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CHAPITRE VI

Conditions de l’unité morbide. — De l’affection. — Du symptôme et de la lésion ; de 1a détermination morbide locale. — Du diagnostic de la maladie. — Doctrine des éléments morbides.

§ cxxxv.

4'onriltlnnM de l'unité morbide.

La maladie est une ; elle se traduit en une suite de phénomènes. Les enseignements successifs, les vérités et les erreurs rassemblées à la longue dans la science des maladies, ont rangé, sous ces mots, des notions variées et des assertions contradictoires. En établissant le caractère de la vraie cause des maladies, nous avons déterminé le fondement réel de l’unité, et pareillement nous avons fondé la phénoménalité en la rapportant à la force causale, à l’impression vitale morbifique dont elle découle. Mais si nous avons posé les bases du dogme de l’unité, si nous avons donné la raison d’être à la phénoménalité morbide, nous sommes loin d’avoir élucidé tous les problèmes pathologiques que comportent ces éléments constituants ou constitués de la maladie. Ces problèmes se sont de plus en plus dessinés à mesure que la pathologie s’emplissant de faits, la synthèse ramenait ces faits en son sein fécond, et qu’à l’opposé l’andlyse les dissociait en les proclamant indépendants de tout lien supérieur, ou les rattachait à l’ordre physico-chitnique. Les études doctrinales se sont ainsi agrandies; il n’est plus permis de les limiter aux notions générales de la cause morbifique et de l’effet phénoménal. Il nous faut envisager ces

notions sous les aspects d’unité, de siège, de localisation des maladies, sous ceux de lésions, de symptômes locaux ou généraux, en déduire les conditions du diagnostic, retrouver enfin ces notions dans la doctrine des éléments morbides. Sur tous ces points nous avons à repousser les préjugés sensualistes et organiciens, et à recueillir les affirmations d’une ferme philosophie et d’une saine observation.

Les médecins organiciens, définissant la maladie un désordre fonctionnel ou une altération des parties constituantes du corps, se trouvaient conduits à rattacher sans réserve l’unité de la maladie à la fonction troublée ou à l’organe lésé. L’unité ne pouvait être en dehors des points où est placée la maladie tout entière. 11 n’v aurait donc d’unité, de maladie une, que lorsqu’une seule lésion serait le point de départ avéré de tout l'enchaînement symptomatique, ou lorsqu’au trouble fonctionnel unique et nettement accentué se subordonnerait le soulèvement inférieur des symptômes. En dehors de ces cas fort rares, si même à bien considérer il en existe, l’unité morbide serait une illusion métaphysique, un préjugé ontologique que les sens réfutent directement. Une science exacte doit rejeter ces illusions, et un grand progrès sera accompli quand de pareils problèmes seront absolument délaissés.

Tel est l’enseignement logique de l’organicisme. C’est celui qu’expose le professeur Forget : « Unité morbide. Ce dogme enseigne que la maladie est une dans son essence, c’est-à-dire que tous les éléments morbides partent, en rayonnant, d’une source commune et participeut de la nature de leur élément générateur.

» L'unité morbide est l’apanage réel et légitime des cas simples. Il est évident que lorsque symptômes et lésions concordent dans leur ensemble, la maladie est une et concrète

DE L’UNITÉ ET DE LA PHÉNOMÉNALITÉ DANS LES MALADIES. 325 aussi bien que le diagnostic. Mais de l’aveu de tous les observateurs, les cas véritablement simples sont peut-être les plus rares....

» Vous avez pour groupe symptomatique : fièvre, prostration, bouche fuligineuse, coma, subdélire, etc. Voilà l’unité morbide hippocratique dite état typhoïde. Poussant vos investigations dans le sens moderne, vous découvrez une des lésions suivantes : entérite folliculeuse, pneumonie, tuberculisation aiguë, infection purulente, métro-péritonite, intoxication miasmatique (typhus), ou quelqu’une des cent autres affections qui peuvent revêtir l’aspect typhoïde. Quelle est donc cette singulière unité qui se traduit par tant de lésions diverses?... »

Forgct confond ici des apparences symptomatiques communes avec ce qui constitue un état morbide ; et par suite de ces confusions, il demande quelle est l’unité d’un état morbide qui n’existe pas en tant qu’espèce déterminée. Mais voyons l’auteur juger sur d’autres exemples l’unité morbide.

n Et cette variole, dit-il, qui a suscité il y a quelques années tant d’orages à l’Académie qui l’a si mal comprise, c’est, il faut en convenir, une belle unité. Mais passons de l’Académie dans un hôpital, nous y trouvons ici éruption et fièvre modérées (variole bénigne) ; là, fièvre forte, suppuration générale de la peau (var. confluente); plus loin, pouls faible, peau froide, pustules livides et avortées (var. adynamique); ailleurs, pouls vif, irrégulier, délire intense (var. ataxique) ; par ici ophthalmie pustuleuse menaçant de cécité; par là diathèse purulente, abcès multiples ; puis encore entérite chronique, pneumonie ultime, etc. Voilà ce que la nature a fait de votre unité morbide....

» Et celte malheureuse unité rhumatisme, tant choyée de nos jours, que de niaiseries débitées sur son compte, à propos des complications cérébrales, cutanées et autres ! Comme si le rhumatisme avait le privilège de ces complications, comme si ccs complications différaient alors de ce qu’elles sont dans les

32Q PRINCIPES DE PATHOLpGIE GÉNÉRALE.

autres maladies... » Notons ces derniers mots, négation mortelle de ja meilleure part de la médecine pratique.

« Sommes-nous donc destinés, dit enfin Forget, à rentrer par la voie de l’unité dans ce bourbier de nominalisme nosologique dont nous paraissons vouloir sortir par la voie de l'analyse? »

Et en effet, les méthodes analytiques ne dévoileront jamais l’unité dans la pluralité morbide; seulement aptes à saisir celle-ci, elles ne croient toucher parfois à l’unité qu'en en défigurant le sens, qu’en l’appliquant à une pluralité déguisée sous une lésion déterminée , sous un trouble fonctionnel isolé. Celte prétendue unité se résout dans le phénomène, lequel s’établit aussi et se développe par le trouble et la lésion des organes. 11 y a donc identité d’origine, de nature et d'objet entre l'unité et la phénomalilé dans la maladie organicienne. Il y a unité lorsqu’il n’y a qu’une source visible de phénomènes; l’unité manque et se trouve remplacée par une multiplicité lorsqu'il y a plusieurs sources phénoménales. Cette multiplicité est proportionnée au nombre des groupes symptomatiques. La maladie, dans ces cas, est une agglomération d’unités, c’est-à-dire de lésions diverses, puisque les deux termes sont devenus synonymes. Ces cas forment la pathologie presque entière.

L’unité morbide, dans cet ordre d’idées, n’est plus l'indivisible, la force immanente se réalisant activement en une succession d’actes; elle devient accessible aux sens, se divise et se perd dans le phénomène ; elle se matérialise, en un mol, pour se mettre en harmonie avec la philosophie sensualiste. C’est dire qu’elle s’évanouit, qu’elle disparait d’une science qui ne saurait la contenir; elle n’y anime aucun fait, n’y constitue aucune modalité, pas plus qu’elle n’y constituait l’existence priucipe, la substance première, la vie.

DE L’üNITÉ ET DE LA PHÉNOMÉNALITÉ DANS LES MALADIES. 327

§ CXXXVll.

L’école organicienne, matérialisant ou niant l’unité morbide, ne pouvait par cela même comprendre comment la maladie était générale. Les mots d’unité et de généralité, représentant? du même fait et de la même idée dans les doctrines qu’inspire la causalité vitale, devaient subir une interprétation pareille dans les préjugés sensualistes. L’organicisme a placé la maladie générale dans la lésion d’un appareil organique général, c’està-dire répandu dans les divers points de l’organisme, de même qu’il avait placé la maladie une dans la lésion d'un seul organe. De la sorte on pouvait voir et toucher la généralité comme l’unité de la maladie : c’était effacer l’une comme l’autre. C’est ce que demande le professeur Forget. La pialadie générale est, suivant lui, une chose impossible. Citons encore ses paroles dont la franchise nous semble instructive : c Généralité de la maladie. Ce dogme représente la maladie comme constituée primitivement par un état général de l’économie, lequel peut se localiser et se localise souvent sur divers organes dont l’affection, par conséquent, est toujours consécutive. Ainsi les fièvres, les inflammations, les lésions organiques, etc., ne seraient que l’expression secondaire de diverses lésions totins substantiœ. Chose singulière ! Ce dogme est professé par ceuxlà méines qui conviennent de son impossibilité. Ainsi, en parlant de la fièvre essentielle par excellence, de la fièvre typhoïde, les auteurs font observer qu’à vrai dire cette maladie n’est pas générale dans son principe, puisqu’elle résulte d’une intoxication du sang. Pourquoi donc alors entretenir les nouvelles générations médicales dans des idées que vous savez être mensongères? En effet, vos fièvres d’abord localisées dans le sang ne se généralisent que secondairement, en agissant notamment sur le cœur, d’oii résulte le mouvement fébrile. > C’est dans ces petits mécanicismes organiques, dans ces arran-

gemcnts étroits de chocs el de contre-chocs imaginaires que descend à tout instant la médecine exacte, l’observation pure. Que parlons-nous de raison des choses, de cause vraie des phénomènes? Ce n’est là ni du positif, ni du fait sensible. Mais ces théories de fièvres localisées d’abord dans le sang, agissant ensuite sur le cœur, excitant le mouvement fébrile et tous les symptômes à la suite, à la bonne heure ! Ceci ne sent pas l’hypothèse; c’est exact et positif; cela du moins n’exige pour être compris aucun effort de l’esprit.

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