‹ Principes de pathologie généraleChapitre 136 sur 180 · S CLXVII · texte numérisé non relu

S CLXVII

Reportons nos regards sur l’œuvre du diagnostic; nous pouvons maintenant en mesurer les exigences et l’étendue. Pour connaître une maladie, il faut, en interrogeant les symptômes, les lésions, les occasions morbides actuelles ou passées, prochaines ou éloignées, déterminer l’unité générale du mal et les éléments afl’ectifs qu’elle embrasse; préciser les relations, la persistance et la dépendance réciproque des éléments constituants; juger leur hiérarchie plus ou moins profonde et cachée; rattacher aux éléments primitifs les manifestations symptomatiques sous lesquelles ils se traduisent; suivre celles-ci, et mesurer, chaque jour, l’importance qu’elles acquièrent ou qu’elles perdent ; voir les désordres généraux ou localisés, sympathiques ou directs, mobiles ou fixes, qui tendent à s’essentialiser durant le cours de l’évolution morbide, qui, effets soumis d’abord, s’affranchissent ensuite, se transforment en causes et modifient l’expression première de la maladie. Au milieu de toutes ces causes, de tous ces faits affectifs, de toutes ces lésions et sy mptômes, découvrir les modalités pathologiques que le traitement doit attaquer, celles qui peuvent être simultanément combattues, celles qu’il faut respecter ; savoir que telle commande à telle autre, et que celle-ci s’éteindra avec la première; pressentir ce qui doit légitimement arriver, ce qui est dans la marche régulière de la maladie et dans celle que le traitement va lui imprimer; faire entrer ainsi le pronostic dans la connaissance diagnostique, parce que la maladie est une activité, non immobile, mais toujours agissante : telle est la tâche de tout diagnostic médical.

Les difficultés pratiques n’y manquent pas. L’être souffrant est variable et si personnel dans les impressions qu’il ressent,

si mobile dans ses manifestations, si mystérieux souvent dans la tendance de ses actes, dans les issues qu’il prépàre, que, pour le pénétrer, une vaste science, une forte éducation, le sens le plus droit, sont également nécessaires. Joignez à cela que les besoins de l’art exigent, au milieu même des obscurités, des décisions aussi rapides que sûres ; que, si la décision est remise, il faut être certain qu’elle ne l’est pas aux dépens de celui qui souffre, et l’on se persuadera que ce n’est pas trop de l’ensemble des plus éminentes facultés pour porter le médecin à la hauteur de sa mission ; il doit réunir en lui les con* traires, ne jamais perdre de vue la synthèse, et à la fois user de toutes les ressources de l’analyse, exceller dans l’une et dans l'autre. « 11 y a, disait Royer-Collard, des instincts merveilleux qui sont comme la partie divine de l’art de gouverner. » 11 y a aussi comme une partie divine de l’art de guérir, et les instincts merveilleux qui la composent sont cet ensemble de facultés qui atteignent sans hésitation à l’unité, à l’intelligence nette des actes vitaux, si complexes et changeants qu’ils soient.

L’organicisme nie ces facultés, difficiles à acquérir, rares à posséder, et que la tradition consacre, dans les degrés divers, sous les noms de coup-d’œil, de tact, de génie médical. Adonné aux perceptions des sens, l’organicisme ne soupçonne pas audessus un autre ordre d’efforts et de synergies intellectuelles. Le tact, le génie médical, quelle dérision! « On s’est beaucoup élevé dans ces derniers temps, dit M. le professeur Rostan, et non sans raison, contre ce prétendu coup d’œil médical, privilège singulier dont quelques personnes auraient été gratifiées. 11 est bien vrai que cette faculté divinatoire est une chimère, une prétention absurde et ridicule, car tout ce qui est sensation doit pouvoir se transmettre, bien que nous soyons plus riches en sensations qu’en expressions. > Rien de plus vrai pour qui professe une médecine toute renfermée dans la sensation ; des sens exercés y sont les révélateurs suprêmes

r>E l’unité et de la phénoménalité dans les maladies. 407 des choses. Celte haule confiance dans la sensation communique aux adeptes qu’elle inspire, une ferme assurance de négation pour tout ce qui ne se rencontre pas dans le monde des phénomènes, une aisance incomparable à trancher toutes les questions, un dédain profond pour les doctrines du passé, l’orgueil de croire que, d’aujourd’hui seulement, la médecine existe comme science.

Or, tous ceux qui les cultivent peuvent acquérir des sens fidèles et subtils; un mécanisme méthodique portera chaque médecin à une perfection à peu près égale; il n’v a là aucune de ces difficultés devant lesquelles l’inégalité des intelligences se dévoile. Aussi l’un des dogmes de l’organicisme est que les progrès de la médecine doivent la baisser au niveau commun, la rendre également accessible aux intelligences. « La meilleure méthode dans les sciences, dit Bacon, est celle qui rend les esprits presque égaux et laisse peu d’avantage à la supériorité du génie. » Ce sophisme est tenu, par nos plus savants pathologistes, pour une belle pensée qui doit être sans cesse présente à f esprit du médecin; il est la règle et le résultat de tout le labeur de ce temps ; c’est la source de sa stérile fécondité. Nous répondrons par ces paroles de Fréd. Bérard : « Il n’est pas, disait- il, de disposition plus fâcheuse pour les sciences, et peut-être même pour les individus, que cette facilité lâche et efféminée qui ne soupçonne pas même les difficultés de la chose, tant elle est loin de les surmonter ! s Et ailleurs, dans son dernier écrit : * Défiez-vous de ceux qui supposent ou qui font la médecine facile ; ils veulent parler, sans doute, de la médecine rabaissée au niveau de la petitesse de leur esprit ; mais certainement telle n’est point la véritable médecine; elle ne mérite pas cet éloge ou celte injure. *

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