XIV
La philosophie dite positive n’est donc pas parmi nous une affirmation nouvelle, mais une adhésion renouvelée aux anciennes professions de foi de l’école organicienne. Ce sont les enseignements philosophiques de cette école qui dominent toujours. 11 importe de les juger ici.
Le sensualisme décidé en est le fonds commun. Toutes nos connaissances, répète-t-on à l’envi, proviennent de l’expérience ou de l’observation. La médecine est là tout entière : Tota in observationibus. SL le professeur Hostau, dans son Cours de médecine clinique, écrit en tête d’un paragraphe : * On ne s’instruit que par les sens », et le paragraphe continue ainsi : « C’est aujourd’hui une vérité généralement reconnue par les bons esprits qu’on ne s'instruit que par les sens. Les anciens, qui, lorsqu’ils n’étaient pas entraînés hors de la nature par les séductions de leur imagination, observaient ses phénomènes avec une exactitude qui l'ait encore notre étonnement et notre admiration, avaient entrevu et exprimé dans leurs écrits cette immortelle rérité ; mais elle était restée sans
fruit entre leurs mains. 11 appartenait à la philosophie moderne de la faire briller de tout son éclat, et la gloire d’en faire sortir les résultats les plus avantageux était réservée spécialement à notre siècle. Une fois convaincus que la seule manière d’acquérir une solide instruction, c’est de voir les matériaux de cette instruction, il ne reste qu’une difficulté, c’est l’occasion de soumettre à l’exercice de nos sens ces mêmes matériaux. 11 est si clair, pour les esprits exempts de préjugés, qu’on ne connaît bien que ce qu'on voit, qu’on a lieu de s’étonner qu’une idée aussi simple ait pu subir de si longues et opiniâtres contradictions, et soit restée ensevelie dans les ténèbres pendant tant de siècles.» Broussais, lui aussi, proclamait cette immortelle vérité; lui aussi disait : « On ne s'instruit que par les sens! » Rejeter avec dédain les idées nécessaires, et tout ramener à la sensation lui semblait pareillement l’une des qloires de ce siècle! Dans sa vaine clarté et dans sa certitude banale, cet enseignement, je n’ose dire cette philosophie, ne cache qu’obscurilés et qu'incertitudes. 11 n’offre rien qui subsiste par soi, et soulève tout au plus des amas de poussière pour le jouet des vents. Qu’édifier, en efTet, sur les perceptions sensibles, sur l’unique expérience? Des formes éparses, des aspects changeants, des apparences successives, sans principe qui les ordonne, sans cause et sans force qui les enchaînent. Les sens pourront atteindre à des phénomènes, jamais à une existence qui les supporte ; car existence ou substance implique une cause en soi, une force réalisée, et connaître, c’est animer le phénomène par celte idée de cause et de force que les sens rte livrent pas, que l’entendement seul engendre en regard du fait sensible.
Si l’expérience par elle-même ne peut fournir la connaissance, elle lui est cependant indispensable, et lui apporte l’occasion de développement, la matière nécessaire sur laquelle elle se réalise ; c’est l’aliment de notre faculté de connaître, sans lequel celle faculté resterait comme éteinte. Sans l’expé-
rience, l'entendement serait en nous comme l’unilé isolée de la pluralité, comme la force séparée du composé, comme une activité qui ne peut agir; il demeurerait perdu dans une inféconde immobilité, impuissant à produire une manifeslation qui dévoilât son existence.
Mais de ce que l’expérience est une condition nécessaire au développement de notre faculté de connaître, s’ensuit-il qu’elle soit cette faculté ou qu’elle puisse en tenir lieu? Une graine, un germe sont confiés à la terre : ce germe va se développer, s^ccroitre en vertu de son activité propre, innée. Cependant certaines conditions étrangères à cette activité sont nécessaires pour qu’elle se manifeste ; ces conditions sont une dose déterminée de chaleur et d’humidité. Que ces conditions manquent et le germe demeurera infécond ; si elles existent, le germe entrera en travail, et, suivant sa nature, se développera en humble arbuste ou en arbre puissant. Dira-t-on que ce sont les conditions de chaleur et d’humidité qui se développent elles-mêmes et deviennent l’arbuste ou l’arbre qui s’élève? Non ! les rapports de ces deux ordres de faits sont trop évidents pour qu’on puisse commettre une telle erreur! Eh bien! ce germe représente notre entendement; la chaleur et l’humidité sont ici les matériaux fournis par la sensation, les faits amassés par l’expérience. Notre entendement, pour se développer en connaissances réelles, en vérités synthétiques, lesquelles sont son accroissement légitime, a besoin des matériaux acquis par l’observation, des faits livrés par l’analyse. Dira-t-on. pour cela, que ce n’est pas notre spontanéité intellectuelle qui contient en elle et engendre ces vérités? Dira-t-on, que ce sont l’observation et l'analyse qui fournissent la connaissance ? Pourquoi méconnaître ici des rapports que l’on reconnaissait tout à l'heure? Avouons plutôt qu’à mesure qu’on s’élève dans l’ordre des activités, elles mettent plus du leur dans leur produit, et empruntent moins aux conditions extérieures, quelque nécessaires qu’elles leur soient cependant. L’entendement met
PRINCIPES DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE, encore plus du sien dans la génération des vérités que lé germe n’en apporte dans son développement, pourtant si merveilleux.