I-t plus l'homme est supérieur, plus son intelligence et
sa volonté interviennent dans la détermination de ses actes, plus il en est le maître, plus alors son libre arbitre s'affirme et sa responsabilité s'engage.
Le perfectionnement de la vie intérieure aboutit précisé-
es
ment à accroître toujours davantage notre personnalité, et par là notre responsabilité.
Le souci de dégager la morale laïque de toute allure mystique, de toute idée de Dieu, de loi éternelle, de vie future, a conduit à déclarer qu'un acte est moral quand il est dicté par la conscience de celui qui l'exécute, et qu'il n'a pas besoin d'autre récompense que la paix intérieure due à la satisfaction du devoir accompli, pas d'autre châtiment que le trouble et le remords qui suivent la faute.
Cette indépendance souveraine de la conscience individuelle est inadmissible, car, alors, il y a autant de morales que d'individus. Il y a la morale de l'homme éclairé et celle de l'inintelligent; la morale de l'homme de bonne volonté et celle de l'homme de mauvaise foi; la morale du plus fort, de celui qui n'a ni scrupules, ni délicatesse de conscience, qui n'éprouvera aucun remords de fautes, mêmes graves, et la morale de l'homme délicat que les indélicats sont tentés d'appeler à cause de cela un faible et un niais.
Nous réclamons une autre mesure des actes humains; il nous faut une règle universelle et constante, qui s'applique à tous les hommes, en tous les temps, dans tous les lieux, qui soit demain ce qu'elle était hier, indépendante des conditions particulières, des opinions, des intérêts et des théories scientifiques.
Puis, quelle triste sanction nous propose la morale naturahste.'c'est plaisanter que parler du remords comme d'un châtiment suffisant. Plus l'homme devient criminel, moins il a de remords, et, par conséquent, moins il serait puni. Quel est le remords d'assassins comme Vacher, Ravachol,
comme le misérable qui viole une petite fille et la coupe en
morceaux?
La théorie de la récompense par le témoignage de la conscience n'est pas plus satisfaisante. Que vaut-elle pour le soldat qui meurt sur le champ de bataille, pour tout homme qui sacrifie sa vie à la défense d'une grande idée, de son
prochain, de la patrie ?
La conclusion que je tirerai de ces réflexions, je 1 emprunte à M. de Molinari : « La morale laïque n'a rien ajouté à la morale religieuse, et elle en a retranché la base. Elle laisse le mauvais riche sans châtiment, l'infirme et le misérable sans consolations et sans espérances; elle n'a aucune autorité pour assurer l'observation de ses préceptes. « Et j'ajouterais : elle n'a même le droit de formuler aucun précepte.
I orsque je proteste contre les tendances d'une morale scientifique, cela ne veut pas dire que je conteste l'existence d'une science de la morale, et, par conséquent, d'une méthode scientifique appliquée à la morale ; je sais que tout homme a le droit de procéder à l'examen critique des lois morales; mais je prétends que pour procéder à cette étude critique, il lui faut un critérium. Et où trouvera-t-il ce critérium? Dans son intelligence? Dans sa conscience?
L'intelligence nous permet de reconnaître la vérité et l'erreur; mais non pas de discerner ce qui est bon et bien de ce qui ne l'est pas. C'est là le rôle de la conscience. Et, cependant, il n'en résulte pas que c'est la conscience individuelle qui fait la loi, comme le voudraient les rationa-
ff
listes; cela signifie seulement que la conscience reconnaît la loi ou la méconnaît.
Il faut, du reste, remarquer que si l'intelligence est absolument désintéressée à l'égard des vérités qu'elle a à constater, il n'en est pas de même de la conscience, essentiellement intéressée à l'endroit des lois morales qui sont presque toujours opposées aux intérêts passionnels.
L'intelligence et la conscience ne nous fournissant pas le critérium des lois morales, nous le trouvons dans leur concordance ou leur opposition à la loi divine. Elle seule a autorité pour imposer à l'homme le principe d'obligation. Car, dès que la conscience a reconnu la loi, l'homme qui était auparavant libre ne l'est plus; il est obligé par la loi et devient coupable, s'il la transgresse.
La morale dite scientifique ne relève pas de cette obligation ; sans quoi elle cesserait d'exister en tant que morale. Ses partisans déclarent seulement qu'il n'est pas besoin d'une autorité extérieure, d'un législateur souverain, appelé Dieu, que la science suffit pour déterminer ce qui est bien ou mal, selon qu'une chose est utile ou nuisible.
Là est l'erreur capitale de l'éthique rationaliste. La science peut déterminer expérimentalement la valeur des lois morales naturelles, mais elle ne peut pas obliger, ni créer le mérite ou le démérite. Elle peut encore moins créer une morale nouvelle, différente et indépendante de l'autre, comme. certains s'en flattent.
Ne soyons pas, du reste, si fiers de notre raison; ce n'est pas toujours elle qui nous mène, mais plus souvent notre cœur, bien ou mal inspiré. Ce n'est pas la Science qui dirige
ri n
notre vie et inspire nos actes, c'est la passion, c'est la foi, ou l'absence de foi, en un idéal. L'homme agit par le cœur, et parle cœur il est fécond. Voilà pourquoi les vérités morales et religieuses l'emportent de beaucoup en importance sur les vérités d'ordre expérimental. La direction de notre vie dépend donc surtout de nos convictions religieuses ou
antireligieuses.
J'en veux venir par là à dire que la moralité de notre vie dépend de notre plus ou moins grande religion. En d'autres termes, malgré les efforts des philosophes qui ont cherché une morale indépendante, une morale sans obligation ni sanction, il n'y a pas de morale s'il n'y a pas de Dieu.
Les obligations imposées par la loi humaine n'ont aucun caractère de moralité, puisqu'elles ne sont pas libres, ayant comme sanction la contrainte physique, la force. Pour qu'un acte ait un caractère de moralité, il faut qu'il soit libre, qu'il constitue l'adhésion volontaire, ou la désobéissance à
la loi.
Je ne reconnais qu'à la loi divine ce double caractère de
respecter la liberté en ne s'appuyant pas sur la force, et de s'imposer néanmoins, comme toujours conforme à la nature
humaine et à ses besoins.
Tout acte moral est donc en même temps un acte reliaieux. 11 n'est pas nécessaire pour cela que son auteur ait expressément voulu faire acte de religion; il a le bénéfice de son obéissance à la loi divine, sans l'avoir recherché.
L'histoire nous montre l'homme ayant, dès l'origine, le sentiment du bien et une tendance au mal; elle nous montre aussi l'indifférence de la nature au bien et au mal, l'injustice apparente des choses.
Il y a donc à distinguer dans l'histoire naturelle de l'homme les deux caractères suivants.
L'homme a des tendances bonnes et mauvaises, mais la qualité morale de ces tendances est indépendante des causes physiques qui leur ont donné naissance. L'histoire et la science sont incompétentes pour déterminer le plus ou moins de moralité de nos actes, et le naturalisme littéraire qui, confondant les deux sphères de l'activité humaine, n'analyse dans l'homme que la bête, se place aux antipodes de la réalité.
Toute notre vie intime, tout l'édifice familial et social repose sur les lois morales non seulement différentes des instincts naturels de l'homme, mais contraires à ces instincts.
Il peut plaire à un débauché, à un libertin, de se déclarer honnête homme parce qu'il agit, non pour faire mal, mais uniquement pour obéir à ses instincts personnels, il ne peut pas nous tromper, et chacun de nous sait qu'il ne nous offre pas le type de l'homme moral, mais un type d'homme inférieur.
Les lois morales, les préceptes moraux tendent précisément tous à combattre dans l'homme la libre allure des instincts physiques. Cette opposition entre les tendances naturelles de l'homme et la pratique des vertus morales n'est, du reste, pas absolue. L'indifférence de la nature pour le bien et le mal n'est pas complète, car, il est d'expérience, et, je l'ai déjà dit, que certaines vertus trouvent leur récompense non pas seulement dans l'autre monde, dont les conditions de vie nous sont inconnues, mais, icibas, sous forme d'avantages naturels appréciables. La tempérance, la chasteté, la loyauté, la générosité, assurent une supériorité d'existence incontestable; la lubricité, l'ivrogne-
rie, sont châtiées par une dégénérescence constatée chaque
jour.
La nature est donc, sous ce rapport, une école de vertu; encore bien qu'il faille reconnaître qu'elle n'a pas de sanction pour les vertus d'ordre supérieur, telles que la justice, la bonté, le dévouement, le sacrifice.
Je viens de dire que toute notre vie intime repose sur les lois morales, et rien ne prouve mieux précisément la nécessité d'une loi morale que cette vie intérieure de notre intelligence et de notre volonté, dans laquelle nous pouvons commettre mille fautes qu'aucune répression venant de l'extérieur ne saurait atteindre.
Car nous n'avons pas que des devoirs extérieurs, nous en avons aussi d'intérieurs, qui s'accomplissent dans le for intime de la conscience, et qui ne relèvent d'aucun Code humain. Entre la pensée, la volonté et l'action, il y a une sorte de continuité : l'acte, bon ou mauvais, a été commencé dans l'âme avant de se terminer au dehors ; du désir à la réalisation de ce désir, il n'y a qu'une nuance, et c'est pourquoi la morale évangélique, coupant le mal dans sa racine, flétrit le désir coupable presque autant que l'acte lui-même. Dans le discours sur la montagne, le Christ dit : « Il est écrit : Tu ne commettras point T adultère, et moi je vous dis : Celui qui aura regardé une femme pour la désirer Va déjà violée
dans son cœur ».
Mais la morale évangélique a ce droit, parce qu'elle s'occupe moins de la conduite extérieure de l'homme que de sa vie intime. La morale laïque n'a pas ce droit, puisqu'elle nie l'âme au sens où nous l'entendons; ou bien elle se confond
avec la légaUté, ou bien elle reste impuissante à donner une direction quelconque à la conscience humaine.
L'on parle quelquefois de moraUté supérieure et de moralité inférieure ; ces termes servent à distinguer les devoirs qui sont de précepte de ceux qui ne sont que de conseil. C'est ainsi que beaucoup de gens, de la meilleure foi du monde, nous expliquent qu'ils sont en règle avec leur conscience, n'ayant jamais fait de tort à personne. Ils s'imaginent avoir ainsi remph tous leurs devoirs, et, vraiment, ils ne s'en connaissent pas d'autres. « Je ne fais tort à personne, disent-ils ; je suis donc un honnête homme. Je fais quelques libéralités, je suis donc un homme de bien. »
Si le devoir se bornait à cela, la moralité de la vie s'obtiendrait à peu de frais, en accomplissant les devoirs de justice et un peu des devoirs de charité, ceux qui vont audelà seraient les héros et les saints, parce qu ils font plus que
leur devoir.
Il y a là une erreur profonde. Le devoir n'est pas hmité, ou plutôt il n'a de limites que celles du possible. Nous devons faire tout ce que nous pouvons faire ; si nous restons en deçà, notre moralité est inférieure.
Cette considération m'a toujours effrayé, à savoir : l'obligation stricte de faire, dans l'ordre du bien, tout ce que Ton peut faire, l'obligation stricte de donner le maximum d'effort, pour atteindre la perfection.
Il ne suffit donc pas de ne pas nuire et de pratiquer des largesses, il faut accomplir tout acte de justice et de charité qu'il est en notre pouvoir d'accomplir. Nul ne peut échapper à l'obligation de donner et de se donner soi-même, de
vivre non seulement pour soi, mais aussi pour les autres. La bienfaisance personnelle, l'assistance personnelle sont des devoirs au point de vue sociologique comme au point de vue évangélique.
Il ne faut pas confondre la valeur morale des personnes avec leur valeur sociale. Saint Paul a mis cette distinction en relief lorsqu'il a dit : « Alors même que je distribuerais tout mon bien et que je donnerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai la charité, cela ne sert de rien. » Ce qui revient à dire : Alors même que j'accomplirais les actes de dévouement les plus rares et que je ferais héroïquement le sacrifice de ma vie, mon dévouement et mon sacrifice peuvent avoir une valeur sociale très grande et n'avoir aucune valeur morale, car je puis distribuer tout mon bien aux pauvres sans les aimer, je puis faire le sacrifice de ma vie sans aimer celui ou ceux pour lesquels je meurs, dans le but intéressé de gagner des mérites ou de la gloire ; c'est alors un calcul, un acte égoïste qui n'a rien de méritoire.
La valeur morale des personnes est donc difi'érente de leur valeur sociale. Nous apprécions plus ou moins justement cette dernière, nous ne sommes juges de la valeur morale de personne, parce que nous ignorons l'effort qu'un acte a pu coûter et Teffort dont l'agent était capable.
Toutes les énergies ne sont pas égales. Notre puissance de vouloir est limitée; de plus, nos actes résultent encore de conditions psychologiques et physiologiques dont nous ne disposons pas : instincts, habitudes, besoins, tendances, milieu ambiant. . . On peut être excusable tout en ayant mal fait, si on a lutté pour fiiire mieux ; on peut être blâmable sans avoir mal fait, si l'on pouvait faire mieux.
La valeur de la moralité des personnes nous échappe ; ce que le Christ nous a rappelé en disant : « Ne jugeipoint pour n'être point jugés ». Dieu seul est appréciateur de notre responsabiHté, et quand la loi humaine punit, quand elle juge et impose le châtiment, elle agit au poim de vue social seulement ; ce n'est pas pour imposer une expiation qu'elle n'a pas le droit de déterminer, mais pour éviter le retour d'actes qu'elle considère être antisociaux.
Comment ne reconnaîtrait-on pas l'importance capitale qu'ont les idées philosophiques sur la conscience, soit individuelle, soit collective ? La Morale domine toute la Vie.
Il n'est pas un livre de lecture mis dans la main des enfams qui ne pose dans leur esprit les questions sur lesquelles ils baseront leur vie. Ce n'est pas seulement par parti-pris et par haine, mais par des motifs réfléchis et logiques qu'un Conseil municipal de Paris a tait effacer de ses livres scolaires, et notamment des Fables de La Fontaine, le nom de Dieu . Lorsqu'on veut former des consciences athéJs, il faut bien prendre ces précautions. De même, l'histoire donne des enseignements tout différents, selon que le maître professe les doctrines matérialistes ou spiritua-
listes.
L'importance de l'enseignement philosophique et moral
est encore plus c^rande dans un pays républicain que dans un pays monarchique. Là où l'électeur participe à tout moment à la direction des affaires publiques, là où, par son vote, il influe davantage sur les lois, sur les mœurs, sur l'âme nationale, il est indispensable qu'il connaisse mieux ses devoirs, que la formation de sa conscience soit plus développée, que sa moralité soit plus élevée.
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Quelle différence entre l'homme qui a formé sa conscience et celui qui ne l'a point formée, c'est-à-dire entre l'homme qui, maîtrisant ses instincts, son tempérament, ses passions, cherche la vérité et veut y conformer sa vie, et l'homme qui ne dirigeant pas sa vie, la laisse aller suivant les lois de la nature, à la dérive des idées reçues, des usages et des préjugés du vulgaire !
Or, de même que chacun de nous est maître de former ou de déformer sa conscience, de même chaque société, chaque groupement, chaque peuple est maître de se former une conscience collective. C'est par elle que s'affirme la solidarité qui rehe tous les membres du groupement, qui leur donne cette cohésion sans laquelle il formeraient un agrégat d'individus et non pas une société, un peuple, une unité morale, une force.
Dans les sociétés particulières, la portée de la conscience collective est assez étroite, elle se borne à quelques idées communes et au but poursuivi en commun. Elle suffit cependant pour créer un état d'esprit, une mentalité spéciale. Il y a tout un monde entre la mentaUté d'un francmaçon militant ou d'un anarchiste et celle d'un moine quelconque. Il y a même une différence entre la mentalité de ce moine et celle d'un prêtre séculier, bien que tous deux aient reçu la même culture intellectuelle et morale, aient les mêmes idées générales et que leur vie soit consacrée au même but, le service de Dieu et de l'Eglise ; tant est grande l'influence des habitudes d'esprit, des compagnies et des intérêts.
Il est une conscience collective plus générale dans laquelle devraient s'harmoniser toutes les mentalités particulières, c'est la Conscience nationale.
D'où provient-elle ? Des qualités caractéristiques de la race, de la mentalité que nous tenons de nos ancêtres, de
l'héritage moral qu'ils nous ont transmis, héritage mêlé de gloires et d'infortunes, souvenirs des luttes passées pour la défense du droit ou la conquête des faibles. Elle provient encore de ces habitudes inconscientes que créent en nous l'éducation, la religion, la tradition, la langue, le climat, ks intérêts solidaires, en un mot, le milieu social.
Quiconque détient une part d'autorité contribue à l'éducation de cette conscience. Elle se forme ou se déforme à la voix des gouvernants et à celle des politiciens, à la voix des journaux et des livres, des penseurs et des savants, des prêtres et de leurs ennemis, des sociétés, des groupes et des ligues, à la voix de ceux qui parlent et de ceux qui agissent.
I! n'est peut-être pas inutile de remarquer ici que les caractères généraux de ce que nous appelons la Conscience nationale, et aussi la Conscience contemporaine, ou encore l'Esprit moderne, sont inspirés par des principes que nous puisons dans l'Evangile, comme dans leur source la plus
pure.
Sans doute, la Foi profonde qui animait nos ancêtres est
inconnue des générations actuelles, et l'on voit même des gens proposant de déchristianiser la France, au nom des revendications sociales. Si mince que paraisse la couche de christianisme qui recouvre encore notre civilisation, elle a, pendant trop de siècles et trop profondément pénétré l'Europe, pour ne pas avoir formé sa mentalité pour une longue
suite de générations.
Nous devons à l'Evangile l'idée de la Fraternité des hommes et de la Charité universelle. Nous avons changé ces noms en celui de Solidarité, mais l'idée est la même.
9^ÈÊimmfm^Êm,
fi.
qui s'est épanouie, de nos jours, en*d'innombrables sociétés de bienfaisance, en une foule de mutualités, de coopératives et d'associations de toutes sortes. Sans aucun doute, la science économique en a favorisé le développement ; elle est ainsi venue en aide (sans toutefois le remplacer) au principe de la fraternité chrétienne. Nous sentons que l'homme ne peut vivre, prospérer, ni se perfectionner tout seul, que le sort de chacun, au moral comme au physique, est lié au sort de tous, que l'Humanité est toujours vivante et progresse en chacun de nous et que nous nous devons à cette grande famille, dont nous sommes les membres conscients, et pour laquelle le Christ est mort, nous disant : u Aime:^vous les uns les autres ». Tel est le précepte. Nous tendons lentement et presque inconsciemment vers son application.
Nous devons encore au développement latent de la doctrine évangélique le principe, chaque jour mieux compris, de la dignité humaine et des droits de l'individu. Si le Christ est mort pour chacun de nous, c'est donc que chacun de nous a une valeur infinie, c'est que chacun de nous a une destinée morale qu'il a le droit absolu de poursuivre librement. Il en résulte qu'il v a une limite aux droits de l'homme sur l'homme et qu'il y a aussi une limite aux droits de l'Etat sur l'homme (G. Fonsegrive).
Enfin, nous trouvons dans l'Evangile ces principes supérieurs de justice qui inspirent une partie de notre droit public et qui devront présider aux nombreuses améliorations sociales, caractéristiques de notre époque. L'Encyclique De Conditione opificum les rappelle magnifiquement, lorsqu'elle réclame pour les faibles et les opprimés de la vie des conditions de travail plus douces, un juste salaire et une honnête retraite pour la vieillesse, pour tous le droit de développer leur âme et d'élever leurs enfants, non en animaux, mais en fils de Dieu.
Cest peu de chose, semble-t-il, après dix-neuf siècles de christianisme, que ces bribes d'idéal chrétien, alors que toute notre civilisation devrait en être imprégnée ; mais, dans le domaine moral plus encore que dans le domaine matériel, le progrès est lent. Et nous devons nous tenir pour satisfaits de voir que, consciente d'elle-même depuis peu d'années seulement, la mentalité contemporaine incline de plus en plus vers l'application générale, dans les rapports sociaux, de principes que nous revendiquons comme chrétiens. 4
Aussi, en face de ce peu de chose qu'est la moralité d'un Etat moderne, il me paraît utile de rappeler quelques principes de morale politique dont l'oubH peut entraîner un Etat aux pires catastrophes.
En premier lieu, tous les actes humains, qu'ils soient politiques ou non, sont soumis aux mêmes lois morales, et, s'il en est pour la moralité desquels on puisse se montrer plus difiicile, ce sont bien les actes politiques, pour cette raison qu'imposant des devoirs collectifs et modifiant les rapports réciproques d'un grand nombre d'mdividus, ils ont un retentissement plus considérable que les actes individuels.
L'acte, politique ou non, est bien en soi ou mal en soi ; ce ne sont pas les circonstances qui modifient en plus ou en moins sa moralité, et ceux-là se trompent étrangement qui s'appuient sur la maxime fameuse que la fin justifie les moyens. Aucune considération de victoires et de gloire ne peut justifier les guerres injustes de Napoléon P*- ; quelle que soit la grandeur de l'Allemagne, elle a une tache origi-
s-,Mait^mWÊmaiÊX:
nelle ineffaçable : le mensonge de Bismarck à Ems. La baïonnette de la guerre injuste, comme le mensonge diplomatique, sont assimilables au couteau du bandit et à l'écriture du faussaire.
La conclusion à tirer de ces principes est qu'il n'est jamais permis de faire le mal moral, même s'il doit en résulter le plus grand bien pour l'Etat, et, par conséquent, l'action de l'Etat pour faire le bien est limitée dans les moyens d'exécution par le mal moral.
La Morale nouvelle, de quelque nom qu'on l'appelle, morale indépendante, ou scientifique, ou socialiste, a toujours pour objectif la négation de la Morale chrétienne.
Celle-ci s'appuie sur deux dogmes : la chute originelle et la rédemption; elle explique ainsi l'origine du mal et sa nature. Le premier homme ne commit pas seulement une faute individuelle ; lui, le fondateur de la famille humaine, de la société humaine, commit une faute sociale. En haine de cette doctrine, la morale socialiste déclare que l'homme est né bon, que c'est la société qui le déprave. Ainsi se trouvent justifiées toutes les révoltes.
De plus, l'idée chrétienne de fraternité et de charité est remplacée par le principe de soUdarité.
Tous nos actes, nous dit-on, dépassent le cercle étroit de notre vie individuelle. Nous devons ce que nous sommes aux générations passées, nous vivons par elles ; l'héritage légué par les ancêtres et l'initiative des générations nouvelles, voilà les deux facteurs dont le concours, l'harmonie ou la lutte, tantôt accélèrent, tantôt ralentissent la marche de la civilisation. Nous ne pouvons pas nous renfermer égoïste-
ment en nous-mêmes ; nous ne sommes pas des êtres isolés, mais des associés ; nous bénéficions du travail de tous, de la pensée de tous, des découvertes intellectuelles ou scientifiques et des efforts moraux de tous. En dehors de l'association humaine, nous ne sommes rien, nous ne pouvons rien et nous ne méritons pas, moralement, de faire partie de l'association, si nous ne la remboursons pas du bien que nous tirons d'elle. Donnant, donnant : vis pour les autres, puisque tu vis par eux. Tel est le principe de la solidarité
humaine.
Tout cela est relativement exact, mais comment assurer l'observation du précepte ? Comment le faire accepter par toutes les volontés et lui donner ainsi la valeur d'une loi morale ? Comment répandre et populariser cette nouvelle forme du devoir ? Et puis, quelles que soient les méthodes, il ne suffira point de les répandre et de les populariser, il faudra quelqu'un pour les mettre en œuvre et pour leur assurer une sanction.
Ce quelqu'un, ce sera l'Etat.
Puisque sa prospérité et sa vie même sont étroitement liées à l'observation de ces devoirs, l'Etat a le droit de les imposer. Mais là est l'écueil, dit avec raison M. Calippe ; dès que la morale ne s'appuie plus sur Dieu, c^est-à-dire sur une autorité extérieure et supérieure à la société, elle ne repose plus que sur les mutuelles conventions des membres du corps social ; c'est le suffrage universel appliqué aux lois de la conscience, faisant et défaisant, instituant la .règle des actions humaines, puis la modifiant, la bouleversant au gré des passions et des intérêts du jour.
La Morale ne devient indépendante de Dieu qu'à la condition de devenir dépendante de l'Etat, interprète hypothétique et absolu de la volonté générale.
Une telle morale esc la préface de l'anarchie.
L'une des conditions premières de la Morale, c'est d'être basée sur des principes fixes et immuables comme des dogmes. Vouloir baser la Morale sur la Science, ou sur la conscience individuelle, n'a pas d'autre but que de soustraire la morale à un principe fixe et absolu, et, par là, proclamer le droit au changement, aux variations, à la liberté des interprétations. C'est le droit à l'anarchie.
La science ne s'est pas encore montrée capable d'améUorer la valeur de la conscience individuelle. L'individu affranchi du sentiment religieux ne se soumet pas pour cela à la morale scientifique; il se soumet à son propre jugement, à son ignorance, à son caprice, à ses passions. C'est encore et toujours l'anarchie.
C'est pourquoi à l'indépendance de la raison humaine, l'Eglise oppose l'immutabilité du dogme, et, à l'indépendance de la volonté, l'immutabilité de la loi morale. La Morale s'appuie ainsi sur le dogme rehgieux, et l'on voit que, s'il est nécessaire qu'il y ait une morale, il est, par là même, nécessaire qu'il y ait une religion.
Les positivistes réclament contre cette conclusion en faisant observer qu'il y a entre les deux sciences une différence tondamentale. Dans la Morale, les règles sont intrinsèques et proviennent de la constitution même de la nature humaine, tandis que, dans la Religion, elles sont extrinsèques et prescrites par un pouvoir supérieur placé hors de
l'homme.
Cette réclamation s'explique de la part de gens pour lesquels la Morale est un simple chapitre de la Physiologie cérébrale, mais j'ai déjà dit que comprendre ainsi la Morale, c'est la confondre avec l'hygiène et la thérapeutique.
De plus, bien que la Morale et la Rehgion soient distinctes sur certains points, elles ne sont jamais opposées ; iamais la Religion n'a prescrit de lois contraires à la consti-
tution de la nature humaine ; elle proclame même que le Péché est un attentat contre nous-mêmes, tout autant qu'un attentat contre la majesté de Dieu. C'est une diminution de notre être, une tendance vers notre anéantissement.
La loi morale et la loi religieuse, distinctes si l'on veut dans la forme qu'elles donnent à leurs préceptes, s'appuient l'une sur l'autre pour imposer à l'homme les mêmes obligations.
La Religion est le couronnement de la Morale en ce qu'elle propose à nos efforts, à notre vertu, un but, une fin. Il est bel et bien de nous dire que nous devons être moraux pour l'amour de la morale, réfréner nos passions parce que c'est le devoir, lutter contre nous-mêmes sans l'espoir intéressé et dégradant d'une récompense, nous dévouer à tous et nous sacrifier même, par amour de la Science, de la Patrie, de l'Humanité; ce ne sont que des mots.
L'Etat, la Patrie, la Science, l'Humanité sont des abstractions, et nous ne pouvons pas aimer des abstractions. Nous ne les aimons que quand elles se résument en des Etres, et quel est, sinon Dieu, l'Etre assez universel pour que tous les hommes puissent l'aimer d'un amour égal, et faire de son amour et de la soumission à ses lois la base de la morale universelle ? .
Il faut aussi répondre à ce reproche stupide des incrédules que tout homme religieux n'obéit à la loi morale que poussé par un mobile dégradant, la crainte du châtiment, la peur de l'enfer et l'espoir d'une récompense.
L'homme religieux obéit à la loi morale parce qu'il sait que toutes ses prescriptions s'accordent avec sa propre
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nature et aussi avec les conditions de la vie sociale ; il sait Qu'en s'y conformant il développe sa personnalité, .1 la per- Ltionne, et il se rapproche ainsi de Dieu qu'il aime et qm
est sa fin dernière.
L'homme religieux n'a point besoin de la peur de 1 enfer pour agir ; il laisse cette peur à ceux qui, n ayant jamais voulu vivre de l'amour divin, se sont bien condamnes a connaître un jour la crainte du châtiment et les épouvantements de la mort.
Entre les idées religieuses et morales d'un peuple et sa prospérité matérielle, il y a une solidarité indéniable.
C'est ainsi que nous pouvons attribuer à des raisons morales, bien plus qu'à la dégénérescence physiologique, la dépopulation de la France, son appauvrissement en hommes, et comme conséquence, l'affaiblissement de sa puissance dans le monde. La poursuite de l'argent, du bien-être, des jouissances, a développé des pratiques immorales, la stérilité volontaire, l'infécondité réfléchie. L'enfant est devenu un obstacle au plaisir, une source de soucis, une gêne permanente, et on le supprime.
aui donc a autorité pour rappeler l'homme et la femme a l'observation du devoir familial, le citoyen à l'observation du devoir social ? Ce n'est pas l'Etat ; il ne peut offrir qu un dégrèvement d'impôts ou de service militaire, dont 1 histoire a démontré l'inutilité. Ce n'est pas l'instituteur ; son manuel de morale civique ne rappelle que les préceptes généraux de la loi naturelle ; il est même des ouvrages qui prêchent une certaine amoralité, sinon immoralité. Seul, le ministre d une religion peut parler avec autorité de Taccomplissement des
devoirs les plus intimes, et protester, au nom de Dieu, contre les manquements aux lois divines.
La vie religieuse, étant la forme supérieure de la vie humaine, règle et discipline toutes les activités inférieures. Il y a concordance et harmonie entre elles; le bien-être matériel, la vie religieuse et morale peuvent et doivent marcher de pair.
NI
LA aUESTlOM RELIGIEUSE
L'on rencontre des gens qui non seulement n'ont pas la foi mais qui ont l'inintelligence complète des questions religieuses. Ils n'en comprennent rien, et cela se conçoit, ils n'en ont jamais rien étudié. Quel est celui d entre nous assez sot pour pérorer sur l'algèbre, ou la philologie, sans jamais avoir ouvert un livre de ces sciences ?
C'est ce que font, cependant, tous les jours, les )ournalistes, les romanciers, les philosophes, les hommes de science, les politiciens qui s'efforcent de déchristianiser la France, confondant, les uns volontairement, les autres inconsciemment, religion avec superstition, cléricalisme avec
christianisme. , , • p :i
La soif des jouissances, l'immoralité de la vie, l orgueil, rambition, la crainte du ridicule détruisent en eux l amour d'une vérité qui leur déplaît. Ils ont besoin de lustifier leur situation à leurs propres yeux. Leur incrédulité est irreduc tible, parce qu'ils ont besoin de cette mcredulite.
Et cependant l'expérience de tous les temps prouve que ce n'est pas la science, c'est la superstition qui gagne au dec in des croyances religieuses. Notre siècle n'échappe pas plus nue les autres à la loi commune; le rationalisme, qui se vante d'avoir affranchi pour toujours la science du )oug de
la foi, préside à l'éclosion des sectes occultistes, des petites religions, aux manifestations boudhiques du musée Guimet, en attendant qu'il préside aux guerres sauvages, fratricides, et aux grandes destructions.
A côté de ces raisons d'ordre particulier, il en est d'ordre plus général qui expliquent les progrès de l'incrédulité. L'abbé Gayraud attribue la crise de la Foi :
I» A l'esprit philosophique dévoyé de notre époque. L'on a renversé les fondements de la certitude et tué la confiance de la raison en elle-même. La théologie, la métaphysique, tous les systèmes bâtis sur l'abstrait ont successivement croulé; il ne reste plus qu'une philosophie positiviste scientifique qui ne se croit pas le droit de sortir du domaine de l'expérience et qui interdit à l'esprit humain de s'occuper de ce qui ne tombe pas sous les sens.
Faisons en passant cette remarque : Au milieu du siècle dernier, l'abbé Bautain avait cru pouvoir étendre le domaine de la foi aux dépens de celui de la raison humaine; le fidéisme fut condamné par l'Eglise. De nos jours, c'est le rationaUsme qui rétrécit à son tour le domaine de la raison en le limitant à l'expérience et l'Eglise le condamne également; c'est-à-dire que l'Eglise défend les droits imprescriptibles de la raison humaine contre les excès; de quelque côté qu'ils viennent ;
2" L'esprit critique attaque la révélation dans les Saintes Ecritures en s'efforçant de n'y rencontrer que l'œuvre des hommes et du temps. Les représentants du criticisme n'ont pas toujours trouvé chez les défenseurs de la révélation des adversaires d'un talent égal au leur;
~mtmMim:msiim
3« La passion politique a rejeté TÉglise en dehors de la société, en laïcisant la notion du gouverement, en enlevant à l'autorité religieuse l'enseignement et toutes les influences dont elle peut disposer. Là encore la défense de la foi a été d'une incroyable faiblesse.
Cette faiblesse n'est pas imputable entièrement aux catholiques. Voilà plus d'un siècle que, par tous les moyens, par la ruse et par la force, l'autorité civile accapare l'une après l'autre, les libertés. Elle feint de respecter l'Église et lui enlève toute influence. Il a fallu subir la violence avec Napoléon I", imposant les articles organiques et un régime de surveillance policière exécrable; il a fallu subir l'hostihté sourde de Louis-Philippe; il faut aujourd'hui subir les attaques hypocrites d'abord, puis déclarées maintenant du gouvernement jacobin. C'est là le point de départ, de la faiblesse de toute une catégorie de citoyens, traités en parias dans leur propre patrie.
En quel pays sauvage sommes-nous donc pour que l'exercice d'un culte religieux soit ainsi, aux yeux des chefs, une cause de déchéance ? Est-ce que le christianisme n'a plus le droit à la vie, et, nous fera-t-on croire que, pout assurer la dignité humaine, il faille détruire dans l'homme toute foi, toute espérance, tout idéal ? Les événements qui se préparent montreront une fois de plus, hélas ! ce qu'un peuple perd à perdre la notion de Dieu.
Les hommes peuvent être divisés en deux catégories. Il en est, et c'est, hélas ! le grand nombre, qui sont tellement absorbés par la matière qu'ils ne vivent que de sensations et de passions. L'existence se passe, pour les uns, dans l'amour
du plaisir, qui oblitère toute faculté de s'élever vers Dieu; pour les autres, dans une telle lutte contre la misère, que les préoccupations de la faim, du vêtement, de l'abri, ne laissent pas à leur âme le loisir de penser, de se développer; la misère du corps l'anéantit. Pauvres âmes auxquelles Dieu demandera bien peu pour en faire les heureux de l'autre vie. Il en est, par contre, qui, détachés de la matière, marchent dans une clarté merveilleuse. Ils subissent, comme tous, les conditions, de la vie ; ils luttent, ils souffrent et ils pleurent, ils aiment et ils meurent, et tout cela n'est rien pour eux qu'un moment d'attente. Ils savent que tous les liens se brisent, que tous les sentiments se transforment ; ils savent que les plus douces choses du monde, l'amitié, la piété filiale, l'amour, amenant avec elles leurs épreuves, ne sont pas le terme de la vie. Comme ils ne se sentent pas faits pour la terre, ils ne font que la traverser, dans le pur amour des biens infinis, prêts à tous les sacrifices, jusqu'au don de soi-même.
En tous les temps et sous toutes les civilisations il s'est trouvé des hommes pour proclamer l'inutilité de Dieu et l'absurdité d'une religion. Et cependant à aucune époque, dans aucun pays, l'homme n'a su se passer de Dieu. Pour, moi, qui me place ici surtout au point de vue pratique, je constate que cette foi obstinée en un Être suprême, origine et fin de toutes choses, est l'un des principes constitutifs de toute société humaine. Ceux-là qui veulent la destruction de la société et l'établissement de l'anarchie sont logiquement athées, et cette constatation me suffit pour comprendre la nécessité d'une religion.
Aussi avec quelle tristesse profonde nous lisons dans une
lettre intime des blasphèmes comme celui-ci : « Et
il y a des philosophes et des prêcheurs qui parlent d'une sagesse souveraine, d'un plan des choses, des causes finales, etc., tandis qu'il est si clair que nous sommes les jouets d'une force brutale, sans conscience comme sans justice, impitoyable parce qu elle est aveugle, et qu'il faudrait haïr, si elle savait ce qu'elle fait. »
Ainsi écrit Jules Ferry, l'un des chefs de la République française; et l'on est effrayé en songeant que celui qui formula de façon si violente et si amère le Credo anarchiste fut grand maître de l'Université. Si c'est la force brutale, aveugle, impitoyable, qui est la maîtresse du monde, arrière la bonté, la générosité, la vertu ! Nous n'avons plus de temps à perdre à ces niaiseries ; place à la matière, place
à la brute !
Qu'on ne s'y trompe pas, le jour où l'athéisme serait devenu une institution sociale, l'homme se trouvera délivré de tous devoirs, il ne sera plus question des liens de la famille, des droits de la propriété, des obhgations réciproques, du respect, de la contrainte, cela est vrai ; l'homme sera hbre, il ne vivra que pour lui seul; mais ce jour-là aussi, je le répète, commencera le règne du plus fort, du plus violent, du plus rusé, du plus perfide.
Ce règne, nous l'avons entrevu; les jeunes peuvent s'en faire quelque idée en Usant Les Convulsions de Paris, de Maxime du Camp. Cet ouvrage montre à l'œuvre ce que Zola a très justement appelé La Bête humaine, débarrassée de tous principes et de tout frein. Cette bête, féroce et cruelle, fait horreur ; et, précisément parce que l'expérience est venue confirmer là, sous nos yeux, les prévisions du raisonnement et du bon sens, j'en conclus la nécessité de Dieu. Les épouvantables brutes, dont la foUe furieuse a été
heureusement circonscrite à Paris, ont dépassé sur plus d'un point les sauvageries de la Terreur. A les voir, l'on regretterait le paganisme, et l'on respecte presque le fétichisme des peuplades africaines.
L'on objectera sans doute que nous coudoyons chaque jour dans la rue des athées qui sont les meilleures gens du monde, et que l'on en trouve même parmi les plus grands savants. La chose est possible. Il y a, en effet, des savants fort ignorants des choses de Dieu. La foi est un don, et tous ceux qui l'ont reçu ne le conservent pas ; après avoir été accordé, il peut être retiré. Il y a aussi des faibles qui ne veulent point de religion, parce qu'ils s'effraient des obligations religieuses. Pour vivre bien tranquilles, à l'idée de Dieu ils opposent ou la science, ou les nécessités sociales, ou tout autre prétexte, comme un débiteur indélicat oppose à son créancier la prescription.
Ces athées peuvent n'être pas des anarchistes, mais ils
collaborent, plus ou moins inconsciemment, au triomphe
de l'anarchie et du despotisme qui suit toujours l'anarchie.
« Si un peuple veut être libre, dit Tocqueville, il faut
qu'il ait des croyances, et, s'il n'en a pas, qu'il serve. >>
Le Déisme est la formule religieuse d'un nombre assez considérable d'hommes qui, tout en consentant à reconnaître l'existence d'un Être suprême, le déclarent placé trop haut et trop loin pour s'occuper des misères humaines ; ils en concluent qu'à cette divinité vague, indéterminée, inaccessible, il n'y a point de culte à rendre. Il y a chez les déistes autant de systèmes rehgieux que d'écrivains, et, malgré leur préoccupation évidente de réduire au minimum
la somme des devoirs, ils n'arrivent pas à s'entendre même
sur le minimum.
M. Jules Simon a été le représentant le plus autorisé de ce système plnilosophique incomplet, mais c'est M. Buisson qui en a formulé la doctrine avec le plus de précision.
A la base de cette doctrine, que j'appellerais volontiers l'Irréligion de l'avenir, M. Buisson place le rejet de tout surnaturel. « Toutes les religions, dit-il, professent cette prétention de nous apporter des vérités que notre raison n'aurait pas trouvées et ne peut pas contrôler; toutes nous donnent des solutions supra-naturalistes du problème de l'univers; ces solutions, c'est pour nous un simple devoir de probité intellectuelle de les écarter, comme dénuées de valeur quant à la forme et quand au fond.
« Toutes les fois qu'il s'agira de aonnaître, notre esprit n'a pas d'autre instrument à employer que la science avec ses conditions, ses méthodes et ses lois. Toutes les fois qu'il s'agit de vouloir ou d'agir, c'est à la conscience de nous guider, elle seule a qualité ou autorité pour le faire. "^ « Science et conscience, en d'autres termes, la raison s'appliquant souverainement au domaine théorique et au domaine pratique, à l'intelligence et à l'action, voilà le roc sur lequel est fondée notre éducation -libérale. »
Mais alors quelle est la fonction de la religion ; car le savant conférencier n'en nie pas l'utilité. La religion, d'après lui, est une force humaine, une puissance sociale, un agent de civilisation. Elle n'apprend rien de science certaine, ni ce que je suis, ni d'où je viens, ni où je vais, mais elle m'empêche d'oubher que ces questions se posent; elle m'interdit de croire que je suis seul au monde; elle ne me fait pas posséder l'infini, mais elle me fait échapper à la prison
du fini.
Si la religion ne sert qu'à cela, ce n'est guère la peine
d'en avoir une, et voilà vraiment un pauvre service rendu à l'intelligence humaine que celui de ne lui apprendre rien de certain, mais de poser simplement des problèmes mystérieux, et d'en donner des solutions supra naturalistes, sans valeur quant à la forme et quant au fond. M. Buisson ajoute, il est vrai, qu'au point de vue du sentiment « la reHgion est un besoin éternel de l'âme humaine . . . . , besoin qui dépasse toutes nos conceptions, et que ni la science ni la morale ne nous autorisent à nier. »
Mais ce besoin, cet ensemble d'aspirations qui nous poussent toujours vers l'au-delà, vers ce que la science n'atteint pas, vers ce que l'expérience ne vérifie pas, vers ce que la pratique ne réalise pas, qui donc l'a mis en nous ? Nous aspirons vers l'au-delà, mais vers quel au-delà .?
M. Buisson se garde bien de préciser, car il lui faudrait parler de Dieu, et sa religion, composée de science et conscience, peut à la rigueur se passer de Dieu. Il en parle néanmoins en termes convenables, tout en prenant som de nous avertir que ce que nous considérons comme l'essence de Dieu, le Beau, le Vrai, le Bien n'existent pas. comme quantités fixes. « Il n'y a de fixe que le travail de l'esprit humain qui les poursuit. »
C'est tout ce qu'a de mieux à nous off'rir en guise de religion l'un des hommes les plus éminents de l'Université : une religion sans Dieu, et un effort perpétuel de l'esprit humain dans la poursuite de biens indéterminés. C'est peu consolant. J'avais donc raison de le dire au cominencement de ces reflexions : le déisme aboutit à l'irréligion, le rationalisme aboutit à l'athéisme. Et cependant, M. Buisson le déclare : « Voilà le roc sur lequel est fondée toute éducation
libérale. »
Te
L'esprit du christianisme compte peu de partisans. Je parle là du christianisme actif, de celui qui ne consiste pas uniquement en dogmes, en rites et en paroles, mais de celui qui consiste à réaliser dans la vie les enseignements
du Christ.
Car ce qui caractérise essentiellement l'esprit chrétien, c'est : « l'humilité, le recueillement habituel opposé à la dispersion de la vie, le goût du silence opposé au gaspillage ordinaire de la pensée et de la parole, la charité sincère envers le prochain, fruit de l'humihtéetde l'exacte connaissance de soi, le contrôle vigilant de sa vie intérieure, et, en général, le juste prix attribué à cette vie invisible d'où celle qui se voit s'écoule incessamment en paroles et en
actes. )) (F. Pécaut.)
Le christianisme donne donc plus et mieux qu'un système philosophique, qu'une règle intellectuelle, qu'une direction morale; il est un principe de vie. Q.ui est au Christ vit en lui et par lui, il ne souffre pas que la vie animale domine, il vit de la vie divine. C'est ce qui explique pourquoi le christianisme est mis en quarantaine par les savants avec dédain, par les ignorants avec indifférence, par les jouisseurs avec fureur. Croire est déjà difficile, vivre en conformité de ses croyances est trop dur. Durus est hic sermo. et quispotest eum audire (Jean, VI, éi). Après la soumission de l'intelligence, la soumission de la volonté; voilà qui dépasse toute mesure.
Pour exposer l'influence sociale du Christianisme, je ne saurais mieux faire que d'emprunter à Taine, l'une de ses plus magnifiques pages :
« Sous son enveloppe grecque, catholique ou protestante, le Christianisme est encore pour 400 millions de créatures humaines l'organe spirituel, lagrande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui-même pour le conduire à travers la patience, la résignation et l'espérance jusqu'à la sérénité ; pour l'emporter par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au
sacrifice.
« Toujours et partout, depuis 1800 ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs privées et publiques se dégradent. En Italie pendant la Renaissance, en Angleterre sous la Restauration, en France sous la Convention et le Directoire, on a vu l'homme se faire païen comme au !«•• siècle ; du même coup il se retrouvait tel qu'au tenips d'Auguste et de Tibère, c'est-à-dire voluptueux et dur; l'éaoïsme brutal et calculateur avait repris le dessus, la cruauté, h sensualité s'étalaient. Quand on s'est donné ce spectacle et de près, on peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y introduit de pudeur, de douceur et d'humanité; ce qu'il y maintient d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et Httéraire, ni même l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement ne suffit à le suppléer dans ce service. Lui seul peut enrayer le mouvement de notre nature vers ses bas fonds, et le vieil Evangile, quelle que soit^son enveloppe présente, est encore le meilleur auxihaire de l'instinct social. »
Voilà donc lumineusement exposé le rôle du Christianisme dans le monde. Mais ce n'est pas assez dire.
Les socialistes sont partisans de la loi du nombre; à les entendre, la majorité a le droit d'écraser la minorité. C'est le règne de la force et l'apologie de la tyrannie.
L'Eglise, qui est autrement libérale, professe qu'aucun homme n'I, par lui-même, le droit de commander à un autre homme; que deux hommes n'ont pas de droits sur un troisième et que dix millions d'hommes n'ont pas plus de droits qu'un seul. Tous les hommes, fils du même Père, sont rigoureusement égaux, et la conscience de chacun d'eux est tellement indépendante de toute autre conscience, qu'aucune contrainte n'est légitime.
aui est le maître? Le Père seul. Sa loi, seule, oblige la conscience. La loi humaine n'oblige qu'en tant qu'elle n'est pas contraire à la loi divine. Mais comme la société ne peut subsister qu'avec des pouvoirs réguHèrement établis, l'obéissance est due à ces pouvoirs, en tant qu'ils ne commandent rien de contraire à la loi divine, à la conscience. S'ils la froissent, c'est alors seulement que l'insurrection devient le plus sacré des devoirs, non l'insurrection violente, mais l'insurrection patiente et légale.
Or, qui décide des cas de conscience entre l'homme et le pouvoir? Si ce n'est l'EgHse chrétienne; quelle autorité tracera le devoir, fixera la Umite des droits et justifiera soit la contrainte de la part du souverain, soit le refus d'obéir de la
part du sujet?
Si ce n'est l'Eglise chrétienne, quel homme, ou quel groupe d'hommes, et en vertu de quels principes, prononcera avec autorité et dégagera les consciences, soit la conscience^ de l'individu en face d'un maître inique, soit la conscience d'un peuple devant un pouvoir devenu oppresseur ?
Quelle est enfin la société qui maintiendra, de siècle en
siècle, les principes, toujours les mêmes, du droit et de la justice, les limites, toujours les mêmes, de l'autorité et de la liberté, de telle sorte que l'humanité ne soit pas ballottée à tout vent de doctrine, et condamnée par des variations incessantes, à l'erreur et à la déchéance, mais qu'elle ait un idéal de vérité, fixe et stable, une doctrine identique à travers les siècles et toujours conforme à la nature de l'homme,
laquelle ne varie pas.
Ce service immense de sauvegarder l'idéal de l'humanité et de maintenir les principes directeurs, le christianisme le rend depuis deux mille ans et le rendra jusqu'à la fin des
temps.
Ce n'est pas être clérical qu'affirmer ce fait, ni rêver le retour de la théocratie qu'affirmer qu'il convient que cela soit ainsi. Les ministres de l'EgHse ont pu abuser, à certains moments, de la dociUtédes peuples pour afi^ermir leur pouvoir temporel et augmenter leurs privilèges; ils peuvent encore quelquefois confondre leur mission religieuse et morale avec le rôle social et politique désiré par plusieurs d'entre eux; je ne m'occupe pas des cas isolés ni des faits secondaires; je ne m'occupe pas des théories, toujours discutables des membres du clergé; je m'occupe de la doctrine même de l'Eglise, et je constate que de toutes les autorités qui ont dirigé ou qui dirigent le monde, monarchies, démocraties, sociétés publiques ou secrètes, presse, opinion publique, je n'en trouve aucune qui puisse, comme l'Eghse, avec une autorité incomparable et une unité que rieh d'humain n'explique, poser la doctrine, redresser les erreurs et donner à l'humanité une direction intellectuelle et morale. La Science a, je le sais, la prétention de donner désormais à l'humanité cette direction, mais, je l'ai dit plus haut, que les savants commencent par se mettre d'accord, et nous discuterons ensuite.
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Oui certains savants prétendent qu'un maximum de connaissance correspond à un minimum de iou c^cst-k-ànc nue plus il devient facile de savoir, plus il devient difficile de croire ; plus l'on demande à la raison et aux méthodes scientifiques, plus l'on se détache du prêtre et de ses enseignements, qui ne sont plus considérés que comme des hypo-
Cet* état d'esprit est l'un de ceux qui s'opposent le plus à l'acquisition de toutes connaissances autres que les connaissances d'ordre matérialiste. ^^ ^ ^
Si la self-reliance, l'habitude de ne se fier qu a soi-tneme est bonne dans la conduite de ses affaires privées; si 1 emploi des procédés méthodiques et expérimentaux est nécessaire dans la recherche des vérités scientifiques, il n en est pas de même pour la conduite de la vie imérieure, ou le mystère nous environne de toutes parts.
Aucun homme ne peut se créer à lui-même une religion complète, développer et perfectionner sa vie morale seul et sans appui. Les sentiments sohtaires sont rarement féconds, et plus encore que d'autres, le sentiment rehgieux, pour atteindre son maximum d'effet utile, a besoin de se communiquer et d'être partagé. ^
Aucun homme n'est capable de déterminer par lui-même son origine et sa fin dernière, ainsi que les problèmes qui s'y rattachent. Et si aucun homme ne peut le faire, qm donc le fera ^ Précisément un organe surhumain; cette assemblée d'hommes qui suivent celui qui a dit : Je suis la Voie, la Vérité et la Vie.
Insistons sur le prétendu antagonisme entre la Science et la Religion, car il est la pierre d'achoppement de beaucoup.
Et d'abord qu'est-ce que cette science qu'on rêve de substituer aux croyances chrétiennes ? Sur quels points fixes et certains s'appuiera la foi nouvelle? Les savants s'accordent sur bien peu de théories scientifiques et la partie philosophique de chaque science est loin de supporter une vérification probante qui exclue le doute et la négation. Il paraît surtout chimérique de rêver une sociologie et une morale, bâties sur les ruines de la croyance chrétienne, et qui obtiendraient de tous une foi assurée et une fidélité inébranlable.
Puis, la foi positiviste supposerait le concours mutuel, l'accord des savants de tous pays sur certains principes fixes de cette rehgion philosophico-scientifique.Nous connaissons plutôt les savants sous un autre aspect, celui de leurs rivalités et de leurs défiances réciproques. On ne les voit pas organisés pour imposer silence à la foule, lui apprendre à renoncer à ses croyances pour en accepter d'autres, et diriger l'humanité vers de nouveaux cieux. L'orgueil des demi-savants est déjà passablement insupportable, que deviendrait l'orgueil des savants organisés en grands prêtres du genre humain ?
La religion positiviste existe cependant; elle compte peu d'adeptes, ce qui s'exphque étant donné que le but n'en est guère défini. Ce ne sont pas les lignes suivantes, dues à l'un de ses principaux philosophes, qui me décideraient à suivre
le nouveau culte.
« L'humanité, dit Longchamps dans son Essai sur la Prière, c'est non pas l'espèce humaine, ni l'universalité des hommes, c'est la mémoire des morts inspirant et guidant les vivants; c'est l'ensemble de toutes les hautes pensées, de tous les nobles sentiments, de tous les grands efforts, rapportés à un seul et même être dont cet ensemble forme l'âme, et dont les vivants constituent le corps. »
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La religion des temps nouveaux est donc, d'après ce philosophe, un homme sans âme, sans Dieu, sans liberté, ayant pour objet de son culte un être informe, immense, qui a un corps, ce sont les vivants, et une âme, ce sont les morts Tout cela est peut-être de la plus haute philosophie, mais celle de l'Évangile me paraît plus facile à comprendre.
A un nombre considérable d'ignorants, il suffit qu'un hâbleur vienne déclarer que la science contredit les assertions de la religion pour qu'ils se considèrent comme deshonores s'ils soutenaient la religion. Comment la défendre, la tolérer même, puisque la Science la condamne ?
Propos de table d'hôte, conférences soi-disant scientifiques et plutôt politiques, livres d'apparence sérieuse et dénués de philosophie, autant d'occasions pour les espnts faibles de se laisser aller au doute et à la négation. ^
Dans un livre intitulé : Le Conflit, œuvre de polémique plutôt que de science, l'auteur a voulu démontrer l'antagonisme irréductible, la lutte nécessaire et fatale entre la Science et la Religion ; il n'a précisément pas démontré le conflit : .1 a simplement affirmé le dogme matérialiste et 1 inutilité de Dieu. Sur ce point rien de nouveau et qu'on ne trouve dans tous les ouvrages matérialistes et athées. ^
Entre celui qui affirme Dieu et celui qui le me il y a bien contradiction, conflit, mais l'opposition de principes et d'idées entre un homme religieux et un savant irréligieux ne prouve pas que la science doive nécessairement être anti-
religieuse.
Un savant n'est qu'un savant, il n'est pas la science, et c'est ce que beaucoup ouWient. Aucun savam n a le droit
•^ ,Éh*»
de parler au nom de la science, parce qu'aucun savant n est assez versé dans toutes les branches de la science pour imposer son autorité à tous. Puis la science n est-elle pas en mue perpétuelle ; son titre de gloire est précisément de changer et de varier sans cesse pour toujours progresser ; le savant d'aujourd'hui n'est qu'un enfant ignorant pour les savants des siècles prochains; de quel droit le savant d'aujourd'hui dogmatise-t-il sur des questions presque toujours étrangères à la science qui l'occupe ?
Les conceptions philosophiques des savants, leurs systèmes, sont l'œuvre propre et personnelle de celui qui les édite; c'est le résultat de son tempérament, de son éducation,'de ses recherches, de ses trouvailles générales, et aussi de ses erreurs. Tant qu'il s'appuie sur une méthode scientifique rigoureuse, il a droit à la créance des autres hommes, mais ses inductions ne sauraient être plus étendues que les faits d'où elles partent, et il n'a le droit d'affirmer que lorsqu'il apporte des preuves répétées et contrôlées. Là où il a recours à l'hypothèse, ses affirmations perdent toute valeur
scientifique.
Ainsi, quand un auteur vient nous répéter, après tant d'autres, que la vie, l'âme et la conscience ne sont que le développement progressif de la matière, une synthèse fortuite qui s'est produite à un moment donné, il affirme une hypothèse, puisqu'il ne démontre pas expérimentalement l'homogénéité de la conscience et de la matière; puisque, dans aucun laboratoire, on n'a reproduit cette synthèse fortuite de la vie. Les explications que la religion donne du problème de la vie ne sont pas scientifiques, il est vrai, et sont hypothétiques, si l'on veut, en ce sens que les questions de l'origine de l'homme ne se prêtent pas à l'expérimentation ; la science n'aura toutefois le droit de repousser ces explica-
caùons que quand elle aura trouvé la cause première de la vie dans les êtres eux-mêmes.
Un véritable savant ne dogmatise donc pas sur des hypc>thèses il n'oublie pas si facilement que le mystère est 0 u'ilde la science, comme il est au fond des temples omme il est dans notre conscience même. La sc.ence a s miTon qui est d'étudier les lois de l'univers et d améhore Te matérielle de l'homme ; la religion a auss. sa m.s.on ; est de graver la loi morale dans les cœurs de transforr/l'homme et de donner un sens surnaturel a sa v.e L science est le culte de ce qui est et la religion est le culte de C ui qu est ; où voit-on là une cause d'antagon sme ? toutes de^ cherchent la vérité et toutes deux passionnément; mai dan des domaines différents; il doit y avoir en- elles ur^^ collaboration loyale puisqu'à tout progrés dans les idées doit correspondre un progrès dans les moeurs.
E Tsemble bien que dans la réalité les choses se passent ain! qui oserait prétendre que l'humanit ne soit pas
aauel lement plus éclairée et plus morale qu'au temps du rgTn-meP Lequel d'entre nous ^^^^^^^^ ^^^ lectuel et moral du peuple de nos jours a celui des siècles plÏp La science a puissamment contribué à cet immens progrès sans doute, mais nous constatons aussi que si le progrès, bi > , j {éternité humaine
idées de justice, de sohdante sociale, et d'égalité sont plus répandues, ce sont précisément et pressement des idées chrétiennes.
Il ,vv a pas antinomie entre la raison et la fo. entre les
e J n es doctrinales de l'Eglise et celles de la Science ou de
ïprh moderne, entre le développement du catholicisme et
lOI
le progrès de l'esprit humain. Il n'y a que les libres-penseurs qui proclament ce conflit.
Où a-t-on vu qu'il faille mettre d'un côté sa raison et de l'autre côté sa foi, en désespérant de pouvoir jamais les voir d'accord ? Le chrétien n'est-il pas un homme complet; la raison lui fait-elle défaut, ou lui est-il interdit de s'en servir? Ou bien, pour s'en servir, s'imagine-t-on qu'il doive faire comme s'il n'était pas chrétien ? C'est tout le contraire.
« L'Eglise, ajoute M. OUé Laprune, qui, sans la foi, ne serait pas, commence par condamner comme contraire à a pure essence de la foi une doctrine qui réduirait tout a la foi L'ordre de la foi n'est assuré que si l'ordre de la raison est maintenu. L'Eglise condamne les orgueilleuses prétentions de la raison et lui impose des limites, mais 1 Eglise défend la raison contre ses détracteurs et lui assigne une valeur réelle. Ce n'est pas une des moindres marques de l'extraordinaire existence de l'Eglise que ce sage tempérament, et ce complet dans la vérité, si je puis dire, en une question où les philosophes se portent si facilement d un excès à l'autre, exaltant la raison ou l'abaissant outre
mesure. »
C'est la doctrine même du Concile du Vatican qui professe l'autonomie et l'indépendance légitime de la raison dans les sciences extérieures expérimentales et déclare qu il ne saurait y avoir de conflit, la foi et la raison venant toutes deux de Dieu qui les a données à l'homme pour connaître
et affirmer la vérité.
Ou'est-ce, en effet, que la foi catholique, sinon un en- ' semble de vues sur Dieu, l'homme, le monde et leurs rapports réciproques? C'est par ces vérités que la foi entre en contact avec l'intelligence humaine. Il n'y a pas de foi possible sans un certain nombre de connaissances, sans un certain degré de formation mentale. La foi est donc fondée sur
la raison, et c'est pourquoi tout chrétien doit passer par une période d'instruction. « Le catéchisme lui apprendra non pas des négations sur toutes choses, mais des affirmat,ons sur l'origine du monde et de l'espèce, sur sa destmee, sur ses rapports envers Dieu et envers ses semblables, sur sa place et ses droits dans l'œuvre de la création .
« Quand l'enfant du catéchisme sera devenu grand, dit Touffroy, il n'hésitera pas davantage sur le droit nature , sur le droit politique, sur le droit des gens, car tout cela découle avec clarté et comme de soi-même du chnstia-
nisme. » .
« Ainsi les plus humbles des croyants ne sont point désemparés au milieu des tempêtes que le siècle soulève Ils peuvent orienter, en connaissance de cause, leur vie individuelle, civile et rdigieuse. Pour se guider, d'autres n ont guère que des intérêts et des passions ; eux, ont une idée... Ils savent dans quel sens il faut, pour qu'il progresse, diriger le monde. » (Calippe).
Le Christianisme se présente sous trois formes principales : la grecque, la protestante et la catholique. Le même mystère, le même dogme est à la base de ces trois formes religieuses : le dogme de la divinité de Jésus-Chnst et le mystère de la Rédemption, par son sang, de l'humanité
déchue.
Mon intention n'était pas, dans le principe, de discuter des questions religieuses qui demandent une compétence spéciale, mais je suis amené à le faire, du moins très sommairement, par les considérations suivantes :
Depuis une vingtaine d'années surtout, le protestantisme
a pris dans les pouvoirs publics une situation ?ré,on6^^^^ Dans les administrations, et notamment ^a- l-^J 7 publique, les principales places ont ete confiées de^^ pro testants. Chacun sait qu'actuellement ^\^-^' ^^^^^^^ la religion catholique pour être systématiquement exclu des ÏuatLs laissées à la nomination du Gou-ne-n privé de toutes chances d'avancement L on sait avec quel c nisme les amis du Pouvoir prétendent que les catho- ÏfquLn'ont pas droit à la liberté, la liberté n'étant due qu a ceux qui la veulent complète, sans aucunes limites. T existe donc de la part despouvoirs pub les une host.li e dé arée contre le catholicisme et une F^^^ -ion t^^^^^^^^^^ pour le protestantisme, et nous avons vu des personnages 'des plus importants, ministres ou anciens ministres, soutenir au il faut protest aniiser la France.
;^i'donc le droit d'examiner si, tant au point de vue socia ,u'au point de vue religieux, une telle ^^f^^ justifiée et quel avantage il y aurait a protestant.ser la
'7:. certes des protestants pour lesquels j'ai plus que de l'estime un respect r-vofond, dû à leurs hautes qualités e a "nus. Le^ ouvrages de maints pasteu. son: retn^ des sentiments les plus élevés et de la piete la plus sincère âce à eux, il est des cercles protestants qm jouissent d'une vie religieuse intense. Toutefois, l'estime et la cons dérlTdues'aux personnes ne doivent pas faire perdre de vue la doctrine et ses conséquences.
. En les étudiant, mon plus vif dés.r est de «e pas firoisse la susceptibilité la plus légitime de toutes, celle'de la cons cience religieuse.
Bossuet a écrit l'Histoire des Variations de l'Eglise protestante, et il a conclu que, la Vérité étant une et invariable, une Eglise qui varie dans ses dogmes ne peut représenter la vérité. Cet argument est sans réplique.
Le Protestantisme a diminué, plus que toutes les autres hérésies, l'ensemble des vérités professées par l'Eglise chrétienne, et nous avons vu de ses pasteurs, et non des moindres, rejeter la personnalité divine du Christ, la réalité de sa résurrection et l'inspiration des livres canoniques, cessant amsi de faire partie de l'Eglise chrétienne.
« Nous n'avons plus aucun souci des opinions mdividuelles des évêques (anglicans), écrit, dans le Times, un clergyman anglican, M. H.-M. Middleton Evans. Il est notoire qu'ils ne s'accordent pas entre eux doctrmalement, et qu'un évèque n'est jamais sûr que son successeur, sur le même siège, pensera comme lui. Nous n'entendons point changer de religion pour nous mettre d'accord avec leurs opinions successives. . . » Voilà où l'on en est arrivé dans la Haute-Eglise protestante.
Et cependant, malgré toutes ces variations et ces divergences, le Protestantisme vit, et les nations qui le professent sont parmi les plus puissantes du monde. Il a donc en luimême une vertu propre, une source de vie qui lui permet de résister aux causes de division et de décomposition qu'on accuse en lui. Où est cette source de vie ?
Elle est d'abord dans la foi au Christ rédempteur. Pour les protestants, encore chrétiens (car je suis obligé de faire cette distinction) comme pour les cathohques, le mystère de l'Incarnation est la base de la vie spirituelle ; c'est par la foi en Jésus que nous sommes sauvés du péché, notre devoir est de le connaîtte de plus en plus, et de renaître en lui.
Un second principe de vie pour les protestants est le respect de la parole de Dieu consignée dans les Saintes Ecri-
tures. Les catholiques lisent peu l'Evangile et pas du tout le reste de la Bible; les protestants s'en nourrissent; ils déclarent que la parole de Dieu leur suffit et ils n'acceptent comme règle de leurs croyances rien de ce qui n'est pas expressémem contenu dans l'Ancien et le Nouveau Testament. . La Tradition n'a pour eux qu'une importance très secondaire • ils la considèrent comme sujette aux variations et a l'erreur parce qu'elle comporte trop d'éléments humains. Il en est de même des œuvres des Pères de l'Eglise qui, sur plus dune question (secondaire et libre), ne sont pas unanimes. Ce n'est pas sur la parole des docteurs et des papes que la loi protestante repose, mais sur la seule parole du Christ et de ses apôtres immédiats.
S'appuyant sur ces principes, le Protestantisme estime que le libre examen des Ecritures n'offre aucun inconvénient, qu'il est, au contraire, rationnel et nécessaire. Rationnel, parce que Dieu ne nous demande pas une foi aveugle, mais un acquiescement libre et réfléchi de l'esprit aux vérités de l'ordre surnaturel ; et, il n'y a pas de conviction libre s il n'y a eu auparavant un examen libre et une réflexion personnelle Puis, nécessaire, parce que des convictions imposées n'engendrent pas une vie morale active, et que ceux-là seulement sont des chrétiens dont la foi est agissante, parce qu'elle est fondée sur des recherches et des convictions personnelles. . . , , 1 Peu importe donc, d'après eux, que celui-ci croie a tel point de doctrine et que celui-là rejette tel autre; peu importe que tel groupement de fidèles garde des formes liturgiques ou sen passe ; peu importe que telle Eglise soit epis copale, ou presbytérienne, ou libre ; la base de 1 unité pour les protestants, c'est le respect de la parole de Dieu et a hberté pour chacun d'y conformer sa vie, selon ce qu il la comprend.
loé
aue la croyance doive être fondée sur la raison, nous le proclamons tous, mais dire que chaque homme est mdépendant et ne doit compte de ses croyances qu'à sa propre et individuelle raison, c'est oublier que la vérité existe par elle-même, en dehors de l'esprit humain, et ne dépend pas des raisons individuelles; en d'autres termes, chaque esprit n'est pas libre de se faire à lui-même sa vérité amsi qu il la comprend ou la désire.
A côté de quelques rares esprits cultivés qui sont en mesure d'étudier ces grands problèmes, combien d'esprits ignorants, ou inaptes, ou préoccupés d'autre part, manquent de loisirs, de science et de la possibilité de se faire une religion par eux-mêmes.
Une telle méthode serait la justification de l'incrédulité brutale de la foule qui manquerait de religion parce qu'on la mettrait ainsi dans l'impossibilité de la trouver.
De plus, dans la pratique, non seulement il est absolument impossible à l'immense majorité des hommes de se bâtir pour eux-mêmes un système religieux, de se construire leur propre Credo, d'après leur intelligence individuelle des Saintes Ecritures; mais il leur est même impossible de comprendre le sens des Ecritures, s'il ne leur est expliqué par des commentateurs et par les ministres de la religion.
L'Evangile lui-même, si simple en apparence, a souvent, à côté du sens littéral, un sens caché qu'il n'est pas donné à tous et au premier venu, de découvrir du premier coup. En plus de l'intelligence ordinaire et des connaissances spéciales, il y faut le sens religieux, la piété, la grâce.
Sur ce point précis, les protestants sincères n'échappent donc pas à l'autorité doctrinale. Ils rejettent celle des Docteurs de l'Eglise, mais il leur faut en accepter une autre, qui ne vaut pas l'autorité de l'Eglise, parce qu'elle est beaucoup, plus restreinte et moins sûre, étant variable à l'infini. Et
tout incertaine qu'est l'autorité des pasteurs ils l'acceptent, parce qu'elle leur est indispensable.
Enfin, je répète qu'une Eglise n'a pas pour but umque l-affirmation de vérités dogmatiques, mais surtout, pari affirmation de ces vérités, le perfectionnement moral de ses membres. Or, je prétends qu'il n'est point d'homme qui soit assez fort, assez sûr, assez éclairé pour trouver en soi-même les motifs de son progrès moral. Le progrès moral qui ne s'appuie que sur la raison humaine n'est guère stable et les passions ont vite fait de reprendre le dessus. Quand ce ne sont point les passions sensuelles, c'est l'orgueil de l'esprit. Et, en fait, dans notre pays du moins, le Protestantisme est devenu le lieu d'élection de la philosophie naturaliste.
Ne nous attardons pas à des controverses dogmatiques ; notre époque n'en a pas le goût.
Entre l'Eglise orthodoxe-protestante et l'Eglise catholique, il n'y a pas l'abîme qu'on s'imagine et avec quelque droiture et bonne volonté, d'un côté, et le cœur un peu large de l'autre côté, la transition ne serait point si difficile. La ditterence est donc ailleurs que dans les matières de foi.
Elle est dans l'esprit même de la Réforme en ce qu il a d'opposé à l'esprit catholique. Ce terme d'esprit catholique est-il même bien celui qui convient, et neferais-je pas mieux d'employer celui d'esprit ecclésiastique ou clérical ?
auand la Réforme éclata, elle s'appuya pour combattre le cathohcisme sur les abus qui le défiguraient alors : la vente des indulgences, la simonie, le pullulement à l infim des couvents dont le recrutement et la vie intérieure prêtaient a maintes critiques; l'accaparement par le clergé de biens con-
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sidérables, l'esprit ecclésiastique de domination s'appliquant
à tous les actes de la vie privée et publique, etc., etc Le
développement excessif de la vie ascétique et celui des biens de main-morte étaient de nature à entraver le développement de la vie économique et sociale, à laquelle l'invention de l'imprimerie et les inventions suivantes devaient donner un si grand essor, et l'on voulait briser ces entraves.
Pourquoi nier ces faits ? L'Eglise, en tant que société humaine^ n'est pas sans ride et sans tache, et si quelques-uns de ses membres ont commis des fautes, la Réforme les lui a fait durement expier.
Si la Réforme s'était bornée à mettre fin à des abus et à affranchir les peuples d'une tutelle trop étroite, si elle n'avait fait qu'aider la société civile à se constituer, en secouant le joug politique d'un clergé devenu trop riche et trop absorbant, si elle n'avait appris qu'à vivre en dehors d'une conception purement ecclésiastique, à travailler plus activement et à s'assurer, par le développement du commerce et de l'industrie, plus de bien-être matériel et plus de jouissances légitimes, nous n'aurions que des sentiments de gratitude à exprimer vis à vis de la Réforme.
Malheureusement, le bien ne se fait jamais sans quelque mélange de mal, et ici la question se pose si le mal social produit par le principe protestant ne dépasse pas maintenant les avantages matériels qu'il a procurés.
Le principe de l'indépendance complète de l'individu en matière religieuse est tellement faux que les ministres réformés eux-mêmes prévoyaient dès l'origine ses conséquences funestes. Dans son Exposition de la doctrine de l'Eglise catholique, Bossuet rappelle qu'au Synode de Charenton, tenu en 1644, les ministres censurèrent ce principe comme « autant préjudiciable à l'Etat qu'à l'Eglise ». Les évène-
ments om prouvé le bien fondé des craintes exprimées par le
Synode.
L'individualisme politique, lequel a détruit toutes nos
traditions nationales, aboutit de nos jours à ce régime
parlementaire fait de corruption et d'impuissance. L'mdivi-
dualisme économique aboutit de son côté aux luttes de
classes et à la crise sociale, dont nous serons les témoms,
sinon les victimes.
Pourquoi, me dira-t-on, faire remonter au principe protestant l'état d'anarchie dans lequel se trouve la France, pays catholique, alors que l'on n'observe pas d'anarchie dans les
lùats protestants ?
Parce que, de par la nature et le génie de la race, nous poussons les principes à leur application, et ce jusqu'à leurs conséquences extrêmes. Notre besoin inné de logique nous conduit jusqu'à l'extravagance. C'est ainsi qu'en France seulement l'on voit ces partis, qualifiés de doctrinaires, qui sacrifient tout à un système, ces intransigeants de tous les réaimes qui ne savent pas s'arrêter même devam une énormité, comme ce duc et pair insensé s'écriant : «Périssemles ■ colonies plutôt qu'un principe » ; comme les sectaires )acobms couvrant la France de larmes et de sang, comme aujourd'hui les théoriciens du bloc détruisant toutes les libertés au nom de la liberté, comme ces malheureux socialistes qu'on endoctrine à travailler au bonheur de l'humanité future fondé sur la ruine générale.
Dans les pays étrangers, l'on y met plus de tempérament et de sens pratique. Le Protestantisme n'y a pas produit tous ses effets, parce que ses principes n'y ont pas été appliques dans toute leur rigueur; il s'y est transformé en religion oflâcielle, en religion d'Etat.
L'arm.ature qui soutient le trône et la constitution de chaque pays soutient en même temps le temple; si les doc-
no
trines n'ont pas échappé aux variations, le corps extérieur de l'Eglise a été maintenu, il est sous la sauvegarde directe
du pouvoir civil.
Or, là où il y a protection, il y a par contre restriction et
limitation du pouvoir d'agir.
• En France, depuis un siècle surtout, le Protestantisme a joui d'une liberté sans entraves et sans limites; ses principes s'y sont développés dans toute leur plénitude, ils ont atteint leurs conséquences extrêmes, et, sous ce rapport, l'on peut, malgré les apparences contraires, considérer notre pays comme le plus favorable qui soit au Protestantisme.
Que, dans l'ordre des intérêts matériels, l'esprit d'initiative des protestants, leur vigueur, leur habitude de ne point demander une direction au dehors mais de compter sur euxmêmes, expliquent leur prospérité tant comme peuples que comme individus, je n'y contredirai point. J'irai même plus loin, et je reconnaîtrai que la prédication des pasteurs n'est pas étrangère à cette valeur spéciale du Protestantisme. Ils prêchent peu de dogmes, ce qui est une lacune, mais ils prêchent l'action, le sens delà vie, la dignité de la vie, non pas seulement d'une vie intérieure, mais de la vie extérieure, de la vie de contact avec l'homme et avec la nature. Ils reprochent aux catholiques, aux évêques surtout, de s'occuper beaucoup du Pape, de vivre comme hypnotisés par la pensée de Rome. Combien de lettres pastorales, qui devraient être consacrées à l'enseignement de FEvangile et de ses préceptes moraux, ne sont que des exercices de rhétorique car la grandeur du Pape, la soumission au Pape, l'amour du Pape, etc..
etc(i). Cet état d'esprit, d'après eux, détruit toute spontanéité, toute virilité, et conduit à l'inertie et à la stérilité (2). Ils nous reprochent encore la déviation du sens religieux, due à l'influence des Réguliers qui vulgarisent un mysti cisme irrationnel, par des dévotions dont la forme matérialiste et quasi-païenne, loin de prêter au relèvement des énergies est plutôt affadissante et féminisante. De là vient cette apathie intellectuelle pour les choses rehgieuses, cette anémie qui semble rendre tant de catholiques indifférents à une vie morale active, et qui les amène à mettre toute leur religion dans l'observance de formalités puériles, et de rites qui n'ont qu'un rapport très indirect avec la pure essence du Christianisme.
(i) « L'amour du Pape, la dévotion au Pape, sont un signe de prédestination. » (Mgr de Ségur.)
(2) L'enseignement personnel des Evêques, purement local, n'a pas à être mis en cause ; ce qui gagnerait parfois à être modifié, c'est l'enseignement permanent, celui qui "est donné à tous les fidèles jusqu'à leur première communion, et qui est contenu dans le catéchisme.
Le catéchisme est consacré, dans sa plus grande partie, à l'enseignement dogmatique, lequel, pour k masse, est difficilement compréhensible; et même, dans un grand nombre de leçons, il est tellement métaphysique et abstrait qu'il rebute l'esprit, et n'est presque d'aucun profit. Les explications des rites et des pratiques de dévotion pourraient être reléguées à l'arrière plan, pour laisser à l'enseignement moral toute la place qui lui convient. Le catéchisme pourrait, peut-être, enseigner plus explicitement . ces vertus capitales dont M. F. Buisson faisait naguère, devant le Parlement, et très gratuitement, l'apanage exclusif de la morale laïque, à savoir : « la claire notion du devoir, les idées de justice et de bonté, l'habitude de la réflexion, la culture de la conscience, l'amour du travail, le sentiment des droits de J'homme et de la dignité humaine... » comme si ces vertus n'étaient pas le résumé des préceptes et de la vie même du Christ, avec d'autres devoirs que M. F. Buisson
oublie.
Une modification dans ce sens de l'enseignement catéchistique répondrait aux besoins particuliers de notre époque, et alors le catéchisme, au lieu d'être le livre que l'on ferme après la première communion pour ne jamais le rouvrir, serait tout à la fois le livre de piété, expliquant les principes élémentaires de la vie intérieure, et le livre de direction morale pour la conduite de la vie.
II serait inutile d'incriminer ces reproches dans ce qu'ils peuvent avoir de fondé, mais, fussent-ils entièrement fondés, pourrions-nous en conclure que, supérieures aux catholiques dans l'ordre des intérêts matériels, les nations protestantes leur sont encore supérieures dans l'ordre moral ?
Non pas. Et pour le prouver, il suffit d'observer l'attitude prise en ce moment même par chacune des trois grandes nations protestantes.
Aux Etats-Unis, des considérations économiques, bien plus que des considérations d'humanité, ont amené la terrible guerre de la sécession et la suppression de l'esclavage. Depuis plus d'un demi-siècle, il semblerait que les dissensions civiles ont dû s'apaiser; il n'en est rien; les blancs continuent de considérer les noirs comme des êtres inférieurs et refusent de leur reconnaître la dignité d'hommes. Il y a là un peuple entier qui, au mépris des enseignements du Christ et de ses Apôtres, au mépris de toute justice, a exploité toute une race pendant de longues années, l'a traitée comme une troupe d'animaux, et continue de la rejeter en dehors de l'humanité. La moitié des Etats-Unis s'est soulevée de colère et d'indignation en apprenant que le président Roosevelt a osé inviter un nègre à sa table.
Ces faits, rapprochés de la corruption politique, de la course effrénée vers les richesses, et d'autres faits qu'il serait trop long de rappeler, démontrent que la moralité pubHque aux Etats-Unis en est encore à la période de formation.
L' Anc^leterre ne nous offre pas un spectacle plus consolant avec cette misérable guerre du Sud-Africain. Certes si le Transvaal n'avait pas de mines d'or, il n'aurait pas excité la cupidité des aventuriers et des oiseaux de proie de la finance anglaise. Le côté attristant de la guerre est la facilité avec aquelle un orgueil national mal compris et un esprit de lucre et de cupidité naturel à la race, ont entraîné l'un des plus