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Nous aurions à aborder comme dernière élude, la classification des causes morbifiques. Nos traités de pathologie générale s’attachent presque exclusivement à ce travail, et le donnent pour la substance même de l’étiologie et l’objet de son enseignement. La pathologie générale obéit ainsi aux inspirations des méthodes sensualistes et aux goûts prononcés de la science organicienne , laquelle aime à substituer les classements et les énumérations basées sur les faits sensibles, à l’ordre qui relève de la raison des choses et des causes intérieures qui les animent. Ces énumérations classées déguisent ainsi l’ignorance des réalités, trompent sur les conditions nécessaires de la science, déshabituent l’esprit de tout effort et de toute conception scientifique.
Les classifications sensualistes des causes morbifiques sont partout reproduites avec une invariable monotonie. Issues des exercices d’une scolastique nominale, nos livres s’en sont emparés comme si elles traduisaient les choses elles-mêmes, et tous répètent à l’envi les mêmes distinctions superficielles, variant au plus sur les mots, supprimant un détail par-ci, en ajoutant par-là, mettant dans cette classe ce qui se trouvait dans celle-là, agrandissant les unes au détriment des autres et réciproquement. Ces différences, parfois si cherchées et tou-
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jours si minces, ne sauraient donner à- cette œuvre de juxtaposition l’intcrêt qui lui manque foncièrement, ni même lui attribuer un mérite d’exactitude sérieuse. Tout y demeure flottant, incertain et stérile.
Au reste, pour faire juger du caractère et de la portée de ces classifications, nous reproduirons succinctement celle que Chomel a proposée dans son Traité de pathologie générale.
Réunir les causes qui agissent d’une manière analogue est, suivant Chomel, la circonstance qui semble devoir servir de base à la division la plus naturelle des causes morbifiques. * Or, parmi ces causes, dit-il, il en est qui produisent par ellesmêmes, à elles seules et toujours, une même maladie; c’est à elles que nous réservons le nom de causes déterminantes. Les autres, dont l’action est souvent incertaine, toujours obscure, peuvent être subdivisées en deux séries. Dans la première, nous plaçons tout ce qui imprime graduellement à l’économie des modifications qui la préparent à telle ou telle affection : ce sont les causes prédisposantes. Dans la seconde série, nous rangeons celles dont l’action, ordinairement passagère, ne fait que provoquer le développement d’une maladie à laquelle le sujet était prédisposé : nous conservons à ces dernières le nom de causes occasionnelles ou excitantes. Ainsi nous admettons trois ordres de causes morbifiques, que nous distinguons en déterminantes, prédisposantes et occasionnelles. » Examinons comment sont constitués ces divers ordres de causes.
* Les causes déterminantes, bien que réunies dans une même série par la certitude de leur action, offrent toutefois entre elles des différences assez tranchées pour qu’il soit nécessaire de les subdiviser en deux groupes distincts.
» En effet, parmi ces causes, les unes produisent une maladie que d'autres agents encore peuvent également produire ; les autres une maladie qu’elles seules déterminent. Ces maladies, qu’un unique agent morbifique peut engendrer, ont reçu et doivent conserver seules le nom de maladies spécifiques : la
rage, la syphilis, la variole, la scarlatine sont dans ce cas, et les causes qui les produisent doivent également être appelées spécifiques. Les autres, telles que le feu qui brûle, le poison qui produit le narcolisme, le gaz qui asphyxie, le corps vulnérant qui fait une plaie, n’ont pas cette spécificité ; car chacune de ces maladies, la brûlure, le narcotisme, l’asphvxie, la plaie, peut être déterminée par plusieurs agents différents : c’est pourquoi nous les nommons causes déterminantes communes. Ajoutons que la plupart des causes déterminantes communes agissent en vertu des lois physiques ou chimiques; que leur action est susceptible, en conséquence, d’être expliquée par ces lois. Les causes spécifiques, au contraire, sont constamment, dans leur mode d'action, inaccessibles aux explications de la physique et de la chimie. »
A en juger d’après ce simple énoncé et en se plaçant au point de vue même adopté par l’auteur, on pressent combien cette première classe des causes déterminantes, et ses deux subdivisions reposent sur des données instables, trahissent des appréciations dénuées de tout caractère scientifique. Ainsi, il n’est pas vrai que les maladies spécifiques, la rage, la variole, la morve, doivent inévitablement être attribuées à l’intervention d’un agent spécifique, et que seul cet agent peut les engendrer. La rage et la morve ne naissent-elles pas tous les jours sous l'action de causes dites communes? Qu’importent à cet égard quelques contestations aussi systématiques qu’impuissantes? Qui démontre que toujours la variole et la scarlatine sont transmises? N’est-il pas certain, d’ailleurs, qu’à leur origine elles se sont déclarées sans contamination directe, puisque celle-ci ne peut provenir que de l’évolution pathologique elle-même ? '
Les assertions émises au sujet des causes déterminantes communes n’offrent pas plus de sévérité. Que peut être une subdivision qui prétend réunir comme agissant de la même façon l’instrument vulnérant qui produit une plaie et la série des poisons narcotiques? Quelle analogie établir entre des fai U
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aussi éloignés ? L’action des poisons narcotiques s’explique-telle en vertu des lois physiques ou chimiques, suivant le caractère assigné à cette division des causes déterminantes? Conçoiton mieux cette action que celle des causes spécifiques, inaccessibles, d’après l’auteur, aux explications physico-chimiques? D’ailleurs les poisons narcotiques sont-ils vraiment une cause déterminante commune? L’action de chacun d’entre eux ne leur appartient-elle pas exclusivement, et n'a-t-elle pas un caractère aussi déterminé que celui des maladies spécifiques? L’opium et la belladone ne se traduisent-ils pas chacun par une action propre, spécifique, à bien dire, et le médecin qui ne saurait les distinguer ne ferait-il pas preuve d’une ignorance égale à celle qui confondrait une rougeole et une scarlatine ?
Si de l’énoncé général nous passons à l’examen des causes particulières réunies sous les chefs séparés de causes déterminantes spécifiques et de causes déterminantes communes, nous y voyons les confusions pressenties s’exagérer au delà de toute idée. Ainsi les poisons narcotiques, putrides, septiques, l’opium et la belladone, les champignons vénéneux, la déglutition de la salive chargée d’émanations putrides, le seigle ergoté sont placés dans les causes déterminantes communes, non loin de l’extrême abondance des hémorrhagies, de la contraction musculaire amenant la rupture des tendons, la fracture, la luxation des os, de la rétention des matières fécales comme cause de l’occlusion intestinale. D’un autre côté, sont rangées, loin de ces actions toxiques et dans les causes déterminantes spécifiques, certaines émanations métalliques, celles du plomb et du mercure. Les intoxications saturnine et mercurielle sont tenues pour des maladies spécifiques; ce que ne sont pas les intoxications narcotiques, ni celles dues au maniement habituel de certains agents stupéfiants, ou à l’usage de l'ergot de seigle, qu’elles soient brusques ou professionnellement et lentement produites. Tout le reste de cette
classe est constitué à l’avenant. Certains animaux parasites, le ténia, les oxyures, les ascarides, les hydaüdes, appartiennent à la division des causes déterminantes communes, et l’acarus de la gale à celle des causes déterminantes spécifiques, parmi les maladies contagieuses. Dans la division des causes communes on trouve associés des faits tels que ceux-ci : les émanations des fleurs, du chloroforme et l’élévation ou l’abaissement extrême de la température atmosphérique; les corps contondants, les corps étrangers, balles et épingles, siégeant dans nos tissus, et les troubles nombreux qu’apportent dans la santé les écarts de régime relatifs à la quantité , à la qualité des aliments et à la distribution des repas. Oii est la logique qui permet le stérile assemblage de faits d’origine et d’action si différentes?
La classe des causes prédisposantes est constituée avec un laisser-aller tout aussi arbitraire. Chomel y établit d’abord une première division. « Parmi les causes prédisposantes, dit-il, les unes étendent à la fois leur action sur un grand nombre d’individus, sur tous les habitants d’une ville, d’une province, d’un empire, par exemple ; quelquefois sur les grands rassemblements d’hommes, dans les camps, dans lesarmées navales, dans les hôpitaux, dans les prisons; elles préparent le développement d’affections semblables ou analogues chez tous ceux qui sont soumis à leur influence. Nous les nommons causes prédisposantes générales. Les autres n’agissent que sur des individus isolés: nous les nommons causes prédisposantes individuelles. »
Les causes morbifiques qui agissent sur les grands rassemblements d’hommes, sont-elles seulement prédisposantes; ne font-elles que préparer le développement d'affections semblables chez tous ceux qui sont soumis à leur influence ? Ne déterminent-elles pas, au contraire, ce développement avec une sûreté égale à celle de la plupart des causes déterminantes spécifiques ou communes, énumérées dans la classe précédente?
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S’il en est ainsi, et le pourrait-on contester? l’établissement de cette première division des causes prédisposantes pèche par la base. Ces causes ne sont guère qu’un retour vers telle ou telle catégorie de causes déterminantes, selon que celles-ci semblent plus ou moins répandues à la surface du sol ou dans l’atmosphère d’une contrée, ou tenir aux habitudes de vivre et de se vêtir, adoptées dans un pays. Rien dans cet ensemble de causes prédisposantes générales ne les caractérise spécialement, ne les montre avec un mode propre d’action qui n’appartienne pas aux autres. Toutes les causes indiquées pourraient indifféremment passerd’une classe dans l’autre, ou se retrouver dans toutes deux.
Quant aux causes prédisposantes individuelles, Chomel croit devoir les subdiviser. « Ces causes étant très nombreuses, ditil, et leur part dans la production des maladies n’étant pas la même, nous les distribuerons en deux séries. Dans la première, nous placerons les diverses conditions propres à chaque individu, comme l’origine, l’êge, le sexe, le tempérament, la constitution, les habitudes, la profession, le degré d’aisance ou de misère, l’état de maladie, de convalescence, de santé même, la grossesse, et nous désignerons sous la dénomination A'apli tudes ces diverses conditions, parce qu’elles rendent ces individus aptes à être atteintsde telle ou telle maladie plutôt qu’elles n’ont une part active dans sa production. Nous placerons dans la seconde série les diverses circonstances extérieures qui prédisposent plus ou moins activement au développement des maladies. » '
Cette division des causes prédisposantes individuelles ne saurait faire accepter leur association sous un titre commun. Le fait, que ces causes s’adressent à l’individu, est celui qui sert de fondement à l’établissement de la classe, comme si les causes déterminantes ou occasionnelles n’offraient pas le même caractère. Quelle est donc la valeur de ce fait pour servir de qualification par ici à des causes inhérentes à la vie même de
l’individu, à des modalités vitales, telles que les dispositions héréditaires, l’âge, le sexe, le tempérament, les états de maladie, de convalescence, de grossesse; par là, à des causes extérieures que rien certainement ne distingue d 'autres causes rangées parmi les causes déterminantes ou les prédisposantes?
Ges réunions illusoires, et que ne justifie pas la nature des choses, n’eussent jamais été imaginées si leur auteur se fût attaché au sens véritable de la prédisposition morbide. La prédisposition ou aptitude, suivant l’expression de Chomel, n’est ni une occasion morbide, ni une cause morbifique ; mais, placée entre les deux, elle permet de passer de l’une à l’autre; elle est présente et nécessaire dans tout fait étiologique complet. Toujours, pour qu’une cause morbifique naisse, la prédisposition ou aptitude de l’organisme doit entrer en jeu, facile ou lente à exciter ; sinon l'occasion la plus déterminée demeurerait inerte, quel que fût son contact avec l’économie vivante. Ces vérités bien acquises eussent modifié profondément la notion des causes prédisposantes conçue par Chomel. Jamais il n’eût désigné sous un même mot des modalités vitales et intérieures et des faits physiques et extérieurs; il eût en outre évité de composer une classe des causes prédisfwsantés individuelles proprement dites par un bizarre assemblage de faits occasionnels, alliés, ce semble, au hasard et sans nul esprit de critique. Dans cette subdivision, en effet, se trouvent rassemblés, comme causes analogues, la fréquentation des amphithéâtres de dissection et des hôpitaux, les changements de climat, l’usage de vêtements trop légers ou trop chauds, et sans autre transition, la compression qui gêne l’action des organes, les tumeurs qui compriment les veines et les artères, l’œsophage et la trachée-artère ou les hémisphères cérébraux, l’emploi des corsets trop étroits, la malpropreté ou le trop grand soin de sa personne. Tout cela, en effet, n’est-il pas individuel? L’abus des boissons fermentées et alcooliques, l’usage excessif des aromates, l’habitude de
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fumer son! aussi rangés parmi les causes prédisposantes individuelles. Pourquoi pas parmi les causes déterminantes? Où en est l’empêchement et quel trait sépare donc les unes des autres? Nous penserions qu’il en est d’inaperçues pour nous, si l’auteur lui-même ne nous éclairait à ce sujet en reproduisant souvent les mêmes faits, les mêmes prétendues causes sous les litres divers de sa classification, et en effarant ainsi les différences qu’il semble établir.
Nous rencontrerions les mêmes errements si nous abordions les causes occasionnelles ou excitantes composant la dernière classe. Parmi ces causes, nous n’en trouverions pas une qui ne fût tout aussi bien cause déterminante commune ou cause prédisposante individuelle proprement dite. Pouvait-il en être autrement? Sauf les aptitudes, toutes les causes rassemblées par Chomel ne sont-elles pas uniquement occasionnelles ou excitantes? Comment l'éminent professeur aurait-il pu constituer, sous ce dernier litre, une classe de causes distinctes? Sous quelque point de vue qu’il se plaçât, il ne pouvait faire que la masse des faits extérieurs dont il venait de passer la confuse revue, contint autre chose que des agents occasionnels, que des conditions excitantes de maladie.
Et c’est, en vérité, la condamnation suprême de toutes ces pauvretés présentées sous le nom d’étiologie médicale, que la cause réelle des maladies y est partout délaissée ; on y énumère et classe ce qui peut favoriser plus ou moins l’éclosion d’une cause morbifique; nulle part on n’y touche à la cause ellemême. On dénature, au préalable, l’idée de cause morbifique; on l’attache aux faits physiques, et l’on croit faire ensuite une œuvre médicale en errant sans guide dans le monde extérieur, en le parcourant dans tous les sens pour y chercher ce qui n’v est nulle part, la cause des maladies. Celle-ci s’élève dans l’ordre vital, toujours interposé entre l'agent physique et la maladie. C’est dans cet ordre qu’il fallait poser les bases d’une classification des causes ; là est le point positif, le centre réel
de la causalité pathogénique. Le monde extérieur n’a, dans la production des maladies, qu'un rôle variable d’excitation; mais le secret de ce qu’il excite ne lui appartient pas, il est tout entier à l’activité excitée. C’est donc le monde vivant qu’il fallait regarder pour y juger le monde extérieur dans sa contribution à l’expansion morbifique; en le perdant de vue, en étudiant les milieux ambiants en eux-mêmes et non réfléchis dans la vie, on perdait toute règle, on tombait dans une étude mobile et perfide, où le sens des choses était nécessairement méconnu, où un bon sens vulgaire, et incessamment dupé par les illusions mécanicistes, décidait seul dans le dédale des faits. En méconnaissant les causes morbifiques, on méconnaissait par suite les faits occasionnels, parce que ceux-ci n’ont de sens en médecine que par leur rapport avec la vie ; l’occasion n’existe que rapportée à une cause. Voilà pourquoi toutes les classifications des causes morbifiques qui, comme celle de Chomel, ne s'adressent qu'aux occasions morbides, sont futiles et contradictoires, associent fatalement les faits les plus disparates, éloignent les analogues, confondent toutes choses. Les enseignements qui en ressortent, immobiles et sans écho, ne sauraient animer et traduire les réalités de la maladie. Le clinicien les ignore et les abandonne à cette scolastique qui aime à voiler de mots la superficie des choses.