XIII
De temps à autre, on s’applique à colorer d’expressions nouvelles les vieux sophismes que l’on prend pour doctrine. Nous sommes très sujets, en médecine , à nous laisser surprendre à ces attraits fardés. C’est ainsi que beaucoup d’entre nous cèdent aujourd’hui au seul appât de ces mots : philosophie positive. ’On les tient pour une sorte de profession de foi ; et cependant, la plupart de ceux qui les prononcent , ne semblent pas se douter du sens que les créateurs mêmes de l’expression ont prétendu lui attacher. Reaucoup, avec ces seuls termes, se croient autorisés à repousser loin d’eux toutes les questions de doctrine, parce qu’â un examen superficiel, l’un des enseignements do la philosophie positive semble être la négation même de la philosophie. Rien, néanmoins, dans le positivisme de MM. Auguste Comte et Littré, ne tend à affaiblir l’importance et la nécessité de pareilles questions.
La philosophie dite positive est une conception de la hié-* rarchie des sciences, de leur subordination, de la progression de l’une â l’antre, depuis les mathématiques jusqu’aux spéculations élevées de l’histoire et de la moralité, cl en même temps l’exclusion absolue de tout ce qui n’est pas science pure , de tout ce qui touche à l’origine première et aux causes finales; questions tenues pour hors de la portée de l’esprit humain, et qui doivent être définitivement aban-
données. Elle condamne la métaphysique, comme la théologie, en tant qu’elles apportent une prétendue solution de ces questions insolubles. Voilà l’idée mère du positivisme, et ses données fondamentales. La grandeur des questions de méthode n’en est pas diminuée , mais augmentée, s’il est possible.
On ne doit plus s’abandonner au sentiment, disent les promoteurs de la philosophie positive , mais tout remettre à la science. Combien , dès lors, il devient essentiel de savoir comment se constitue une science , de mesurer à quelles nécessités obéit tout établissement, et par suite, tout progrès scientifique ! Il ne s’agit plus ici de ces philosophies obscures et ambitieuses qui veulent dire la hn et le commencement des choses, mais de cette philosophie qui se tient dans le milieu ordonné des existences appréciables, comme le veut le positivisme ; qui ne dépasse pas ce milieu, mais cherche à le connaître, à le juger dans ses réalités; qui doit enfin créer, avant de les hiérarchiser, les diverses sciences qui se partagent le lAonde. Comment connaissons-nous les choses? La sensation, l’analyse, y suffisent-elles ; ou faut-il y ajouter l’intervention de l’élément actif de soi, unir l’immuable à l’accidentel, l’un au multiple, l’infini au fini ? Étudier, dans les sciences, l’application de ces deux grandes méthodes de connaissance , le spiritualisme et le sensualisme, n’est-ce pas l’étude première et qui ne saurait vieillir ; alors surtout que la conception entière du monde et l’organisation des sociétés humaines doivent reposer sur la seule science? Toute conception s’appuie sur la constitution même de l’entendement qui conçoit. Définir cette constitution, sera toujours l’affaire capitale et la plus féconde science. (Jue Ton retrouve sa pensée dans les développements historiques etsociauxde l’humanité, rien de mieux; mais, pour retrouver cette pensée, le plus sùr et l’indispensable est déjà de la connaître elle-même dans ses éléments primordiaux, dans sa constitution nécessaire.
Si, en outre, on considère la place qu’occupe la science de la vie dans la hiérarchie des sciences, on voit qu’elle forme une classe à pari. D’après même la philosophie positive, cotte classe domine les sciences physiques et chimiques, s'établit au-dessus d’elles, loul en usant d’elles, reste distincte du monde anorganique, quoique l’employant à ses fins. Nous trouvons là une condamnation formelle des erreurs qui tendent à introduire les principes des sciences inférieures comme principes des sciences supérieures, intrusion que l’auteur et le principal propagateur de la hiérarchie positive appellent euxmêmes matérialisme. Que font cependant les disciples, sinon de propager cette intrusion et de nous l’imposer comme un dogme?