‹ Principes de pathologie généraleChapitre 105 sur 180 · CXXXI · texte numérisé non relu

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Telle est la cause morbifique, tel est le milieu où l’observation doit la chercher, tel est son rôle en pathologie, telle est la méthode suivant laquelle il faut la déterminer, tel est le langage qui convient pour la désigner. Si l’on veut bien réfléchir aux conditions diverses du jugement étiologiqne, et en même temps ne pas perdre de vue que ce jugement emporte celui même de la maladie, on aura une idée lointaine des difficultés qui environnent, en médecine, l’étude des causes ; et l'on comprendra, par suite, les obscurités dont sont enveloppées la pathologie et la thérapeutique, quand la cause est voilée, complexe dans ses éléments, se dérobant à l’observation qui la poursuit à travers le caractère et la succession des symptômes. La médecine est la plus ardue des sciences, et bien éloignée de la simplicité factice dont les systèmes ont prétendu l’orner. Des soins assidus, une attention pénétrante et de tous côtés dirigée, l’intelligence des notions premières, réussissent à peine à nous livrer le rudiment d’une vraie cause pathogénique.

Qu’on y pense , en effet : il est rarement possible , pour apprécier la cause, de s’appuyer sur la vue directe de l’occasion morbide. En dehors des contaminations virulentes, on n’a que des présomptions sur l’occasion, et le plus souvent même les présomptions font défaut. Le médecin est donc, sans secours extéi ieur, réduit à discerner à travers le tourbillon des symptômes un caractère général, une unité symptomatique, expression fragile et délicate de la cause morbifique; il doit saisir, dans sa nature propre, l’impression vitale pathogénique, origine de tous les phénomènes affectifs et réactifs dont l’enchaînement constitue la maladie ; œuvre première et

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déjà hérissée de périls. Les pentes vers l’erreur y apparaissent de partout; des semblants de connaissance y masquent sans cesse la connaissance réelle.

Considérons, par exemple, l’état morbide connu sous le nom A' inflammation. On sait avec quelle opiniâtreté les systèmes qui se soûl succédé en médecine ont prétendu désigner sous ce nom une cause morbifique inflexible, toujours une, imprimant à la maladie entière un cachet uniforme, que les étals morbides lussent de même nom ou de nom différent. 0 âge en âge, des générations entières ont dû se courber devant des préjugés qui ne pouvaient admettre des étals morbides différents sous des apparences symptomatiques pareilles, sous des conditions organiques analogues, sous des manifestations qui méritaient le nom commun A’ inflammatoires. La saine observation médicale, celle que des principes éclairent, démontre cependant que, derrière l’élément pathologique commun, inflammatoire, se cachent des causes morbifiques diverses; et l’œuvre vraiment scientifique et pratique consiste à déterminer, à travers les phénomènes inflammatoires, la cause propre qui les régit, afin déjuger en celte cause, et non dans la manifestation organique, la nature même des phénomènes inflammatoires. Celte nature se rattachera, suivant les cas, tantôt à la constitution médicale, tantôt à une impression spécifique, tantôt aux habitudes de vivre antécédentes, au tempérament, aux facultés idiosyncrasiques. Combien une telle connaissance de la maladie dépasse celle du phénomène visible! L’étude des constitutions médicales, des endémies, des épidémies, qui reconnaît pour fondement le discernement de la cause propre, de l'impression affective spéciale, au milieu des faits morbides communs, n’exige-t elle pas l’esprit d’observation le plus souple, le plus rompu à saisir les nuances, à abstraire, des symptômes successifs, les caractères généraux des actes? (Juelle suite encore de comparaisons et de rapprochements, quelle clairvoyance dans la perception des chose

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essentielles ne faut-il pas pour entrevoir la cause dans ces maladies ou la symptomatologie est obscure, ou incomplète, ou semblable à une autre dans les apparences, quoique les cas soient dissemblables au fond ! 11 faut appeler à son aide les commémoratifs souvent obscurs des conditions extérieures ou hygiéniques, poursuivre des différences infimes dans les symptômes, parfois même tenter l’essai de modifications thérapeutiques pour dévoiler la cause cachée qui domine l'ensemble des symptômes. Quel clinicien n’a éprouvé ces difficultés en face de telle ou telle paraplégie, dont il avait à déterminer la cause première ou seconde, organique, rhumatismale, syphilitique, toxique, etc. !

En outre, les causes morbifiques sontd’ordinaire multiples et diversement associées; il faut faire la part de chacune dans l’œuvre pathologique. Les unes succèdent aux autres; cette succession doit être notée et sa signification appréciée. Souvent le traitement, bon ou mauvais, devient lui-même une cause du mal surajoutée aux autres ; il ne faut pas s’y tromper et rapporter aux causes propres de la maladie ce qui provient d’une intervention accidentelle. La marche de la maladie, les lésions organiques que les actes morbides entraînent, deviennent cause seconde du mal, et souvent finissent par être cause indépendante et principale : il faut peser tout cela, en tenir un compte équitable, ne placer ni trop haut, ni trop bas chaque point de cet ensemble étiologique ; tantôt s’attacher à celui-ci et tantôt à celui-là; tout estimer enfin de façon à ne pas juger à faux, et à ne pas prendre de décision erronée. On doit savoir se prononcer sans hésitation dans un sens, et pourtant ne pas s’v renfermer avec une étroite obstination ; être prêt, au contraire, sur une indication nouvelle, à se déclarer dans un autre; apporter parfois de sages tempéraments dans les décisions qui semblent le plus sûrement motivées, et de la hardiesse dans des décisions à peine assises, plutôt pressenties que nettement perçues.

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Ce n’est pas tout encore : les modalités idiosyncrasiques de l’individu ajoutent à l’établissement étiologique déjà si complexe, des éléments nouveaux et d’importance souvent majeure. 11 faut faire la part de cet ordre de causes, et en mesurer l’influence dans l’évolution pathologique. Ici surtout apparaît la supériorité du praticien. La faculté d’individualiser est la plus heureuse que puisse posséder un médecin ; elle est aussi la dernière acquise. Afin d'y atteindre, il faut se proposer en habitude la recherche des conditions individuelles, de façon qu'auprès des malades elle devienne la préoccupation ordinaire et première. Pour cela, je ne crains pas de le dire, il faut modérer et reporter au second rang les ardeurs de pure curiosité dans l’étude des symptômes et des lésions; ne pas se proposer ceux-ci comme fin d’investigation, ni s’abandonner trop complaisamment à la constatation minutieuse des signes physiques, ni se déclarer satisfait d’une exploration organique pour ellemême, quelque délicate et ingénieuse qu’elle ait été. Ces recherches ne sont qu’un moyen, et le but demeure la détermination particulière de toutes les causes morbifiques propres à la maladie et à l'individu malade.

Un reste d’autant moins inférieur à celle tâche qu’on s’est mieux façonné à une sorte de logique élevée et flexible, peu commune, voisine de celle qui est propre aux arts, et que des habitudes contractées de bonne heure et toutes tournées vers l’observation de l’homme malade permettent seules d’acquérir. L’enseignement actuel en étoufferait le germe chez ceux mêmes où il tendrait à se faire jour. Ces tournures d’esprit, fortes et médicales, se forment aussi par les exercices de méthode et de métaphysique, si dédaignés du vulgaire. Ces exercices sont la gymnastique supérieure de l’entendement. Le médecin qu’ils auront fortifié s'adonnera à la contemplation de la nature souffrante avec un jugement accoutumé à vouloir la raison des choses, et ne considérera pas un fait brut et exclusivement expérimental, comme un principe assuré

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et une vérité première capables de se suffire à eux-mêmes.

Fréd. Bérard avait profondément senti ces caractères de notre logique et l’éducation intellectuelle qu’elle exige. « La logique médicale est très forle, dit-il ; elle se compose de règles générales et d’exceptions, et elle arrive enfin, quand on la pousse jusqu’au bout, à des individualités, à des spécialités que le tact, le goût du bon sens et du génie peuvent seuls saisir par une sorte d’instinct natif ou d’habitude logique ; elle n’a pas ce caractère simple et facile de la logique des sciences physiques, qni ne s’écarte pas de beaucoup de la logique la plus vulgaire. La logique médicale est, au contraire, très savante et très habile; on n’arrive à sa sublimité que lorsque l’esprit s’est graduellement fortifié par les exercices les plus répétés, les plus heureusement conduits de l’esprit de généralisation et de l’esprit d’observation et de détail; il faut combiner ces deux sortes d’esprit avec une sagesse, avec une adresse qui est au-dessus de tout précepte quand on la possède soi-même, comme au-dessus de tout éloge quand on l’admire chez les autres. Cette logique est même à la portée d’un très petit nombre de têtes assez fortement organisées pour se plier à des observations si compliquées et si délicates. Tous ceux qui n’ont pas perfectionné leur intelligence par les longs exercices d’une éducation libérale, ou par ceux encore plus utiles de l’étude approfondie des sciences métaphysiques ; tous ceux qui ne sont pas heureusement organisés pour elle, ne pourront que très rarement apporter dans l’étude de la médecine une force d’intelligence proportionnée aux “opérations qu’elle exige. »

S’étonnera-t-on maintenant si la médecine des symptômes empiriquement considérés est plus répandue que celle des causes; si la plupart des médecins s’en contentent et ne peuvent la dépasser; si même la connaissance qui repose sur les causes reste parfois obscure pour les plus pénétrants? La médecine organicienne offre une incontestable aisance; une juste

supériorité y est acquise par l’exercice raffiné de quelques sens et par tout ce qu’on sait en dehors même de la science de l’homme souffrant, à savoir, dans les sciences physiques, chimiques et naturelles. Or, tout cela est plus accessible que la plus simple des vraies recherches d’étiologie médicale. 11 faut se résigner à ce que la médecine soit la plus philosophique des sciences et le plus difficile des arts.

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