toujours il faudra que la science s'arrête devant les questions, insolubles pour elle, de

l'autre vie.

Devant ce défaut d'une démonstration rigoureusement scientifique, les matérialistes ont beau jeu, et on les voit d'ici parlant de la dignité de l'homme méconnue par l'asservissement à un esprit hypothétique, Dieu indémontrable, marionnette au service des prêtres et de tous les exploiteurs de la crédulité humaine. Il ne sert à rien de se forger des Divinités, nous dit-on, c'est la nature tout entière qui est

Dieu.

Ainsi tous les attributs que nous reconnaissons à un Dieu personnel et créateur, les matérialistes les appliquent à la Matière, à l'Univers, au grand Tout.

Dieu est éternel. La Matière est éternelle. Dieu est infini.

L'Univers est infini.

Dieu est à lui-même sa raison d'être. La matière est a elle même sa raison d^être. Comme Dieu, elle existe parce

qu'elle existe.

Dieu est à lui-même son but et sa fin. L'Univers est à

lui-même son but et sa fin.

Je demanderai alors si l'Univers a conscience de son but

et de sa fin.

S'il n'en a pas conscience, l'on ne s'explique pas les lois de sa constitution et de son évolution. Tout évolue dans le monde, des soleils du firmament à la plus humble plante, au plus obscur minéral ; cette évolution se ferait donc au hasard, au petit bonheur, sans cause et sans but ; je veux dire sans cause consciente, sans un but dont qui que ce soit ait conscience. Ce n'est pas là une réponse conforme à la

raison.

Ht si l'Univers a conscience de son évolution et de sa

fin, où réside cette conscience, et comment se manifeste-

t-elle ?

Qui dit conscience dit personnalité intelligente, active et libre, le premier acte de l'intelligence étant de prendre conscience de soi-même.

Peut-on attribuer à la collectivité des forces physiques, au grand Tout, ce caractère d'Intelligence consciente ? Je ne le crois pas, et c'est pour cette raison que je crois à un Dieu

personnel.

L'idée d'un Être, unique en son essence et en sa nature, ayant tous les caractères de la personnalité la plus intense, dont la Puissance et la Sagesse, infinies dans leurs manifestations, ont pour but final l'évolution de tous les êtres créés vers le Créateur, dans un amour éternel ; cette idée, dis-je, peut être considérée comme hypothétique, mais non pas comme contraire à la raison.

Je considère comme plus incertaine, et ne satisfaisant en aucune façon la raison, l'idée d'un Être collectif, qu'on appelle tantôt l'Univers, tantôt la Nature, composé de milliards de personnes et d'objets d'une variété et d'une complexité infinies, constitués sans cause appréciable, évoluant suivant des lois établies, on ne sait par quelle puissance^ vers un but inconnu, ou même vers aucun but.

Sans doute la doctrine spiritualiste, dans la forme dans laquelle elle est le plus souvent présentée, répugne à des esprits précis et méthodiques. Il y a quelque chose qui les choque et les heurte, c'est l'affirmation de deux substances, l'une matérielle, passive, inerte, l'autre spirituelle, active et spontanée; cette dernière agissant sur la première et la diri-

géant, alors qu'il y a une telle contradiction entre les deux, une telle opposition, qu'on ne peut s'imaginer quelle est l'action de l'une sur l'autre.

C'est pourquoi certains savants font les plus grands efforts pour arriver à établir la continuité entre la matière brute et la matière vivante, pour en déduire d'abord la connexion, puis l'identité entre les données physiologiques et le problè'me psychique.

D'après eux la matière est autre chose qu'un aggrégat de cellules. C'est aussi un assemblage de forces, tantôt latentes et tantôt en action. La matière n'est pas séparable de son dynamisme, et les spiritualistes ne triomphent si facilement du matérialisme que parce qu'ils ne considèrent dans la matière qu'un facteur, l'étendue, négligeant systématiquement l'autre facteur, l'activité.

Or, c'est précisément de cette activité immanente dans la matière, consubstantielle à la matière, que découlent les propriétés physiques, les phénomènes vitaux, les faits psychiques.

« L'activité matérielle, dit M. Dastre, est un minimum d'âme ou de pensée qui, par une gradation continue et une complexité progressive, sans solution de continuité, sans saut brusque de l'homogène à l'hétérogène, s'élève à travers la série des êtres vivants jusqu'à la dignité de l'âme humaine. L'observation des transitions, décalque imparfait de la méthode géométrique des limites, permet ainsi de passer de l'activité matérielle à l'activité vitale, et de là à l'activité psychique. »

Dans ce système, l'énergie matérielle, la vie, l'âme, ne seraient que les combinaisons de plus en plus complexes de l'activité consubstantiellement inhérente aux atomes matériels.

Et nous, nous affirmons au contraire que, entre la ma-

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tière brute et la matière vivante il y a une différence telle que les propriétés de la matière ne permettent pas d'expliquer la vie et que les phénomènes psychiques sont exclusifs de toute matérialité.

Qju'est-ce donc que Thomme pour que nous ayons tant de peine à le définir ? pour que les uns ne voient en lui que la matière, et que d'autres, dédaigneux de l'élément matériel, affirment surtout la spiritualité ?

Les premiers n'expliquent pas les faits de pensée et de conscience par les propriétés des corps, comme ils le prétendent; ils ne démontrent point où, quand et comment la matière commence à devenir vivante. Les seconds n'expliquent pas comment l'âme informe le corps, comment l'esprit opère sur la matière ; et nous restons ainsi sans comprendre la compénétration de deux éléments si nettement incompatibles. « L'analyse, dit Taine, au lieu de combler Tintcrvalle qui les sépare, semble l'élargir à l'infini. »

C'est que, là même, en efiet, gît le mystère de la vie.

Mais il est un point acquis, parce qu'il est un fait de conscience et un produit du raisonnement tout à la fois. C'est l'unité de l'être humain. L'homme n'est pas un composé de deux substances distinctes, hétérogènes, il est une seule substance composée de matière et déforme. La forme, c'est l'âme ; la matière, c'est le corps ; matière déterminée par l'âme qui lui donne d'être, et d'être corps, et d'être ce corps, avec cette composition chimique, ces tissus, ces organes qui le composent, et tout ce qui le distingue d'un corps différent.

Le corps sans l'âme, non seulement ne serait pas vivant, mais ne serait pas spécifiquement ce qu'il est. Le cadavre n'est plus un être humain parce qu'il n'a plus l'âme ; il est devenu de la matière brute.

Ht l'âme ne réside point en une place quelconque, mais

en tout le corps et en chacune de ses molécules, elle est toia in corpore Mo partie intégrante du corps qu'elle informe, mais dont, à son tour, elle dépend, puisque, dans ses actes les plus proprement intellectuels, le corps coopère avec elle et qu'il n'est pas en l'homme de si pure spiritualité qui, selon une expression énergique, ne porte « une signature d'animalité. »

L'âme est ainsi le centre d'unité, le lieu géométrique où tout aboutit et d'où partent toutes les manifestations de la vie. Elle est invisible et nous constatons cependant son existence par la conscience que nous avons de ce fait, que toutes les impressions que nous recevons du dehors aboutissent en nous à un centre unique de sensations, que toutes les pensées que nous avons, si disparates dans leur variété et leur infinie complexité, aboutissent également en nous â un centre unique de la pensée, et enfin que, de ce même centrepartent toutes les motions, tantôt volontaires et tantôt inconscientes, qui vont au dehors traduire notre pensée par la parole et par l'action.

Si ce centre intime de l'unité de l'homme est matériel, qu'on nous montre l'organe par lequel il fonctionne, et, s'il ne se manifeste pas en un organe matériel, reconnaissons qu'il est d'une autre nature, et qu'avec le corps et dans le corps il existe une substance immatérielle, une âme spirituelle, sans laquelle l'être humain n'existe plus.

Tout animal qui vit ne vit que par le principe spirituel qui le constitue et duquel il tire sa personnalité. Seule une substance spirituelle est personnelle, a la conscience de son être, et le sentiment que cet être est distinct des autres êtres.

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La matière brute n'a pas de personnalité. L'on ne voit pas quel sens auraient ces mots : la personnalité d'une brique, d'un bâton, d'une statue, d'une rivière, d'un territoire. ^

Il en est de même de l'identité, qui est aussi un attribut de la substance immatérielle et personnelle. Notre personnalité subsiste, en effet, toujours identique à elle-même, aucune confusion ne s'établit, dans la conscience, entre le moi d'autrefois et le moi d'aujourd'hui. Comment expliquer ce fait, en flice du phénomène de la transformation continue

des corps ?

D'après les physiologistes, le corps se renouvelle complètement en quelques mois. Par l'action combinée déjà nutrition et de la respiration d'une part, et des désassimilations de toutes sortes d'autre part, il ne reste en nous aucune des molécules qui constituaient notre corps il y a peu d'années; aucune partie de l'organisme n'échappe à cette rapide destruction; les os eux-mêmes disparaissent; il ne reste rien, absolument rien.

Or, si le corps que nous avions à dix ans, à quinze ans, à vinc^t ans, n'existe plus et a été même plusieurs fois renouvêlé, les sentiments que nous avions alors ont-ils également disparu ? Non, ils existent encore. Nous avons la mémoire, aussi vive qu'au premier jour, de telle sensation, de telle pensée ; nous jouissons encore de tel plaisir perçu autrefois, ou bien nous avons le remords de telles fautes auxquelles notre corps actuel n'a participé en rien. Quelle est donc la substance qui a reçu et qui renouvelle ces faits d'ordre purement moral, si ce n'est celle qui est le sujet permanent de nos émotions et de nos sentiments ; substance qui n'évolue point et ne se transforme point avec les molécules constitutives du corps, mais qui reste permanente, identique à elle-même, et, par conséquent, immatérielle, spirituelle.

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En aucune façon, nous diront les matérialistes ; l'identité du moi n'est pas fondée sur une substance différente de celle que nous connaissons, mais les cellules, les molécules, qui remplacent, dans notre corps, les cellules et les molécules disparues, les remplacent selon les formes que dessma.ent les molécules éliminées : elles héritent de leur nature et de leur énergie vibratoire. ^

Cette explication n'est qu'une hypothèse et n explique rien Les formes des molécules n'ont aucune valeur propre par elles-mêmes, elles se ressemblent dans tous les corps vivants et ne peuvent les différencier. Quant à l'énergie vibratoire, c'est un état des molécules, une modalité et rien de plus ; en admettant que la molécule qui disparaît transmette à celle qu, la remplace son rythme et sa valeur, cela veut dire que la seconde molécule prend une modalité semblable à celle de la première, mais non pas identique. Il y a loin de là à l'identité morale, à ce sentiment intime qui nous fait affirmer la permanence de notre personnalité et son identité à travers les évolutions successives et les transformations du corps.

I es matérialistes concéderaient assez volontiers ce que nou's venons de dire sur la spiritualité de l'âme, à laquelle ils n'attachent pas autrement d'importance, si nous ne tirions pas du principe de la spiritualité la conséquence de l'immortalité, laquelle a beaucoup d'importance, car 1 affirmation ou la négation d'une vie future détermine la direction de la vie présente. C'est dans les auteurs philosophiques qu'il convient d'étudier les arguments métaphysiques et psychologiques en faveur de la survivance de l'âme : contentons-nous d'une considération morale.

Deux sentiments plongent leurs racines plus avant que tous les autres dans les profondeurs de notre nature, écrit Mgr d'Hulst : le désir du bonheur et le besoin de justice. Nous voulons être heureux et nous nous sentons obligés au bien, non seulement pour être heureux, mais parce que c'est le devoir, parce que c'est l'ordre. Or, tantôt pour obtenir ce qui nous semble être le bonheur, il nous faut manquer au devoir, tantôt si nous embrassons le devoir tout entier nous sacrifions notre tranquillité, nos goûts, notre intérêt, quelque chose du bonheur. Il y a donc un désaccord entre le devoir et le bonheur.

Oui, mais le désaccord n'est qu'apparent ; il est une épreuve, un état passager; précisément parce que l'âme étant spirituelle, son domaine n'est pas celui de la vie matérielle, et, qu'étant immortelle, elle doit retourner vers ce monde des esprits d'où elle est issue, monde de la perfection morale, dans lequel se fait l'accord permanent de la vertu et du bonheur.

Il serait absurde qu'il en fût autrement^ et que pour nous, qui concevons un bonheur complet dans le bien absolu et la justice parmite, la réalisation de cet idéal fût impossible et se bornât aux petitesses, aux misères et aux iniquités de la vie actuelle.

La croyance à l'immortalité de l'âme est donc fondée sur l'idée de Justice.

Toute privation, tout acte de vertu, coûte et appelle une compensation. Je ne rends pas un service pour en être payé; encore est-il que ce service doit être payé, ne serait-ce que par un simple merci, et l'obligé qui refuse de reconnaître le service reçu par lui commet une injustice. Toute mauvaise

action est aussi une injustice qui appelle également une compensation. Je tue et je vole sans être ni pris, m puni : est-il bon qu'à tout jamais je profite tranquillement du vol et du meurtre ? Autour de moi, d'autres sont pris et punis. Pourquoi ceux-là expient-ils et non pas moi ?

Mais où se trouvent les compensations ? Ici-bas, nous voyons souvent l'honnêteté bafouée et ruinée, la bonté et le dévouement exploités, la vertu pourchassée ; nous voyons l'insolence des fortunes mal acquises, le cynisme des arrivistes, les violences des voleurs et des assassins, les impudeurs du vice triomphant.

S'il n'est point d'autre vie, c'est que la vie n'a pas de valeur morale et que tout est indifférent ; le bien et le mal, la vertu et le vice sont une même chose ; la probité et la mauvaise foi, l'égoïsme et le dévouement sont équivalents ; équivalente est la vie d'une sœur de charité et celle d'une fille de joie. Mais, si tous ces contraires ne sont point équivalents, il faut, de toute nécessité, que des compensations s'établissent dans une autre vie. Encore une fois, où se trouvent ces compensations ?

Je sais qu'on nous vante comme une récompense très suffisante la satisfaction du devoir accompli, le sentiment que nos bonnes actions sont des facteurs du progrès de ITIumanité. Ces beaux sentiments sont réservés à une élite extrêmement rare, et je doute fort qu'ils lui suffisent. La masse où Ton rencontre tant de vertus obscures et tant de misères imméritées, la masse qui ignore les thçories transcendantes sur la marche de l'Humanité n'a-t-elle point raison de compter davantage sur la Justice éternelle de Dieu > C'est pour elle qu'ont été dites ces paroles : ce Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés; bienheureux ceux qui ont faim et soif de la Justice, car ils seront rassasies. » Et ce ne sera que justice.

Sans rimmortalité de l'âme, la vie n'a donc pas de valeur morale, elle n'a aucun sens, elle ne s'explique pas. C'est la vie future qui lui donne un sens, une valeur

L'idée religieuse est ainsi l'idée capitale de la vie. Or, si on l'accepte, il faut en accepter les conséquences et vivre dans la logique de cette idée. Si on la nie, rien n'empêche de consacrer la vie à toutes les jouissances ; l'important est de ne point ruiner sa santé et de ne pas tomber sous le coup de la loi. La crainte de la maladie et la crainte du gendarme remplacent la crainte de Dieu.

La science, disent les athées, guidera l'homme plus sûrement que la religion. C'est une étrange illusion.

Je ne méconnais pas la grandeur de la science, mais je vois qu'à cette question précise du but de la vie, du sens de la vie, de Torigine et de la lin de toutes choses, la science bégaie aujourd hai comme elle bégayait il y a deux et trois mille ans et comme elle bégaiera encore longtemps; je ne puis attendre ses solutions, moi qui vis aujourd'hui et disparaîtrai demain. Je vois encore que la science ne peut ni apaiser les passions, ni relever les courages, ni consoler les pauvres cœurs brisés par les épreuves de la vie. La science ne donne pas la paix de l'âme, ni la clarté, ni la sécurité, ni la force, lesquelles ne dépendent pas du plus ou moins de savoir et de connaissances que chacun de nous peut posséder.

La pensée de l'au-delà nous met en face d'un mystère si troublant que je comprends, en un certain sens et tout en les plaignant, ceux qui rejettent de leurs préoccupations ce pays inconnu, pays de lumière pure ou de flammes vengeresses, que n'est revenu nous décrire aucun voyageur.

The undiscovered country, from whose bourne No traveller returns

Au néant dans lequel ils se réfugient ne vaut-il pas mieux, même au point de vue strictement humain, en dehors de toute considération religieuse et en n'envisageant que le côté social, pratique et utilitaire de la question, préférer de beaucoup la perspective d'une seconde vie, complémentaire de la première et la rectifiant dans ce qu'elle a eu de défectueux? L'expérience nous montre, en effet, que quand on apprend aux masses à oublier et même à mépriser le nom de Dieu, et à ne faire cas que des jouissances présentes, l'on prépare la dégradation des mœurs privées et publiques et les déchéances nationales.

Je ne veux pas dire par là que, si la doctrine de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme n'était pas vraie il faudrait néanmoins la soutenir dans l'intérêt social. Aucune considération au monde n'est suffisante pour justifier l'erreur; la Vérité domine tout ; mais je prétends que l'on ne peut'démontrer que le principe de l'immortalité soit erroné, il a même pour lui les arguments les plus sérieux, et j'ajoute que le fait d'être, non seulement conforme, mais nécessaire aux intérêts de la société humaine, constitue une "nouvelle et forte présomption en sa faveur.

Et combien plus élevée cette doctrine, combien plus fière, plus digne de l'esprit humain ! auel contraste avec ceux qui, parlant sans cesse d'émanciper la raison, d'affranchir l'homme des croyances surannées, ne voient en. lui qu'un animal supérieur privé de liberté morale et irresponsable, doué, on ne sait comment, d'une raison abstraite qui lui permet bien d'atteindre la vérité et la moralité, mais une vérité restreinte à l'expérience de la matière, une moralité sans but, sans obligation, sans sanction.

Pour le stoïcien, le travail et l'art de la vie consistera à

demeurer dans une impassibilité absolue et à écarter ce qui troublerait son repos; pour l'épicurien, la vie n'a d'autre but que la jouissance du plaisir, mais une jouissance prudente qui, même en suivant les instincts de la nature, use de tout sans excès, pour ne pas rompre l'équilibre des facultés et troubler le calme de l'esprit.

De ces deux pôles du matérialisme, même conclusion : tout sacrifier à son repos, tout rapporter à soi. A notre époque, ces deux formes de la vie matérialiste se retrouvent avec tous leurs degrés, mais toujours avec les caractéristiques suivantes : pour l'homme, la négation du libre arbitre et la prédominance de l'instinct; pour les sociétés, la négation du droit et le règne de la force.

La morale spiritualiste enseigne une toute autre direction

de la vie.

Elle établit d'abord que chaque homme doit chercher à pénétrer le sens de sa destinée, non par simple curiosité spéculative, mais avec l'ardent désir de fonder son existence morale sur autre chose que la coutume établie, l'opinion régnante, les progrès de la science et les convenances sociales. Car, ainsi que l'a dit admirablement un des maîtres les plus distingués de notre temps, M. Pécaut : « L'homme n'est pas enfermé tout entier sous les lois et dans les conditions de l'histoire naturelle; sa destinée ne s'épuise ni dans l'individu, ni dans la famille, ni dans la cité, ni dans rhumanité, ni en rien de visible, d'éphémère et de borné; il est, selon le mot du vieux poète et sage de la Grèce, adopté par l'apôtre chrétien, de race divine. »

L'ETHiaUE

L'Ethique, ou pour l'appeler par un nom plus usité et mieux compris, la Morale, est l'aboutissement nécessaire d'une doctrine philosophique; car, nous n'avons pas seulement à penser et à croire, mais aussi à agir. Le bon sens indique que nous devons agir conformément à nos

croj'ances.

Si nous sommes assurés que nous n'avons d'autre vie que cette vie matérielle, si nous pensons que l'âme, résultante éphémère et accidentelle, toujours variable, des forces du corps, meurt avec lui, la conclusion logique est que, notre vie n'ayant pas de but, n'a d'autre loi que celle de sa conservation physique. La morale n'existe pas; elle est remplacée par l'hygiène et la légalité.

C'est là toute l'éthique des athées, des socialistes et des anarchistes. Ils ne veulent ni religion, ni morale, parce qu'à leurs yeux la vie n'a d'autre but que celle des jouissances qu'elle peut procurer, et, poiir acquérir toutes ces jouissances, tous les moyens sont légitimes. Leur système social se résume en la formule connue : « Ni Dieu, m maître >>, c'est-à-dire, ni règle, ni loi, ni direction.

Ceux-là suivent, au contraire, la règle et la loi qui regardent la vie comme un passage et un acheminement vers un

état supérieur. A une philosophie qui nous dit que nous sortons du néant, au hasard et sans cause, ils préfèrent la doctrine qui enseigne que nous sommes des unités conscientes de la création divine, destinés à une vie de plus en plus complète : Ut vitam haheant et ahundantiiis habeant

(Jean, X. lo).

C'est donc de Tidée du néant ou de l'immortalité que nous déduisons l'inutilité ou la nécessité de la morale.

Certaines écoles matérialistes ont leur éthique, et la forme la plus élevée que nous en connaissions est celle que j'ai exposée aux notes sur le Positivisme.

Soyons justes. Ce ne fut pas uniquement un orgueil stérile de savants qui anima les fondateurs de la religion positiviste. Ils étaient les successeurs, les continuateurs des Fourriéristes, des Saint-Simoniens qui, avant eux, avaient cherché à faire passer dans la vie sociale le précepte évanaèlique : Aimez-vous les uns les autres.

Ils avaient rêvé la fraternité universelle, la solidarité des peuples, la fin des guerres et une organisation nouvelle de l'humanité dans la paix et l'amour universels. Ce que le Christianisme n'a pas encore réalisé, ils espéraient l'accomplir méthodiquement, scientifiquement. Ces illusions étaient celles d'esprits élevés et généreux. Depuis, nous avons vu trop d'émeutes, trop de guerres sauvages, trop d'orgies de feu et de sang pour caresser les mêmes chimères.

D'autres essais ont été faits avec le même résultat négatif. Je ne parle que pour mémoire d'un livre de M. Guyau qui a fait quelque bruit : Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, rêve stérile d'un des plus brillants philosophes du

Xix^ siècle. Après lui, M. Fouillée a préconisé l'enseignement d'une philosophie neutre et idéale pour remplacer le vide dû à l'absence de l'idée religieuse.

Moins que jamais la Philosophie est en état de remplir cette mission. Nos philosophes et nos moralistes distinguant de moins en moins les causes premières du monde et les fins dernières de l'homme conçoivent le développement de l'humanité comme une marche sans fin vers une vérité indéfinie, indéfinissable et à jamais inaccessible. Quel enseignement moral et pratique tirer d'une telle conception? « Jadis, c'étaient, dit Amiel, les idées sur la nature qui étaient un tissu d'erreurs et d'imaginations incohérentes; maintenant ce som les idées philosophiques et morales. « La cause en est dans Forgueil rationaliste qui a faussé les principes du Ubre examen en limitant l'examen aux phénomènes et aux lois de l'ordre matériel et en éliminant de ses recherches les faits et les causes métaphysiques et morales. De là dans l'esprit de la plupart des savants et des lettrés il s'est fait une confusion regrettable. Là où il aurait fallu dire simplement : usage de la raison, l'on a dit : émancipation intellectuelle; là où il fallait dire : libre recherche, l'on a dit : libre-pensée, ou pensée libre (i). La raison a été proclamée, la source de la vérité et du droit. Les protestants, ou du moins la plupart d'entre eux, tout en

,1) Les deux expressions sont également impropres. La pensée n'est pas un fait libre, elle naît spontanément, sans aucune participation de la volonté. Et quand l'intelligence perçoit la vérité, elle n'est pas libre davantage parce que la vérité s'impose à elle. La vérité est l'objet de la pensée, mais elle est en dehors de l'intelligence et de la pensée, indépendante de leurs manifestations et de

leur fonctionnement. . , i r, '„au

Oui dit : pensée libre ou libre pensée, dit simplement : re.et de la Révélation reiet du surnaturel, reiet de Dieu. Ces. la liberté de penser ce que 1 on veut, d'admettre ce ,ui plait et de rejeter ce qui gêne. Cette soi-d,sant hberte se concilie asse^ mal avec l'amour et la recherche de la vente.

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