‹ Principes de pathologie généraleChapitre 12 sur 180 · XV · texte numérisé non relu

XV

Nos connaissances sont enfantées par la raison en regard de l’expérience, par la perception de la cause dans le phénomène, de l’unité dans la pluralité, de l’absolu dans le relatif, de l’infini dans le fini. -Mais comment s’opère celte génération intérieure? Y a-t-il d’un côté la raison et son activité, et de l’autre l'expérience et les faits qu’elle amasse? Est-ce dans un rapprochement sans règle de la cause qui conçoit et du phénomène qui est conçu qu’il convient de placer l’éclosion fortuite d’une connaissance réelle? 11 s’cn faut. Ce serait renouveler l’erreur des Éléales, dont nous parlions en commençant. Il n’v a rien de fortuit dans la naissance d’une conception scientifique. La raison ne produit pas au hasard sur l’expérience. Celle-ci, la véritable expérience, celle qui sert aux sciences, n’est pas le tribut de sens insoumis et d’une observation désordonnée. L’entendement, la cause active, doit conserver la prééminence et engendrer, pour ainsi dire, l’expérience en la dirigeant, en la voulant dans un but déterminé par lui, dans une direction qui est déjà son œuvre. L’expérience développe et prouve un concept déjà virtuellement entrevu en raison de concepts antérieurement réalisés ; elle ne suscite jamais d’emblcc une véritable connaissance. On l’a dit, inventer en science c’est se souvenir. Expérimenter, observer, c’est dégager et vérifier une vue qui repose sur d’autres vues. On ne saurait saisir une vérité dans sa réalisation phénoménale, si on ne la possède déjà, enveloppée plus ou moins obscurément en d’autres vérités sainement comprises ; et l’on remonte ainsi jusqu’aux concepts purs et à priori, jusqu’à l’idée nécessaire de la cause en soi, raison suprême de toute expérience, mais qu’aucune expérience ne livre. C’est ainsi que se fondent les

sciences, non sur une expérience brûle simplement perçue, et sur laquelle l’entendement travaille sans rien savoir d’elle, sans la dominer au préalable, mais sur une expérience gouvernée, fécondée, à mesure qu’on la suscite, par le souille indépendant de l’immuable. C’est ce que Kant exprime dans l’admirable page que nous avons déjà citée* et où il nous montre la raison ne concevant que ce qu’elle produit elle-même d’après ses propres plans, prenant les devants avec ses propres principes, et forçant la nature de répondre à ses questions au lieu de se laisser conduire par elle comme à la lisière ; ou encore, dans une autre image, la raison demandant à la nature de l’instruire, non pas comme un écolier qui se laisse dire tout ce qui plaît au maître, mais comme un juge légitime qui force les témoins de répondre aux questions qu’il leur adresse.

Ainsi donc non-seulement l’expérience n’est rien sans la raison et ses principes; mais encore, en tant qu’expérience, elle doit être en quelque sorte un produit de la raison, la confirmation d’une idée particulière de cause, idée entrevue avant elle et qu’elle doit vérifier et préciser. Que nous sommes loin de ce sophisme : < On ne s'instruit que par les sens! »

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