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CXLVII

La maladie, nous l’avons démontré, se réalise, comme la vie, dans les plus intimes profondeurs de l’économie; elle ne siège pas, elle est le tout actif et devenu pathologique. Le symptôme et la lésion semblent siéger au contraire, du moins nos sens et l’analyse tendent à nous le faire croire â un premier aperçu. Le trouble fonctionnel, en effet, n’a-t-il pas son siège dans l’organe ou l’appareil qui supporte la fonction, et la lésion ne siége-t-elle pas plus directement encore sur le tissu lésé?

Pourtant, malgré son apparente évidence, cette idée de siège du symptôme et de la lésion, prise rigoureusement, cache une erreur et est la négation même de l’unité vitale. Ne savons-nous pas, en effet, que la pluralité dans l’organisme, comme en toute substance, ne vit que par l’unité toujours présente, que le composé ne subsiste que par la force toujours agissante? Si donc l’unité vitale se résout en une pluralité fonctionnelle, celle-ci ne peut se considérer isolément ni s’abstraire de l’unité vitale. La fonction, locale en apparence, est cependant généralisée en l’organisme par l’unité souveraine dont elle relève et dont elle n’est qu’une manifestation. La fonction prise dans un sens vraiment physiologique est la centralisation non pas absolue, mais relative, d’une faculté générale de l’être; elle peut être considérée comme un centre nouveau, une unité seconde, ayant sa pluralité dans le tout vivant, ses racines jusque dans les derniers atomes de l’organisme. La fonction troublée obéit aux mêmes lois que la fonc-

DE L’UNITÉ ET DE I.A PHÉNOMÉNALITÉ DANS LES MALADIES. 351 lion normale. Le trouble fonctionnel retentit aussi par delà le centre organique qu’il semble exclusivement occuper; il n’est pas seulement local; il est partout plus ou moins sensible, comme partout plus ou moins active est la fonction ; il tient à l’unité; jusqu’à un certain point, il est général.

Pas plus que le symptôme, on ne doit restreindre au seul état local la lésion, symptôme, à vrai dire, des troubles supportés par les fonctions de nutrition, d’assimilation, de composition et de décomposition organiques. La lésion, quelque limitée qu’elle paraisse, résulte de la vie tout entière; c’est la voir incomplètement que la voir uniquement sur un point déterminé; c’est ce qui sépare la lésion, acte vital, de celle, fart mécanique, que l’on peut effectuer sur un cadavre, ou de cette lésion qu’un choc extérieur peut produire sur nos tissus, laquelle, nous l’avons vu dans le chapitre précédent, est une occasion morbide, mais non une cause morbifique réelle; celle-ci ne réside que dans l’impression vitale qui succède à l’occasion, et amène alors la lésion véritable, dont la première, toute physique et locale, ne saurait jamais être l’image. C’est là ce qui fait que l’anatomie pathologique seule n’est pas la médecine, ni ne conduit à la médecine. 11 faut arriver à l’anatomo-palhnlogie comme effet; il ne faut jamais partir d’elle comme cause première.

Cependant le langage usuel et plein de faux laisser-aller auquel se sont accoutumés les médecins résistera victorieusement peut-être. Ce mot de siège s’accommode irop aux tendances mécaniques ou physiques des savants et des lettrés étrangers à notre science, pour que les médecins, sans cesse placés en face de ces savants et de ces lettrés, abandonnent un terme si bien accueilli. La conception de la vie a quelque chose d’austère et de profond qui la rend inabordable à ceux qui n’ont pas tendu vers elle toutes les forces et l’entière ardeur de leur esprit. Plus on la réduit aux proportions d’un mécanisme, plus on séduit le vulgaire, et trop souvent encore les

initiés. Aussi l’expression de siège des maladies restera-t-elle peut-être pour témoigner d’un inébranlable préjugé, dernier vestige d’un philosophisme cher à la foule.

§ CXLVIll.

Toutefois la science doit exprimer par un terme approprié que l’activité morbide se manifeste par la lésion de tel organe ou par le trouble de telle fonction; que la maladie se jette, suivant le langage des anciens, sur un organe ou appareil ; que, tout en surgissant de l’unité vitale, elle se traduit plus particulièrement ici et là sur l’organisme. On a proposé, dans ce but, l’expression de maladie localisée. Cette expression est sans doute préférable à celle de siège; elle approche du vrai; elle ne nous paraît pas le rendre entièrement. Rien en elle ne répond clairement à cette idée fondamentale qui subordonne l’acte particulier à l’action générale de l’organisme. Ce terme convient peut-être au symptôme et à la lésion, moment spécial, effet déterminé d’une évolution pathologique; il s’applique mal à la maladie elle-même, une et multiple à la fois. On peut dire un symptôme, une lésion localisés; on dira moins bien une maladie localisée, car l’organisme entier participe à cette maladie, et la soutient incessamment dans ses déterminations dites locales.

La langue médicale doit traduire l'entrainement de la vie dans les courants organiques particuliers, le mouvement du tout et à la fois l’aboutissant morbide de ce mouvement. La médecine du passé est pleine de ces images et de ce sentiment de l’activité pathologique. Nous ne proposons pas l'imitation servile du langage qu’elle parle; nous pensons toutefois qu’on peut s’en inspirer souvent en l’adaptant librement aux travaux de l’analyse moderne. Voyez Bordeu, l’un des derniers représentants et en quelque sorte le résumé brillant de tous les défauts et de tous les mérites de ce passé. Quelles tournures

DE L’iNTIÉ ET DE LA PHÉNOMÉNALITÉ DANS LES MALADIES. 353 pénétrantes et vives ! Comme tout court, s'anime et se concentre dans ses descriptions de la vie morbide ! que d’expressions frappantes, justes, uniquement propres à notre science! Suivant Bordcu, la maladie crée un centre nouveau. Parle-t-il de ces glandes scrofuleuses qui grossissent quelquefois sans mesure : « Le courant des excrétions, dit-il alors, va aboutir à cette tumeur comme à une espèce de centre que la nature affecte. » C’est bien là la représentation fidèle de la maladie une ermultiple à la fois. Ce centre que la nature affecte signifie et le concours général de l’activité organique, et sa détermination spéciale. Centre pathologique, concentration morbide, maladie centralisée, expressions vraiment médicales et dont il faudrait vulgariser l’usage. C’est ce qu’a tenté de faire M. Pidoux dans u n remarquable travail sur la fièvre puerpérale ; il y a mis ces mots en regard du langage anatomique des localisateurs, et du langage indécis de ceux qui méconnaissent les déterminations particulières des affections générales, ou ne savent les exprimer dans des formules appropriées. Ces idées et la forme dont M. Pidoux les a revêtues ont été peu comprises. Cette forme cependant traduisait avec une philosophique sévérité la convergence des actes pathologiques, leur centralisation sur un organe ou sur un appareil, sans donner à croire que ces faits morbides sont primitivement et essentiellement attachés à ces seuls organes; en témoignant, au contraire, de leur origine générale, du concours que met la vie entière à les produire.

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