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Les égarements sensualistes ont conduit plus loin encore. M. le professeur Piorry, niant l’élément en niant la maladie, ou mieux identifiant l’un avec l’autre, a été dépassé par le professeur Forget, admettant que, dans la maladie, tout ce qui se voit, s’entend, se touche, se raconte du malade ou à son occasion, tout est élément. Et, en effet, telle est la conséquence dernière où doit aboutir celui qui déclare n’accepter en toute chose que le phénomène sensible.
Osons avouer ici, en proclamant bien haut notre estime pour la science et le caractère de cet éminent médecin, avouons le douloureux étonnement que nous a fait éprouver un pareil enseignement. Forget le considérait comme son œuvre capitale, et il a consacré à le développer le dernier ouvrage de sa laborieuse carrière : Principes de thérapeutique générale et spéciale, ou nouveaux éléments de Part de guérir. Dans ce livre étrange et d’un accent fanatique, il a impitoyablement accumulé les mépris des vérités respectées par tous, même par ceux qu’elles blessent, et prétendu révéler enfin les conditions véritables et nouvelles de la science et de l’art. Ces
conditions, l’auteur les résume dans une nouvelle doctrine des éléments morbides; nous ne saurions en donner ici qu’une faible idée, elle suffira pourtant à faire juger le néant de ces humiliantes aberrations.
« Au point de vue de la pathologie, dit Forget, nous donnons le nom d’élément à tout phénomène appréciable entrant dans la composition d’une maladie. Bien que les symptômes constituent les éléments les plus nombreux et les plus importants des maladies, les autres parties du drame morbide constituent bon nombre d’éléments d’une grande importance en application comme en théorie. Telles sont les causes, la marche, la durée, les terminaisons, et même les résultats thérapeutiques. Ce n’est pas là compliquer et embrouiller la science, comme on l’a prétendu, c’est accepter les faits tels qu’ils se produisent journellement dans la pratique.
» Tous ces éléments n’ont pas une valeur égale, comme on a pu le croire ; il est des éléments simples, tels que la chaleur, le froid, la rougeur, la pâleur, l’excès ou le défaut du volume normal, la douleur ou la torpeur, le spasme ou la paralysie, la continuité, l’intermittence, etc.
» 11 est des éléments complexes , tels que l’élément inflammatoire, qui comprend les éléments simples, irritation, congestion, infiltration plastique, rougeur, chaleur, tumeur, douleur ; et l’élément fièvre, qui comprend les éléments simples : fréquence du pouls, chaleur, continuité, périodicité, etc.
» Il est des éléments réputés primitifs, c’est-à-dire desquels on en fait dériver d’autres; tel est encore l’élément inflammation, duquel dérivent les éléments suppuration, ulcération, fièvre, etc.
» Il est des éléments secondaires, tels que les éléments fièvre, douleur, spasme, paralysie, faiblesse, délire, hydropisie, etc., etc., en tant que ces éléments sont liés à des lésions antécédentes et appréciables.
» Il est des éléments propres, c’est-à-dire qui appartiennent
IiE L’UNITÉ ET DE LA HIÉNOMÉNALITÉ DANS LES MALADIES. 877 à la maladie même: tels sont les éléments toux, râle crépitant, qui caractérisent la pneumonie.
» 11 est des éléments accessoires ou conjoints, c’est-à-dire sans rapports essentiels avec la maladie principale : tels sont l’élément pleurésie compliquant l’élément tubercule pulmonaire » (quel langage!), « l’élément endocardite compliquant l’élément rhumatisme, l’élément hydropisie compliquant l’élément obstacle circulatoire, etc.
» Il suffit de ces quelques définitions pour faire comprendre, dès le début, que notre doctrine n’est pas, comme on l’a dit, la glorification de l’empirisme pur et de la vieille médecine des symptômes, car nous reconnaissons la subordination des éléments; seulement nous proclamons comme principe résultant forcément de l’observation, que les éléments d’une maladie donnée, quoique formant une phalange disciplinée, soumise aux lois de la hiérarchie, peuvent cependant manifester parfois une puissance individuelle, et réagir les uns sur les autres en dehors des règles ordinaires de la subordination. »
Un peut voir, par ces exemples, à quel point la sensation dissocie et émiette les actes pathologiques. Dans cette vaste nécropole de faits vitaux, le râle crépitant devient un élément de la pneumonie ! Il y a, dit Forget, une subordination des éléments. Cette subordination qu’est-elle, que vaut-elle, comment s’établit-elle? Quand et pourquoi les éléments acquièrentils une puissance individuelle, non subordonnée? L’auteur ne le dit pas, la sensation gardant le silence sur ces points. Et lors même que la sensation semble parler et hiérarchiser les éléments d’après les règles dites rationnelles du mécanieisme organique, l’expérience est là qui vient infliger des démentis répétés à cette fausse hiérarchie, et, malgré soi, il faut biaiser, quitter les raisonnements inflexibles, et affranchir la pratique des théories qui devraient la soutenir.
« C’est que, dit encore Forget, la théorie la mieux raisonnée n’est pas toujours une garantie suffisante du succès des mé-
thodes qui en découlent. Toujours cerlains mécomptes viennent accuser ses imperfections et nous convaincre de la réalité de ce quid ignotum qui gît au fond des systèmes les mieux conçus. Quoi de mieux démontré, par exemple, que la nature inflammatoire de la pneumonie, de l’érysipèle, de l’ophthalmie, de l’urélhrite, etc.? Eh bien! l’expérience a constaté que, dans beaucoup de cas, les antiphlogistiques directs, la saignée en particulier, ne sont pas les meilleurs moyens de les combattre, et qu’on réussit mieux, au contraire, par l’emploi de certains agents réputés irritants : tartre stibié, nitrate d’argent, vésicatoires, résineux, etc. Bien que la chimie moderne ait la prétention d’avoir matériellement démontré la diminution de la fibrine du sang dans les fièvres essentielles, l’expérience a prouvé que les agents réparateurs de la fibrine, le règne animal en particulier, sont formellement contre-indiqués en dépit de la théorie.
» Certes, l’opportunité, la nécessité persistera toujours d’attaquer les maladies dans leurs principes apparents, et, selon le précepte de Gaubius, de s’adresser aux symptômes dont la suppression devra faire cesser les autres. Ainsi l’ordonne la raison, ainsi le veut l’expérience elle-même dans la plupart des cas; mais, en dehors des indications rationnelles à priori, il en est une foule d’autres que la pratique a révélées et qui deviennent rationnelles aussi du moment où l’expérimentation les a sanctionnées, alors surtout que nous pouvons les justifier à la faveur de la doctrine que nous professons. »
Comment se fait-il, après ces déclarations, que l’auteur se défende de glorifier l’empirisme et la vieille médecine des symptômes? Ilélasl ne descend-il pas plus bas et dans un tel chaos d’assertions, qu’on y prend regret des conceptions discréditées du physiologisme? Celles-ci, du moins, témoignaient d’une certaine puissance et d’audacieux élans.