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CXLI

Cette conclusion n’est pas restée dans l’extrême région des audaces impossibles; elle s’est réalisée au milieu de nous, fermement soutenue par un esprit qui a le mérite d’aller jusqu’au bout de toute voie, par M. le professeur Piorry. * La maladie, dit ce médecin, n’est pas une individualité, une unité; elle n’existe pas; ce que l’on appelle maladie n’est

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qu’un compose de nombreux étals organo-pathologiques; il n’y a de réel que ces étals; c’est eux seulement qu’il faut connaître, classer ; ce n’est qu’arbitrairement et à faux qu’on les réunit en une unité morbide lorsqu’ils coexistent simultanément. Rien ne donne ce droit, rien n’autorise à donner à une réunion d’états organo-pathologiques le nom de rhumatisme ou de scrofule, ou de fièvre inflammatoire, typhoïde, intermittente. 11 faut individuellement considérer les états organopathologiques qui composent ces prétendues maladies, individuellement les classer en science et individuellement les traiter en pratique. »

Ces affirmations ont étonné quelques organiciens; mais elles étaient d’une implacable justesse, les prémisses de l’organicisme avouées. Aussi M. Bouillaud, dans une discussion académique où étaient en cause les idées de M. Piorrv, a-t-il uniquement reproché à ce dernier de prétendre être seul à ne vouloir que des états organo-pathologiques, et revendiqué pour lui et les anatomo-pathologistes une large part dans les mêmes doctrines. « L’erreur de M. Piorry, c’est de ne pas s’apercevoir, disait M. Bouillaud, qu’aujourd’hui les médecins de la grande école anatomo-pathologique, tout en conservant le mot sacramentel de maladie qu’il veut effacer du vocabulaire médical, lui donnent la signification adoptée par M. Piorrj lui-rhême, c’est-à-dire que, sous ce nom, ils désignent les divers états anomaux dont l’organisme en général et les organes en particulier sont susceptibles.

» Ces lésions morbides, ces maladies en quelque sorte élémentaires, ces unités ou entités morbides ainsi rattachées à l’organisme et aux organes vivants, et en quelque sorte incarnées, ont été rangées par moi en douze classes, lesquelles ont été ramenées elles-mêmes à trois grandes familles. »

Après avoir exposé ces classes et ces familles, l’honorable professeur ajoutait : « Je viens d’énumérer tels quels nies éléments, mes états inorbides ou mes maladies simples, les-

quelles, de toute évidence, sont précisément les états organopathiques de M. Piorry ; ce sont là mes unités, mes entités morbides élémentaires, et s’il m’est permis de parler ainsi, mes éléments nosologiques immédiats et médiats. C’est avec ces unités que l’on pourra former, en les ajoutant, en les combinant diversement, toutes les maladies composées ou compliquées, de meme qu’avec dix chiffres on compose tous les nombres, de même qu’avec les vingt-cirtq lettres de l’alphabet on compose tous les mots. *

N’y a-t-il vraiment, en ce conflit d’opinions, d’engagé que le sort d’un mot rejeté d’un côté, maintenu de l’autre? Non, les différences portent plus loin : il s’agit, en réalité, de demeurer fidèle à des préjugés acceptés pour règle première, ou de renier la règle pour s’abandonner à un arbitraire décevant. M. Piorry, inébranlable, affirme hautement les conséquences de ses principes; pas de vaine unité morbide, pas de terme pour la représenter, même alors que les siècles et le consentement universel semblent avoir, à cet effet, consacré le mot maladie. M. Bouillaud, au contraire, tout en ne reconnaissant d’autre unité morbide que celle des étals ou éléments organopathiques, retient la maladie et croit pouvoir la constituer par la réunion de quelques-uns de ces éléments ou unités, comme avec des chiffres on compose les nombres, comme avec des lettres on compose les mots.

Or, de quel droit cette association ? comment ces états divers viennent-ils à s’allier pour former sous le nom de maladie un état défini, enchaîné dans ses parties, constituànt un tout réel et non Cctif ou arbitraire? Avec des cbiflVes bn fotrne des nombres, et avec des lettres des mots : oui, mais les chiffres rapprochés ne composent lin nombre qu’en vertu de conventions supérieures, loi suprême, âme intérieure et créatrice du nombre. Il ne suffit pas de juxtaposer des lettres pour faire un mot : le mot n’existe réellement qu’à la condition de posséder une signification, raison même de son existence, de

déterminer un objet qui devient son essence propre, d’èlre en quelque sorte animé par le sens que lui impose celui qui le crée. Le nombre et le mot recèlent ainsi une unité toujours active et présente. De même, la maladie n’existe qu’à la condition de rattacher la convergence des phénomènes, la concordance des états organopalhiques qui la traduisent, à une impression vitale, cause affective qui la détermine cl la règle, de la concevoir par suite sous une unité morbide génératrice, la maladie ne s’offre pas comme une indifférente ou accidentelle juxtaposition ; elle n’est qu’en tant qu’unité. En plaçant, comme le fait M. Bouillaud, l’unité dans les états organopalhiques, il ne peut y avoir d’autre maladie que ces étals. « Ce sont mes unités, » dit-il. Or, ces unités distinctes, constituées par ellesmêmes, ne peuvent se réunir qu’en cessant d’être unités pour se perdre dans une unité supérieure. Pour être aptes à former un tout effectif, et non un vain assemblage, il faut qu’en dehors et au-dessus d’elles, plane une puissance formatrice, une force vivante de cohésion ; et cette force vivante serait dès lors l’unité première et véritable de la maladie. L’unité ne reposerait donc plus sur les étals organopalhiques, et l’éditicc pathologique de la médecine exacte serait, par ce fait, renversé. M. Piorry, qui ne veut pas ruiner cet édifice, et qui se fait gloire, au contraire, d’en être un des plus fermes architectes, a donc raison de dire : il n’y a pas do maladie ; c’est un mot de l’enfance de la science, et le positivisme moderne doit le bannir sans retour. Cette conclusion est le fatal aboutissant de tout médecin qui cherchera la maladie et l’unité morbide dans les ombres éparses de l’organopalhisme.

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