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L’organicisme a trouvé des interprètes plus mesurés et qui ont senti la nécessité d’imposer un frein à l’analyse pathologique. Tout considérer comme élément dans la maladie, c’était détruire l’élément, vérité de sens commun que les esprits doués de quelque sagesse n’ont pas méconnu. Ces médecins ont compris que l’élément devait être une part réelle et constitutive de la maladie, et non une apparence, un symptôme, un fait quelconque.
L’élément, partie effective de la maladie, devait donc se rencontrer dans le milieu même de la maladie et en elle. Or, la maladie organicienne étant lésion ou trouble fonctionnel, l’élément morbide se présentait pareil; il était aussi lésion de matière ou trouble de fonction, concourant pour sa part à la lésion plus étendue, au trouble fonctionnel complexe qui constitue la maladie. Quel est le caractère de la lésion ou du trouble fonctionnel, considérés comme élément morbide? Comment ces éléments se réunissent-ils pour constituer une maladie? Telles sont les questions que l’analyse organicienne doit résoudre.
Pourtant peu de pathologistes organiciens ont répondu à ces questions, même alors qu’ils prétendaient s’occuper de pathologie générale. Définir les éléments morbides, préciser leur rôle et leur mutuelle alliance dans la constitution de la maladie, semble une affaire superflue, tant elle est délaissée. M. le professeur Monneret a réagi contre ces tendances; il a compris qu’une science tout analytique des maladies ne pouvait rejeter le premier fruit de l’analyse. L’étude générale et particulière des éléments morbides est devenue la plus essentielle partie de son Traité de pathologie générale. L’examen que nous allons en faire nous montrera Tune des plus savantes formes que puisse revêtir la science organi-
cienne. Si celte forme ne parvient pas à déguiser l’inanité dp celle science, si l’arbitraire cl l’hypothèse sont le fond évident de cet enseignement, on en devra conclure que la lâche à remplir était impossible, et que la faiblesse de l’origine ne pouvait être corrigée par une instruction étendue, et par la plus minutieuse exactitude dans l’ordonnance extérieure des phénomènes.
« Par élément prochain ou immédiat des maladies, dit M. le professeur Monneret, il faut désigner tout état morbide, local ou général, primitif, non décomposable en un ou plusieurs actes morbides, et qui entre comme partie constituante de la maladie, quel que soit son siège. Cet élément est : 1° lésion du solide, 2° lésion du liquide, 3“ lésion de propriété vitale. 11 doit être idiopathique, irréductible en une autre lésion ou en un autre trouble fonctionnel. »
Ces premières lignes trahissent déjà la voie où va s’engager l’éminent auteur. Lésion du solide, du liquide, de propriété vitale, tout cela n’est que lésion, que fait subi et passif; tout cela appartient au mécanicisme organique, et demeure étranger au véritable ordre vivant, au monde des déterminations spontanées et actives. L’élément morbide n’est pas ramené aux sources qui l'émettent, à la vie qui le contient; on prétend l’attacher aux lésions ou aux dérangements primitifs de la machine, à ceux qui ne sont pas décomposables en d’autres lésions ou troubles fonctionnels, aux faits irréductibles en un mot. Celle attache est possible dans le système des arrangements mécaniques. Oui, là on peut atteindre au ressort cassé, déjeté ou mal fonctionnant, élément primitif cl irréductible de tous les désordres de la machine. 11 n’en est plus ainsi lorsqu’on touche à l’organisme vivant, car celui-ci n’est plus un mécanisme, mais la réalisation toujours active d’une force propre et supérieure. L’économie vivante est essentiellement une évolution d’actes harmoniquement conçus et enchaînés; c’est dans l’ordre vital, dans la cause de cette évolution qu’il faut
DE L’üNITÉ ET DK LA PHÉNOMÉNALITÉ DANS LES MALADIES. 381 chercher les éléments des actes vitaux et morbides, et non dans le système des lésions physiques et des dérangements fonctionnels.
Aussi qu’ arrive-t-il lorsqu’on méconnaitles conditions essentielles de ces recherches? C’est que les prétendus éléments primitifs et indécomposables se dérobent et fuient éternellement dans le milieu physique où on les poursuit, ils n’y sont pus, on 11e saurait les y trouver, il n’y a pas de lésion ou de trouble fonctionnel irréductibles; l'arbitraire seul et les hypothèses gratuites l’affirment ou l’imaginent, (fuels sont en effet la lésion, l’état, le Trouble organique, si simple qu’ils soient, qui ne puissent se décomposer en d’autres? Le scalpel, le microscope, les réactifs, ne décomposent-ils pas tous les jours des lésions de solides et de liquides, regardées auparavant comme simples? Comment fixer un point d’arrêt dans l’analyse d’une lésion quelconque, puisqu’il sera toujours possible de remonter au delà, d’analyser encore le dernier résultat analytique? Qui dira où est l’élément dans ce milieu ascendant ou descendant? Sur quelle donnée certaine affirmera-t-on que l’élément n’est ni en deçà, ni au delà, qu’il est là? La chimie a ses corps simples; nous ne saurions avoir nos lésions simples. Dans le premier cas, l’analyse trouve devant elle une infranchissable barrière; dans le second l’analyse peut marcher sans repos, sans frein et sans guide; caria barrière qui l’arrêterait est dans ce milieu des spontanéités vivantes où l’organicisme ne sait pas entrer.
Celte fausse conception de l’élément morbide frappe mortellement tous les caractères que M. Monneret prétend attribuer à l’élément. Ces caractères uniquement recueillis dans le domaine de la sensation, et soustraits à ce qui est d’ordre vital, sont vains, en effet, soit pour distinguer l’élément, soit pour lui assigner un rôle réel dans la constitution de la maladie.
« Four qu’une lésion, dit M. Monneret, soit réputée élément primaire de maladie, il faut : l" qu’elle [misse exister seule,
n’avoir été précédée par aucun acte morbide, et par conséquent constituer toute la maladie. La convulsion d’un muscle, la douleur, l’hypérémie, la pléthore, l’anémie, l’accroissement de température, sont, à tous les titres, des éléments primaires et prochains de maladie. »
De pareils caractères et de pareils éléments seraient, à bien dire, la négation même de la science des maladies. Comment soutenir que la convulsion du muscle, la douleur, l’hypérémie, peuvent exister seules, ne sont précédées par aucun acte morbide, et constituent toute la maladie? N’y a-t-il donc rien dans l’économie vivante qui précède l’état organopathique, le trouble fonctionnel, le symptôme? Et, s’il y a quelque chose, ce quelque chose ne devient-il pas l’élément primaire, essentiel, irréductible? Peut-on en faire abstraction et supprimer ainsi la cause pour ne regarder que l’effet, que le phénomène brut, qu’une ombre séparée de la réalité substantielle qui la projette ? A quoi arrive-t-on dans cette voie ? A prendre pour éléments constitutifs de la maladie ce qui ne touche en rien à la constitution essentielle de la maladie. Les éléments constitutifs d’une maladie reconnus, il doit s’ensuivre, ce me semble, que la maladie est déterminée dans sa vraie constitution. Il n’en est rien ici. Qu’avec les éléments donnés par M. Monnere! on forme une maladie, on ne la connaîtra en aucun de ses caractères essentiels, à moins d’admettre qu’une connaissance tout extérieure des symptômes, qu’un assemblage incohérent de phénomènes est suffisant, constitue la connaissance réelle d’une maladie, et que la connaissance de la cause et de l’unité affective n’y sont qu’accessoires. Ce sans quoi la maladie n’aurait aucune raison d’être et ne serait qu’un mot illusoire, deviendrait secondaire et ne compterait pas même comme élément : telle est la conséquence !
M. Monnerel continue : « 2“ Les éléments primaires sont communs à un grand nombre de maladies différentes par leur siège et même leur nature. La douleur, la chaleur fébrile, la
UE l/UNITÉ ET UE LA PHÉNOMÉNALITÉ HANS LES MALADIES. 383 convulsion, se retrouvent dans l'inflammation, dans les hémorrhagies, dans la fièvre typhoïde; l’adynamie, l’ataxie, l’état bilieux, la gangrène, se montrent aussi dans la plupart des maladies locales et générales, très différentes les unes des autres. >
Que signifie ce caractère et en quoi précise-t-il l’élément primaire? Ne démontre-t-il pas, au contraire, que l’élément primaire des maladies ne saurait être celui qui nous est proposé, puisque des éléments identiques peuvent appartenir à des maladies essentiellement différentes et n’offrant entre elles rien de commun, malgré celle apparente communauté? 11 y a plus : avec les mêmes éléments primaires, lésions ou troubles fonctionnels, et en pareil nombre, on peut constituer des maladies de nature dissemblable ; avec la douleur et la convulsion, la chaleur fébrile et l’inflammation, on aura tel ou tel état morbide, suivant l’état affectif auquel se rattacheront ces phénomènes pathologiques. Ce n’est-il pas une incontestable preuve que ces prétendus éléments sont loin de constituer réellement la maladie qui les offre?
t 3° L’élément, continue M. .Monneret, peut appartenir à une maladie toute spéciale par son siège et sa nature, qu’il suffit alors à caractériser : tels sont alors, par exemple, l’hypérémie avec exsudation plastique ou suppuration dans l'inflammation, l’accroissement de chaleur dans les lièvres, la douleur dans la névralgie, la convulsion dans la chorée, le tubercule dans la phthisie pulmonaire, etc. »
Chacune de ces assertions pèche par la base. Peut-on admettre que l’hypérémie avec exsudation plastique ou suppuration caractérise une maladie spéciale par son siéye et sa nature ? L’essence de la maladie n’étant ni dans la lésion ni dans le symptôme, comment ceux-ci fourniraient-ils les éléments primaires et constituants d’une maladie? Il y a hyperémie et suppuration dans ces typhus purulents qui entraînent si promptement la suppuration dans les méninges, les cavités séreuses,
les parenchymes viscéraux. Cependant il n’y a pas là inflainmation ni maladie inflammatoire, comme dans une phlegmasie franche; dans l’un et l’autre cas il y a hvpérémie, suppuration, et, avec elles, maladie de nature toute différente. Que d’erreurs médicales au sein de ces confusions ! Broussais y avait englouti la médecine entière. Quand en sortirons-nous?
« à" Les éléments prochains, ajoute encore l’honorable professeur, servent d’archétype aux maladies composées qu’ils forment en se combinant un à un, deux à deux, ou en plus grand nombre. Exemples : inflammation, fièvre typhoïde, maladie purulente, etc.
» Les maladies sont composées de plusieurs éléments primaires réunis. 11 est rare de n’en trouver qu’un seul. Dans la névralgie de la cinquième paire, la douleur, élément primaire de la maladie, s’accompagne de convulsions, de lésions, de sécrétion, de modifications de température, etc., par conséquent de trois ou quatre éléments. La fièvre intermittente est marquée par la chaleur, la fréquence du pouls, l’hypertrophie splénique, l’altération du sang; le cancer du foie par l’élément principal, le développement de la cellule cancéreuse, puis par l’altération du sang, des congestions, des hémorrhagies. On ne peut donc pas dire que la maladie ne se compose que d’un seul élément; mais l’un d’eux est toujours prédominant ou phénomène producteur et initial. Sous ce rapport, on doit établir de grandes différences entre les maladies formées d’un petit nombre d’éléments et celles qui en contiennent un grand nombre. On n’a qu’à comparer, pour s’en faire une juste idée, l’hypercrinie d’un tissu sans autre lésion avec la lièvre typhoïde. On ne trouve dans la première qu’une lésion de sécrétion ; dans la seconde, l’altération du sang, des liqueurs sécrétées, l’hypertrophie des glandes de l’intestin, la congestion des poumons et de la rate, l’hémorrhagie intestinale, sans compter l’adynamie, l’ataxie, les convulsions et tant d’autres éléments. »
DE I.’UNITÉ El DE LA PHKN0MÉNAI.1TÉ DANS LES MALADIES. 385 * Pour résumer tout ec qui appartient à ce sujet, dit en terminant M. Monneret, nous dirons que, de même que la fonction d'un organe est décomposable en actes, et ceux-ci réductibles en un certain nombre de propriétés vitales, de phénomènes, etc. , de même la maladie est décomposable en un certain nombre de lésions. L’une d’elles représente l’élément immédiat, primitif, irréductible de la maladie; les autres sont consécutifs. L’ensemble de ces organopathies indissolubles, forme ce qu’on appelle une maladie. Klle est simple, élémentaire, si l’on ne peut la décomposer en d’autres actes morbides; composée, si elle résulte de trouble de plusieurs fonctions. > La manière dont M. le professeur Monneret imagine la composition de la maladie au moyen d’éléments n’est pas plus juste que ne l’est la notion de l’élément adoptée par lui. M. Monneret, en combinant ses éléments un à un, deux à deux, ou en plus grand nombre, pour composer une maladie, croit imiter les procédés si habilement suivis par les chimistes, dans l’analyse et la formation des corps. Cette imitation témoignerait déjà d’inspirations peu médicales. Composer la maladie avec des éléments primaires, comme, dans un creuset, ou produit un composé en mélangeant des corps simples, est une idée qui ne saurait naître dans l’esprit d’un médecin qui a appris à soumettre les faits vitaux à la vie qui les suscite. Cette imitation n’est elle-même qu'une illusion. Mélanger des corps au hasard n’est plus l’œuvre d’un chimiste ; ce n’est pas ainsi que cette science opère, et une manipulation sans guide et sans principes n’est pas sa méthode. l.a chimie observe une force à travers les combinaisons de matière : l’affinité chimique, force et cause qui règle et détermine la composition des corps. Aucun chimiste ne l’ignore et n’aurait garde d’en faire abstraction, de raisonner en dehors d’elle, et de croire qu’il suffit de rapprocher les corps qu'il a sous la main, pour aboutir à la science de leurs combinaisons. Le sensualisme n’est ni le principe, ni lu méthode des sciences physiques, quoi qu’il en semble.
Les corps qui s’atürent et se combinent, représentent directement certaines affinités en action. La force et l’unité peuvent être quelquefois sous-entendues dans l’exposé des faits, mais elles y sont toujours présentes et souveraines ; toute la science se fonde sur elles.
Or, dans celte lésion simple, ou dans cette agglomération de lésions qu’on nous propose pour maladie, ouest la force et la cause? Nulle part. Aussi rien n’cmpéche de subdiviser indéfiniment la prétendue lésion simple ; rien ne relie les lésions juxtaposées ou éparses, et ne les projette en un tout harmonique et solide.
L’ hypercrinie d'un tissu ne saurait être sérieusement considérée comme un fait simple, ni la lièvre typhoïde comme un mélange à' altération du sang , des liqueurs sécrétées, d'hypertrophie des glandes de F intestin, de congestion des poumons et de la rate, d' hémorrhagie intestinale, sans compter l'adynamie, l’ataxie, les convulsions et tant d’autres éléments. Si tous ces faits pathologiques ne sont que l’expression et le produit d’une activité supérieure, peut-on passer celle-ci sous silence? Si l’hypercrinie, ou lésion de sécrétion, reconnaît dans l’orguuisme vivant quelque cause ou modification vitale ayant droit à compter avant elle, celle cause ou modification vitale n’est-elle pas l’élément véritablement primaire, initial et producteur? N’eu est-il pas de même dans une maladie composée? La fièvre typhoïde ne traduit-elle pas une unité affective, cause première et réelle de toutes les manifestations qui se déroulent dans le cours de cette fièvre, et les éléments primaires et constituants ne sont-ils pas ici les modalités diverses que revêt, d’emblée ou successivement, l’unité affective qui engendre et règle la longue suite des opérations fébriles?
.M. Monneret fait reparaître dans sa théorie des élémentmorbides et de la maladie composée un élément prédominant, A savoir, un phénomène producteur et initial. Nous l’avons déjà dit, un phénomène, une apparence, peut-il produire quelque
DE L’UNITÉ ET DE LA PHÉNOMÉNALITÉ DANS LES MALADIES. 387 chose, sans cesser d’être phénomène pour devenir cause cl force? Comment, en outre, un phénomène peut-il être initial, c’est-à-dire ne reconnaître aucune cause antérieure à lui? Mais, ici encore, cette subversion des mots et des idées les plu ssimples déguise à peine un mécanicismc ou un chimisme absolus. L’élément immédiat, primitif, irréductible, est représenté par une lésion, M. Monncret l’avoue dans les dernières lignes que nous citions plus liant. L’altération première est le vrai phénomène initial et producteur; les autres phénomènes sont consécutifs , c’est toujours là l'aboutissant dernier des théories organiciennes.
L’éminent professeur, après avoir établi les caractères de l’élément primaire, propose une classification de ces éléments. Un classement de fictions demeure nécessairement une fiction lui-même, et l’arbitraire seul le règle. Ainsi en est-il pour cette classification organicienne des éléments morbides. Il suffit de la parcourir pour se convaincre que nulle classe n’y est nettement constituée, et qu’il est aisé de transporter à volonté les éléments de l’une dans l’autre. Tout ce qui est éloigné ou distingué peut être rapproché ou confondu, et réciproquement. Aussi ne saurait-on retirer un enseignement utile de tout ce catalogue de lésions déterminées et classées selon les caprices et les vues bornées d’une sensation souveraine. Un clinicien pourrait, sans crainte, porter le défi de constituer une maladie en en puisant les éléments dans ces tables d’où la vie et les actes vitaux sont absents, dans ces analyses où sont isolés les solides et les liquides que rien ne sépare dans l’organisme, et où s'efface et se perd l’unité efficiente et valable du composé organique.
En résumé, on ne doit pas fonder sur la lésion et le pliénomen î les éléments morbides, non plus que la maladie. Remontons plus haut, et demandons à la vie l’élément irréductible et premier de toutes les manifestations vitales et morbides.
388 tbincipes de pathologie gékéiiale.