CLXXI
Cet ordre d'idées eût possédé une base paisible, si des maladies en grand nombre n’eussent offert une guérison opérée d’elle-même et sans intervention étrangère, grave échec pour une thérapeutique qui doit frapper direclemenl le mal et guérir par le déploiement exclusif d’une action propre sur une lésion physique. Toute l’étendue de ce fait, lu solution spontanée des maladies s’est révélée d’une façon inattendue à la science organicienne, qui l’oubliait volontiers, par le crédit qu’ont obtenu, de nos jours, d’audacieux mensonges thérapeutiques, par les succès d’un fantôme d’art usurpant à son profil les guérisons dues à la seule force médicatrice. Cette démonstration sensible donnée malgré eux aux médecins a ramené à la nature médicatrice une part de l’autorité que les hippocratistes lui avaient toujours accordée. Mais celte autorité reçue en fait, n’a pas réveillé le sens doctrinal auquel elle répond. Qu’est la force médicatrice? Quelque chose d’infidèle, a-t-on conclu, accolé parfois à la maladie, au demeurant peu important pour la science. La nature ! mol vague qui ne rend aucune sensation; puissance mal définie, sur laquelle on ne peut compter, tantôt efficace et salutaire, tantôt sans pouvoir ou funeste, aveugle et poussant au mal comme au bien. On n’a pas étendu plus loin ni dépassé ce sens vulgaire et strictement sensualiste.
En principe, donc, il n’y a point de place dans la science organicienne pour la force médicatrice, c’est une étrangère à ce faux ordre scientifique ; en fait, cependant, il faut l’admettre. Sur ce, on en prononce obscurément le nom, sans
sonder ce qu’elle cache, ce qu’elle signifie, ce qu’elle prépare et accomplit dans toute évolution morbide. On n’écoule pas les discordances qui résultent, dans la science, de cette introduction d’une force qui ne saurait être une force physique. Cette force, un instant reconnue, on se détourne aussitôt d’elle, et l’on suit la pente de ses préjugés. Tout se borne h un nom quelque part écrit dans tout ouvrage de médecine. Quant à la science, en l'organise comme si ce nom ne représentait rien; on conçoit et l’on définit la maladie en dehors de toute idée do force, comme si la force que l’on vient d’accepter n’était qu’un mot d’un vain emploi comme d'une vaine signification.
Les sciences physiques que l’on nous propose si volontiers pour modèle n’admettent pas un fait, une force sans en rechercher les rapports essentiels avec les autres faits ou forces de la science, et surtout elles n’accueillent pas faits et forces contradictoires. A en juger par les enseignements organiciens, on dirait qu’au rebours des autres, noire science peut être établie h bon droit comme un assemblage incohérent de forces et de choses qui ne s’entretiennent en rien ; il semble que la contradiction y soit un régime régulier, une condition de développement. Nous n’exagérons pas, quelque sévères que soient ces appréciations. Nous n’en voulons pour preuve que les opinions émises par les défenseurs de la médecine exacte au sujet de la force médicatrice.
Ouvrons, par exemple, Y Exposition des /)rincipes de l'organicisme de M. le professeur Rostan; parmi les propositions qui résument l’organicisme, se trouve celle-ci : « 8“ Enfin la différence des forces dans les individus a paru jouer un si grand rôle dans les maladies, et influencer à tel point leur thérapeutique, que nous avons cru devoir en faire une proposition à part. » C’est là tout : nul autre développement à la proposition. Quelque affaibli que soit l’aveu, il n’en exprime pas moins un fait inattendu et sans relation aucune avec ceux qui sont la base
du système. Pour reconnaître une différence de forces dans les individus, il faudrait admettre des forces. Or, la vie et la maladie ne relèventd’aucune force, suivantM. Roslan. La force vitale, les propriétés vitales elles-mêmes sont des chimères dédaigneusement rejetées. Où sont donc ces forces qui jouent un si grand rôle dans les maladies? Sont-elles vitales ou non? Que représentent-elles ? Ne se rattachent-elles pas à d’autres forces capables, peut-être, de jouer quelque rôle dans l'organisme sain? Serait-ce l’état de maladie qui aurait le privilège de faire éclore des forces inconnues et de douer l’économie d’agents nouveaux ? Cela touche au mystère et valait la peine d’être éclairci. Pourquoi rester si bref, si peu explicite à cet égard? Ne fallait-il pas, tout au moins, prendre la peine de montrer que, malgré les apparences, on n’était le jouet d’aucune contradiction, et que la fermeté de l’organicisme n’était en rien ébranlée par cette huitième proposition ? Sur toutes ces questions l’éminent auteur observe un inaltérable silence : doit-on en conclure qu’elles sont sans valeur?
Toulefois un autre ouvrage de l’honorable professeur, Cours de médecine clinique, nous offre une sorte de définition du mot force, qui aide à comprendre comment le mot et la chose ont pu prendre rang dans les principes de l'organisme. * Tous les sujets, dit M. Roslan, sont loin d’être doués des mêmes forces, et il y a ici autant de différences que d’individus ; mais il n’est pas aussi facile qu’on le pense de déterminer la somme de forces départies à chacun.... On doit, ce nous semble, entendre par forces un développement avantageux de tous les organes; l’aisance, la facilité, l’énergie de l’exécution de toutes les fonctions, la fermeté des chairs, la coloration légèrement animée, la médiocrité de l’embonpoint, la largeur des cavités, la texture saine et solide de tous les viscères. »
Voilà une définition de la force qu’on n’accusera pas d’être métaphysique, et qui s’allie au mieux avec la conception d’une vie mécanique, avec l’homme machine. Les forces d’un
organisme, tout comme celles d’une machine, découlent de la solidité de sa structure; elles résident dans le travail de construction, dans la bonté des matériaux et autres faits analogues, soit; mais dès lors comment imaginer le rôle que jouent les forces dans les maladies; comment concevoir qu’elles déterminent spontanément la guérison? Une machine, toute forte et solide quelle est, une fois endommagée, se séparet-elle d’elle-même et par son propre mouvement? Qu’importent les soins apportés à la construction, et les forces dont elle est douée; dès qu’une des parties est brisée, ne faut-il pas une intervention étrangère et savante qui découvre le dommage éprouvé et le répare? Nous n’insisterons pas; il suffit, et c’est déjà trop, de conduire l’organicisme à ses conséquences pour en montrer le néant.
Chomcl semble concevoir, dans sa grandeur, le dogme hippocratique. Ce sage et attentif clinicien ne pouvait laisser dans l’ombre cette lumière de tous les actes vitaux, de toutes les évolutions pathologiques. Vers la fin de son Traité de pathologie générale , au commencement du chapitre consacré à la thérapeutique, il reconnaît qu’il existe dans l’homme, c une force intérieure qui préside à tous les phénomènes de la vie, dans ses périodes successives, lutte sans cesse contre les lois physiques et chimiques, reçoit l’impression des agents délétères, réagit contre eux, développe par conséquent les symptômes des maladies, en détermine la marche et en opère la solution par un mécanisme également impénétrable. » Ces vues assurées, ces affirmations nettes font péniblement ressortir le scepticisme, ou pour mieux dire, la nullité doctrinale de tout l’enseignement écrit de ce maître. D’où vient que cette force qui, suivant Chomel, tient sous sa dépendance tous les phénomènes vitaux et la maladie entière, n’entre pour rien dans l’idée et la définition de la maladie proposée par lui, et qu’il constitue en dehors de cette force toute la pathologie générale? A quoi bon proclamer la force médicatrice, son action
h'2'i PRINCIPES DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE.
incessante et du premier ordre, pour édifier ensuite la médecine, comme si cette force n’existait pas, par conséquent comme si on la niait? Ce respect et à la fois ce délaissement d’un meme dogme, sont à nos yeux un spectacle saisissant et qui fait éclater la vanité des efforts auxquels est condamnée toute intelligence que ne soutient pas une virile philosophie. C’est au long régno dti sensualisme qu’il faut rattacher les faiblesses, les misères de ce temps, enchaîné et fidèle à l’erreur, même lorsqu’il voit la vérité et qu’il ne peut ne pas la confesser.
§ CLXXllI.
Cuire les deux opinions que nous venons d’cxposeï (sont-cc des opinions?), se groupent l.i plupart des interprétations systématiques de la force médicatrice; les unes se rapportant surtout aux principes de l'orcjanicisme, les autres se rangeant à une stérile affirmation. Parmi les premières, nous signalerons les opinions des médecins chimistes, fort analogues à celles des médecins mécaniciens. Les iatrochimislcs disent, en effet, ou pensent que la nature médicatrice n’est qu’un vain mot, propre seulement à déguiser notre trop fréquente ignorance des phénomènes physiques cl chimiques qui amènent la guérison. Toutes les fois que ces médecins se croient autorisés à émettre quelque déduction chimialrique, dès qu'ils peuvent indiquer une composition ou décomposition produite par un médicament ou par une action thérapeutique et rattacher à ces réactions chimiques anomales le retour à la santé, c’est-à-dire aux réactions chimiques normales, ils n’y manquent, et nient, par ce seul fait, toute spontanéité médicatrice. C’est là une forme des explications rationnelles fort en honneur aujourd’hui. Nous n’avons pas besoin de citer en ce moment des noms et des exemples à l’appui. Nul de nos savants, peut-être, ne récuse absolument cette manière de concevoir les choses, au moins dans quelques cas particuliers, Or, accepter ces expli-
calions dans un cas, c'est en accepter la possibilité pour tous. Nier une fois la nature médicatrice, c’est la nier toujours; c'est lui enlever sa généralité, sa nécessité, c’est-à-dire son essence, sa certitude, son existence même.
D’autres se rapprochant de Chomel, admettent une force vitale et médicatrice, mais disent aussitôt : Laissons dormir dans nos esprits cette notion énigmatique. A quoi bon s’en occuper? La nature ne nuit-elle pas aussi souvent qu’elle sert! Abandonnons un dogme flottant et incertain, qu’on peut contester tout autant qu’affirmer. Une science exacte ne doit pas marcherdans ces voies indécises; celles de la médecine sérieuse sont autres. Considérons le mal, analysons-le, combaltons-le par tous les moyens ;-nous n’avons pas à voir au delà. Adonnés au contingent, prenant le mobile pour le fixe, et le changeant pour le certain, ces médecins se refusent à reconnaître dans toute force une inséparable finalité et à poursuivre l’une et l’autre à travers les faits particuliers. Ils acceptent une force vitale, mais pour l’immobiliser sur les sommets de la science, et s’en éloigner à mesure qu’ils avancent sur le terrain de l’analyse et dans l’observation des actes vitaux.
En regard de ces contradictions et de ces inconséquences, nous avons à préciser enfin les réalités de la nature médicatrice, à concilier, à ramener à elle tout ce qui semble s’en éloigner. Nous avons déterminé le dogme dans ses nécessités premières, dans ses attaches philosophiques; nous allons en poursuivre l’étude dans tout le complexe, dans l’ensemble à la fois un et multiple qui compose la maladie.