CL11I
Le diagnostic organicien ne reposant pas sur la notion d’une unité affective d*1 la maladie, est tellement enchaîné à l'état
PE L’i'NITÉ ET DE LA PHÉNOMÉNALITÉ DANS LES MALADIES. 303 primitif au local, qu’il ne possède, au milieu du tourbillon des symptômes, d’autres moyens de jugement qnede rapporter les symptômes à cet état, et de les apprécier d’après les relations qu’ils entretiennent avec lui. Ces relations sont celles du mécanicisme organique ; si on les repoussait, l’empirisme surgirait inévitable, et la constitution de la maladie deviendrait un impénétrable chaos. On distingue donc les symptômes en primitifs ou locaux, et en secondaires ou généraux, suivant qu’ils se rapportent directement è l’état primitif ou local, ou qu’ils s'en éloignent et se généralisent plus ou moins. C’est aiusi que Chomel, dans un exemple qui mérite d’être cité, tente d’expliquer l’enchaînement des faits morbides et de constituer un diagnostic complet et scientifique.
« Il est bien important, dit ce professeur, pour l’évaluation des symptômes, de savoir distinguer, au milieu du trouble quelquefois général des fonctions, quelle est la fonction primitivement dérangée, celle qui doit révéler le point de départ du mal, afin de ne pas confondre les symptômes qu’on peut nommer primitifs ou locaux, avec les phénomènes secondaires ou généraux qui les accompagnent. i>ans la pleurésie, par exemple, on observe simultanémeut la rougeur de la face, lu douleur du thorax, la faiblesse ou le trouble des fonctions intellectuelles, la soif, l’inappétence, la toux, la dyspnée, la fréquence du pouls, l’élévation de la chaleur, la couleur rouge de l’urine, et beaucoup d'autres symptômes qui peuvent accompagner la maladie pendant tout son cours ou pendant une partie de sa durée. On voit facilement ici de quelle importance il est de distinguer les phénomènes primitifs de ceux qui ne sont que secondaires. Les premiers sont la douleur de côté, la dyspnée, la toux, auxquels on peut joindre la gène de la parole; les seconds sont la coloration de la face, la céphalalgie, la fréquence du pouls, la chaleur, le trouble des sécrétions, etc. Les changements sensibles que présente la plèvre enflammée expliquent tous les symptômes primitifs, tels que la douleur,
la dyspnée, la toux. Quant à la manière dont les autres symptômes sont liés à la pleurésie, il serait possible encore de les expliquer d’une manière satisfaisante. La douleur pleurétique et sans doute aussi l’étal de phlogose de la plèvre obligent le malade à faire de courtes et fréquentes inspirations; la respiration est dans un tel rapport avec la circulation, que, quand l’une des deux est accélérée, l’autre l’est inévitablement. La fréquence de ces deux fonctions détermine l’élévation de la chaleur, à la production de laquelle l’une et l’autre paraissent concourir ; l’élévation de la chaleur augmente la soif et rend l’urine plus chargée. »
Voilà donc ce bon sens médical dont Chomel se disait parmi nous le représentant! Quel enchaînement de fictions! Invoquer un physiologisme grossièrement mécanique, après avoir donné comme caractère de son ouvrage, qu’on s’abstiendrait de tonte théorie, de toute hypothèse! Et ce qu’il y a de non moins singulier, c’est qu’après avoir présenté comme probables et satisfaisantes, et non condamné avec mépris ces conceptions pathogéniques, l’auteur, sentant instinctivement, sans doute, ce qu’elles ont d’infime, les dément aussitôt : « Mais tous ces phénomènes, continue-t-il, dont l’ensemble constitue létal fébrile, sont surtout l’effet de l’inflammation ; ils se montrent avec la même intensité dans la plupart des autres inflammations aiguës, auxquelles la même explication ne serait pas applicable, et dans l’impossibilité où l’on se trouve de concevoir ainsi l’enchaînement des symptômes, on est contraint de les attribuer au lien invincible de la sympathie. » On affirme et l’on nie ainsi tour à tour sans plus de raison pour l’un que pour l’autre. On essaye ensuite de cacher les incertitudes et les impossibilités de cette science dégénérée sous de vaines paroles que l’on n’explique ni ne comprend, le lien invisible <le la sympathie'. Le diagnostic organicien rencontre le même échec que l’étiologie organicienne, laquelle émet une cause qui doit et ne peut expliquer les effets qu’elle produit. Ce
MMBVflUffl
DE L'i.MTÉ ET DE LA rilÉNUMÉNALITÉ DANS LES MALADIES. 3(55
diagnostic, quand il veut échapper à ces conditions logiques, qui le ruinent alors qu’il les accepte , s’enferme dans une analyse exclusivement phénoménale ; il s’attache à l'omln e «le la maladie, ne pouvant en poursuivre les réalités.
Lors donc que Chomel puisait dans l’étude des symptômes généraux de nouvelles lumières, et, sans doute, de salutaires inspirations pratiques, il reniait par cela même tout son enseignement doctrinal, il sacrifiait involontairement à ce qu’il méconnaissait, à la féconde notion d’unité affective de la maladie, lien réel de toute l’évolution morbide, élément capital du diagnostic, source première des indications thérapeutiques. 11 était d’autant meilleur médecin qu’il se déjugeait plus souvent et entièrement. Or, se déjuger ainsi n’est pas chose facile et commune; les plus heureusement inconséquents n’y parviennent d’ordinaire que pour une faible part; la plus large part appartient encore à l’erreur qui les possède. L’erreur gagne même plus loin : lorsqu’elle règne sur la multitude, elle atteint et affaiblit jusqu'à ceux qui. luttent contre elle. Ainsi les médecins qui, de nos jours, rejettent les affirmations sensualistcs, en subissent cependant l'influence; ils trouvent autour d’eux une science organisée par le sensualisme, et ils sont impuissants à disperser toute celle organisation et à reconstituer une science entière; ils acceptent souvent, dans le langage, dans la pratique usuelle, dans le détail, ce qu’ils refusent en principe. Les habitudes de diagnostic contractées par nous tous aujourd’hui, sont peut-être le plus manifeste témoignage de cet assujettissement qui soumet ceux-là mêmes qui se croient libres.