CLXXV
Toute la pathologie est en effet dominée par les rapports mutuels de l’affection et de la réaction. C’est le caractère des relations qui s’établissent de l’une à l’autre, et en définitive le rôle et l’action de la nature médicatrice qui rendent compte des différences essentielles d’allure, de marche, de terminaison, de condition pathogénique que présentent les grandes classes de maladies. Nous allons en fournir la preuve en résumant à ce point de vue les traits généraux des maladies, et en indiquant comment tout annonce et suppose l’effort médicateur. Ce sera la meilleure manière de démontrer la réalité de cet effort, sa présence el son action dans les divers modes morbides.
Nous rencontrons, en premier lieu, tout un ordre de maladies dans lesquelles l’impression affective subie par la vie éveille
aussitôt une réaction plus ou moins énergique, suivant la nature et le degré de l’affection. Celto réaction prend la conduite de la maladie, détermine sa marche, sa durée et donne à tous les actes morbides leur réelle signification. Ces maladies peuvent être dites réactives. Elles se rattachent à des occasions ou conditions morbides accidentelles, temporaires, amenant la génération rapide de la cause morbiüquo et un établissement précipité des actes pathologiques. Les maladies réactives, promptement conçues, courent à leur terme avec une bêle pareille. Leur évolution est régulière, se poursuit sans arrêt pendant un temps limité, et durant tout ce temps elle offre le caractère d’une lutte ouverte. L’issue de la lutte est d’ailleurs variable, elle aboutit au triomphe ou à la défaite de la réaction. Quoi qu’il en soit, la vie s’emploie tout entière à la réaction qu’elle organise; elle devient cette réaction elle-même et duit s’appeler vie ou force médicatrice. Elle transforme toutes ses fonctions, toutes ses synergies en une synergie nouvelle, laquelle s’imprime sur toutes les fonctions, les excite et les dirige vers un but nouveau. Absente en apparence, ou vaincue, ou surmontant enfin l’affection contre laquelle elle s’élève, la réaction médicatrice est le signe et comme la régie de tout cet ordre pathologique.
Absente, elle ne l’est jamais, et dans les cas où on le pourrait supposer, elle est seulement impuissante à se manifester. Cette impuissance indique que l'impression affective, tout en s’effectuant avec une promptitude incomparable, est si profonde et délétère, qu’elle anéantit subitement la vie. La réaction qui, suivant l’ordre des choses, doit surgir après l’impression affective et contre elle, n’a pas même le temps d’apparaitre ; vie et réaction sont à la fois et pour toujours frappées. 11 suffit pour en témoigner de rappeler ces choléras qui s’éteigneut dans l’algidité, ou ces fièvres à purulence générale et presque instantanée, telles que certaines fièvres puerpérales, ou quelquesunes de celles improprement désignées sous le nom de ménin-
gite épidémique. Dans ce cas la maladie peut à peine se manifester ; elle est en quelque sorte dissociée à sa naissance et n’apparaît que comme alfeclion. 11 y a là un écrasement affectif de la vitalité, presque comparable aux écrasements de la masse organique sous une grande violence physique. La force médicatrice est étouffée dans son principe. Tout au plus la fin conservatrice apparall-elle comme résistance vitale, et encore celle-ci est parfois si vite foudroyée, qu’elle ne se révèle par aucun signe manifeste. Une telle maladie n’offre qu’un de ses termes légitimes, elle est incomplète, ou mieux n’existe pas. Un choléra sans réaction présente un seul des ordres de symptômes qui lui sont propres; il n’a pas d’évolution. Le vulgaire dit, non sans raison, que l’homme, ainsi terrassé, n’a pas eu le temps d’être malade : il en est de lui comme d’un décapité. Mais dès que l'affection cholérique ne lue pas subitement, la réaction succède à la résistance vitale ; les synergies s’élèvent d’elles-mêmes ou sous l'excitation de l’art; celui-ci n’a plus qu’à les soutenir, diriger, contenir ou modifier. La force médicatrice parait et entre en œuvre. On ne peut donc arguer de l’extinction de cette force avant toute manifestation, pour prétendre que la force fait défaut dans certaines maladies; car lorsqu’elle manque ainsi, c’est que la vie elle-même va manquer. Dans les maladies, la force médicatrice est aussi nécessairement présente que la vie.
Cependant la maladie s’organise, la force médicatrice se soulève et agite toute l’économie. Cet effort ne rétablit pas toujours l’harmonie primitive et l’élan régulier des fonctions. L’affection et la réaction, puissante chacune, opposent l’une à l’autre des déploiements considérables de force et d’action. L’impression morbifique peut être si profonde et tenace, et la réaction éprouver de telles résistances affectives, que la lutte établie entre les deux demeure un temps douteux, et que la fin en appartient tantôt à l’une, tantôt à l’autre. L’affection ici n’oppose pas à la réaction un obstacle insurmontable, mais elle ne laisse
jamais celle ci entièrement libre et maîtresse; elle n’étouffe pas la vie sur-le-champ, et toutefois elle la domine au point de la troubler sans cesse dans ses préparatifs et dans scs efforts de défense. L’aspect de la lutte morbide devient changeant; les efforts de la nature, le soutien que l’art apporte à ces efforts en modifient d’un instant à l’autre l’aspect incertain. Un jour l’affection semble reculer et la réaction dominer; le lendemain la réaction s’affaisse épuisée, et l’affection reprend le dessus. C’est alors que la maladie est vraiment un composé variable et mobile, que le tact le plus exquis et l'étude la plus attentive parviennent seuls à pénétrer. Combien l’art n’est-il pas intéressé à ce que celle situation respective des deux faits constituants de la maladie soit sainement jugée, afin de combattre l’un, d’exciter l’autre dans un sens favorable, d’écarter toutes les complications accidentelles qui ajoutent un obstacle et nécessitent un surcroît d’action médicatrice, et de toujours mesurer au milieu de ce conflit ce que peut supporter l’organisme affecté et réagissant, jusqu’à quel point on doit s’appuyer sur lui, soit pour atténuer l’affection, soit pour ataimer et diriger la réaction ? Mais de ce que la force médicatrice succombe parfois à la lâche, est-ce une raison valable pour contester sa nécessaire intervention dans tout état morbide? Des efforts impuissants cessent-ils d’être des efforts? L’organisme peut succomber malgré la force médicatrice qu’il déploie, peut-il guérir sans elle?
A ces cas pleins de doutes et d’angoisses, nous opposerons ceux où de légitimes réactions s’élèvent aisément contre des causes affectives à superficielle action; ceux où la marche de la maladie commandée par le mouvement réactif, est régulièrement favorable et aboutit à une restitution hygide assurée. La force médicatrice jouit ici de sa pleine liberté. Ces cas offrent le type de son action, et l’on ne saurait trop s’attacher à les interpréter solidement, afin de ressaisir cette interprétation à travers des conditions plus obscures. Ces faits simples et évi-
dents doivent éclairer les autres; il faut se garder de les oublier en étudiant les faits complexes et voilés, et de compromettre ainsi l’intelligence d’une notion sans laquelle tout devient confusion ou empirisme. En science il faut s’imposer pour règle une constante attache aux idées nécessaires, et l’observation assidue des faits élémentaires qui traduisent ces idées avec certitude. De la sorte on possède un guide an milieu des faits épars et mouvants, et l’on ne nie et n’affirme pas tour à tour les mêmes vérités et les mêmes erreurs.
La nature médicatrice peut cependant trouver un nouvel écueil dans les cas mêmes où elle semble se développer sans obstacle, où la réaction prédomine vivement. Celle-ci, en effcl, se compromet parfois par son excès même, et marche au but avec trop de précipitation et de violence. Elle ne se mesure pas toujours à l'affection, et ne consent pas à attendre d’un mouvement modéré, mais soutenu, l’accomplissement de son œuvre. Elle semble vouloir arriver à sa fin sans faire la part du temps, brusquement et par un coup d’emportement vital. De la sorte la réaction se crée des difficultés imprévues, fatigue, épuise promptement l’organisme et l’expose à des dangers. Elle enfante devant elle des désordres nouveaux, éveille des troubles sympathiques ; ceux-ci deviennent à leur tour impressions affectives, causes morbifiques secondes; ces causes surajoutées aux premières appellent des réactions nouvelles, aggravent ainsi la maladie et peuvent enfin en compromettre l’issue. Ces réactions exagérées ne surviennent certainement pas sans raison d’être ; le hasard ou l’arbitraire n’entrent pour rien dans l’expression et l’allure de la maladie. Ces réactions excessives, si elles ne tiennent pas au genre, à la nature, à la gravité de la cause affective, se rattachent au mode spécial de la vie générale qui la subit, à l’excitabilité vive et anomale de l’cconomie qui sent et réagit.
Il faut bien distinguer ces formes morbides où la réaction ne se proportionne pas à l’intensité affective, de celles où la
violence de la réaction est commandée par l’énergie et la nature délétère de l’affection elle-même. La distinction n’est pas toujours aisée. L’un des signes caractéristiques des premières est dans l’efficacité prompte de l’action thérapeutique. Celle-ci, lorsqu’elle s’applique è modérer une surexcitation inutile et superficielle, arrive aisément à ses fins, et ramène rapidement l’état morbide à ses limites naturelles. Mais si les réactions sont extrêmes par suite d’une extrême affection, l’action thérapeutique devient difficile, incertaine ; elle éprouve une résistance en rapport avec la constitution réelle du mal. Au reste, l’action de l’art n’est pas le seul juge entre ces deux sortes de réaction ; l’appareil des symptômes qui appartient à l’une et à l’autre n’est pas identique. Il y a, d’un côté, un sentiment grave et profond, une apparence d’entière possession, une anxiété et comme une oppression cachée dans le soulèvement de toute la vitalité, et de l’autre un aspect de liberté dans l’économie, une aisance au milieu des explosions symptomatiques et des bouillonnements de la maladie, qui permettent de deviner le caractère de l’émotion, vive et superficielle à la fois, de la force réactive, et un allégement prochain et complet après ces premiers ébranlements. Le clinicien adonné aux contemplations synthétiques de l’état morbide y apprendra â discerner ces deux états au fond si différents, et que rapprochent seulement d’imparfaites similitudes de symptômes.
Telles sont les maladies réactives envisagées dans leur ensemble. Qui ne reconnaît en elles ce grand ordre de maladies connues dans la tradition sous le nom de maladies aiguës? Qui pourrait les comprendre en dehors de la notion de celte force médicatrice qui les domine et les règle?
§ CLXXVL
Nous allons envisager un tableau bien différent. L’affection, dans les maladies chroniques, ne se déclare pas par une action
temporaire ou subite : elle ne provient pas d’une impression vive et hostile, accidentellement éprouvée. Non; elle remonte le plus souvent jusqu’aux conditions vitales, antérieures et procréatrices, jusqu’à la génération même de l’organisme; elle est héréditaire, et lorsque l’hérédité semble avoir peu de part dans la production vitale de l'affection, celle-ci pénètre au sein de la vie et s’y incarne par une longue préparation, par la lente action d’un régime vicieux. Dans ces dernières conditions pathogéniques, la vie n’est plus engendrée à l’affection, elle s’y engendre elle-même et organise par degrés son mode nouveau. Amenée et conçue de loin, l'affection n’est plus susceptible de se dissiper par un mouvement réactif de faible durée; elle a modifié, transformé, conquis la vie d’une manière durable; celle-ci est peu à peu, mais pour toujours, devenue affective; elle a passé à une modalité identifiée à son essence, et sous laquelle elle sentira et agira désormais.
Comment, en effet, la force médicatrice s’éveillerait- elle ici et retrouverait-elle la spontanéité, les déterminations franches et soudaines que nous lui avons vues dans les maladies réactives? Cette cause morbifique qui gagne obscurément la vie, ou qui, transmise héréditairement, appartient à l’unité vitale dés le germe, et façonne avec elle l’organisme, ne constitue nullement, à l’origine, un état morbide défini et senti. Pourquoi une réaction, quel serait son rôle et sa raison d’être devant une affection qui, au début, se confond en quelque sorte avec la vie régulière, et s’identifie avec la sensibilité et l’action propre de l’individu ? Ainsi effacée, et à peine distincte de la vie physiologique, l’affection s’organise, s’empare de l’unité vivante, se fortifie et se développe avec elle; les occasions extérieures lui viennent en aide et l’excitent; elle marche et gagne peu à peu du terrain.
Cependant la vie, de plus en plus entraînée, sent vaguement la voie de destruction où elle court, et se prépare enfin à réagir. Les tentatives de réaction qui s’élèvent à ces obscures
émotions, sont confuses et incertaines comme les émotions elles-mêmes. Ce sont, le plus souvent, des troubles fugaces, d’indéfinissables malaises, des surexcitations irrégulières, et survenant sans occasion apparente, état dont les manifestations s’apaisent et reparaissent tour à tour. A chaque retour pourtant le calme est moins complet et moins durable, et le trouble morbide, plus accentue, se prolonge plus longtemps. Enfin, l’atTection ayant dénaturé profondément toute légitime vitalité et attaqué la nature vivante jusque dans ses plus intimes opérations, cette nature détournée de sa fin va tendre à y revenir, et soulève pour ce retour une réaction qui ne cessera plus. Soulèvement impuissant ! La vie est toute lancée dans le courant affectif; ses ressources saines sont perverties, et les efforts réactifs qu’elle accomplit ne font que hâter la ruine. L’organisme est doublement miné, et par les progrès de l’affection, et par les ébranlements inutiles qu’occasionne le besoin de résistance et de conservation encore ressentie par lui. Plus cette lutte se poursuit, plus l’affection avance; tout lui vient en aide, la vie résiste de moins en moins, les réactions sont entraînées elles-mêmes dans l’influence morbifique; l’œuvre de destruction est consommée.
Les maladies où l’affection prédomine et persiste ne marchent pourtant pas toutes à une issue funeste. 11 en est où l’affection, sorte de parasite indolent, ne porte pas atteinte aux opérations fondamentales de la vie, et n’empêchent pas l’économie de poursuivre sa fin légitime. Ces affections imprègnent le mode vital, et cependant la vie subsiste avec elles, se plie à leur nature, sans que ses propres et essentielles conditions soient frappées. La force médicatrice demeure le plus souvent indifférente à ces atteintes relativement inoffensives. Si cependant le caractère de celles-ci se modifie, si, parvenues à un développement extrême, ces affections retentissent sur l’unité vitale, la réaction médicatrice s’éveille alors, et l’allure de la maladie se rapproche de celle des autres affections chroniques,
â3â PRINCIPES DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE.
Les causes affectives dont la nature est habituellement consomptive, peuvent présenter elles-mêmes des temps d’arrêt plus ou moins long, avant d’avoir entraîné à elles la vie entière et frappé l’organisme sans retour. Dans ces cas l’affection cède et recule, soit que sa vigueur primitive eût peu d’énergie et faiblisse au lieu de s’accroître, soit que la vie, moins accommodée à l’affection, la ressente de bonne heure et réagisse contre elle avant que ses synergies soient épuisées. Dès lors l’affection et ses premiers effets s’effacent devant un retour des forces physiologiques; l’organisme arrive à maîtriser la cause morbifique, et s’il se maintient dans une ferme stabilité vitale, la guérison durable de l’affection pourra s’effectuer sous les efforts obscurs, mais incessants, de la vie conservatrice. Toutefois un succès définitif est rare. Ces causes affectives n’abandonnent pas aisément l’organisme qu’elles ont marqué. Même quand elles ont paru céder, elles sont toujours là imminentes et prêtes à reprendre l’offensive nu moindre ébranlement, à la plus légère atteinte portée à l’énergie vitale. Il faut tout l’instinct conservateur de l’organisme et d’exceptionnelles conditions, pour que celui-ci ne descende pas d’un pas fatal la pente affective sur laquelle il est placé.
La prédominance, les progrès ordinairement continus de l’affection, autorisent-ils à nier la force médical ricc dans les maladies chroniques, que volontiers nous appellerions affectives? L’existence de la force vitale médicatrice conduit-elle nécessairement à ce que celte force maîtrise l’affection, et domine invariablement dans l’évolution pathologique? De ce qu’une réaction est tardive, mal réglée, impuissante, s'ensuitil qu’elle n’existe pas, ou qu’elle ne relève pas d’un effort médicateur? De ce que la résistance vitale est, à la fin, vaincue, faut-il conclure qu’elle est nulle et sans effet? N’est-il pas préférable et surtout plus utilement pratique de savoir comment et pourquoi l’affection obtient ici une telle supériorité, et la réaction si peu de po voir efficace ? N’esl-ce pas là qu’est la véri-
table intelligence de ces maladies, et par suite l’indication du véritable traitement?
Ce n’est pas, en effet, pour le vain plaisir de plier les faits à un dogme que nous nous attachons ainsi à interpréter les maladies chroniques, à saisir dans le caractère et le mode de l’invasion affective, les conditions de la marche de la maladie, celles de l’action et tout à la fois de l’impuissance de la résistance vitale et de la réaction médicatrice. Non; ces recherches doctrinales ont pour but direct de faire surgir, en présence des réalités morbides, le genre d’action qu’il faut exercer sur celles-ci. Toute la thérapeutique des maladies chroniques repose en effet sur la conception du rôle qu’v remplit la force médicatrice. Fortifier, au premier soupçon du mal, la résistance vitale ; la soutenir et l’éveiller contre les obsessions ouvertes ou cachées de l’affection ; exercer sur l’économie sourdement minée une action récorporative efficace; la placer dans des conditions extérieures où la vie commune trouve une excitation durable et salutaire ; combattre les germes affectifs en modifiant spécialement la vie affectée; lorsque le mouvement réactif s’est enfin déclaré, agir sur lui en le transformant, en lui imprimant une allure et une énergie particulières qui le rendent apte à surmonter d'affection; changer, suivant le vœu de Bordeu, une maladie chronique en une maladie aiguë, de telle façon qu’au lieu d’une réaction sans cesse épuisée et renaissante, on obtienne une réaction qui ait le caractère, la marche et les temps d’une réaction légitime et aiguë ; réaction transformée qui, arrivée à son terme, laissera dans l’économie un calme stable, un retour à une énergie saine; dans ce même but, éteindre au plus tôt toute complication seconde, laquelle ajoutant ses effets à ceux de l’affection première, donne à celleci des forces nouvelles et enlève à l’organisme une part de sa faculté de résistance : tout cet ensemble thérapeutique ne repose-t-il pas sur la réalité vivante d’une force médicatrice? Que pourraient ces tentatives, où serait leur raison d’être si
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cette force n’en était le levier nécessaire? Le dogme se montre ici, comme toujours, l’inspirateur direct de la pratique. Tout se tient, tout concourt dans la science de l’homme malade. Cause, marche, force médicatrice, traitement de la maladie, tout converge et s’unit en une môme synthèse. Rien ne flotte à la dérive ; chaque réalité appelle à elle l’ensemble des autres réalités qui constituent la maladie.
Contenant en elle l’affection et la réaction, et toute dueà l'union de ces deux faits constituants, la maladie se meut entre eux à l’infini, et suivant qu’elle penche d’un ou d’autre côté, elle change scs aspects et modifie toutes ses proportions. L’intelligence de celte constitution répond d’elle-même aux accusations superficielles et aux contestations sans portée que la littérature médicale reproduit, sans se lasser, contre le dogme de la nature médicatrice.
Ainsi, accusera-t-on la nature de ne pas s’opposer à l’affection, de se laisser envahir par elle, au lieu de la repousser tout d’abord? Demandera-t-on avec l’honorable rédacteur en chef de la Gazette hebdomadaire de médecine, « comment il se fait, par exemple, que la muqueuse respiratoire donne librement accès à un miasme délétère, dont la bonne nature se débarrassera ensuite comme elle pourra, et qui, en attendant, portera le ravage dans l’économie? » Pourquoi aussi ne pas accuser la nature de laisser fracturer un membre sous une violence extérieure? Nous sommes ouverts de partout aux influences ambiantes. L’économie vivante plonge pour tous ses besoins et pour le libre exercice de ses manifestations, dans le sein du monde extérieur; elle ne peut échapper à la pression de ce monde ; favorable ou hostile, elle la subit nécessairement. Favorable, elle en use pour le plein développement de
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son activité; hostile, elle lui résiste pour marcher à sa fin. Malgré l’obstacle, et si l’influence mauvaise vient à prendre le dessus, si l’excitation devient morbifique et trouble la fin conservatrice de l’être, alors le mode morbide apparaît, et la vie, par une réaction appropriée, cherche à reconstituer son activité hygide. Qu’y a-t-il là qui ne manifeste la force médicatrice ? La vie peut-elle se soustraire aux milieux qui l’entourent, peutelle éviter les occasions hostiles, et lorsqu’elle les rencontre peut-elle ne pas les subir? Le chaud et le froid, l'humide et le sec, les émanations miasmatiques, les effets du régime ne nous enveloppent-ils pas de toutes parts? Et n’est-ce pas merveille, au contraire, comment l’être vivant se plie par tant de biais à ces influences, se les accommode, échappe si fréquemment à leurs prises, de façon à marcher libre et droit au milieu de tant d’écueils et de surprises?
Ceux que le dogme de la nature médicatrice importune, lui adressent parfois des reproches plus empreints encore de banalité et d’erreur. Réduit-elle les luxations? disait-on naguère à la tribune de l’Académie de médecine ; maintient-elle affrontés et immobiles les os fracturés? délivre-t-elle des calculs vésicaux? enlève-t-elle les corps étrangers du larynx? remédie- t-elle aux sections d’artères? redresse-t-elle la présentation dans un accouchement où l’épaule se présente? relève-t-elle un utérus abaissé? Ainsi de suite, et l’énumération pourrait être fort longue. Faut-il vraiment combattre les médecins qui par de telles raisons pensent réfuter cette doctrine ? Bornons-nous à leur dire que la nature médicatrice est essentiellement une modalité vitale, et que, par conséquent, elle ne peut agir que par des actes vitaux, et jamais par des actes mécaniques. Toutes les fois, donc, qu’une intervention mécanique est nécessaire pour obvier à des dérangements mécaniques, c’est l’art seul, et un art physique et mécanique, qui peut l’opérer. La médecine proprement dite n’a rien à y voir. Cependant la nature médicatrice secondera l'art et achèvera l’oeuvre, lorsque les
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conditions du mécanisme auront été convenablement rétablies; et ce n’est pas là un faible et inutile rôle.
Sera-ce l’œuvre de la force médicatrice que l’on retournera contre elle, pour lui dénier son caractère médicateur, pour la représenter comme une force qui souvent nuit et ruine, en sorte qu’alors on la devrait appeler force ou nature destructrice. C’est là certainement la plus commune réfutation et la plus forte en apparence. On montre par des déductions anatomopathologiques que telle opération de la nature est la cause même de la mort ; que telle lésion de tissu, manifestation locale de la réaction, amène dans le mécanisme d’irréparables dommages, et interrompt des fonctions particulières essentielles au fonctionnement général ; tout comme dans certaines machines quand est brisée une pièce dont le mouvement commande aux autres; et sur ces preuves on pense anéantir un dogme qui, pour être vrai en fait, supposerait sans doute des opérations médicatrices constamment heureuses. 11 ne faut pas s’étonner du crédit obtenu par de semblables objections, Que l’on se représente une science où les sens jugent et décident sans appel, ouïes faits et phénomènes sont maîtres par eux-mêmes, où les conclusions et enseignements ne relèvent d’aucun autre ordre que de l’ordre physique et sensible. Ne doit-on pas arriver à ne comprendre d’autres vérités <juc celles du fait brut, dégagé de toute interprétation, uniquement perçu dans sa réalité matérielle? Kh bien ! les sens montrent que dans le nombre d’états morbides les actes de la nature vivante sont directement ou indirectement funestes. Que faut-il de plus pour assurer que l’hypothcse d’une nature médicatrice est combattue par les laits, et doit être repoussée d’une science exacte et fondée sur des faits bien observés et bien connus, c’est-à-dire sur des faits déterminés par toutes les investigations analytiques dont nous disposons? Quant à chercher à ces faits une interprétation les ramenant à un dogme prétendu nécessaire, on la repousse avec énergie. Qu’importe une interprétation! dit-on ; un fait inter-
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prélé n’en reste pas moins un fait, el les faite ou le résumé des faite sont toute la science. Voilà ce qu’il faut chercher, voir cl croire, et non des principes, des notions que les sens ne fournissent pas, vagues et douteuses conceptions de notre esprit.
C’est toujours aux nécessités constitutives de la maladie qu’on doit demander la réponse à ces objections puisées dan6 l’évolution pathologique et dans les lésions qu elle amène. 11 ne faut pas oublier que la réaction el son mode sont commandés par la nature de l'affection. L'économie, pour neutraliser l’impression affective qui l’oppresse, est condamnée parfois à des actes réactifs qui compromettent l’existence du tout. Ces actes réactifs sont cependant la seule voie de salut et la seule manière dont l’économie puisse revenir à l’état physiologique. Ces actes, quelle qu’en soit l’issue, sont donc médicateurs; sans eux la vie succomberait aussitôt sous l'affection, ou serait comme privée de tout sentiment, de toute faculté de réaction contre le mal qu’elle ressent, ne serait plus la vie en un mot. Oui, voilà la réponse à donner à chacun de ces cas, réponse dont la doctrine affirme l’inaltérable vérité. Cependant, nous ne nous dissimulons pas les difficultés qui enveloppent souvent les faite particuliers. Résoudre d’une manière toujours sûre le rôle de la force médicatrice, est l'œuvre d’un maitre consommé dans l’intelligence des actes de la nature souffrante, d’un observateur pénétrant, el qui, à travers le tourbillon des symptômes, sait percevoir la lin cachée où tendent les synergies soulevées. Quel enseignement serait une clinique fondée sur ces bases ! C’est au lit du malade que s’achèvent et se résument toutes les démonstrations réelles et fécondes de la médecine. La médecine est un art ; et, en art, la parole soutenue par les démonstrations visibles de la nature acquiert une éloquence nouvelle, el communique plus sûrement les convictions. En outre, au lit du malade, les démonstrations se succèdent, s’engendrent, se complètent les unes les autres.
Ainsi se renouvellerait, fortifiée à chaque fait, la réfutation d’objections toutes cherchées dans la pathologie spéciale et analytique.
Cet appui nous manque ici. A son défaut nous évoquerons un des exemples qui semblent le mieux appropriés à la négation de la force médicatrice, et nous essayerons de réfuter sur ce fait particulier des objections que les faits particuliers fournissent. Nous choisirons une maladie où la vie réagissante, loin de marcher à sa conservation, semble incessamment contraire à sa fin, et accumule contre elle des obstacles qu’elle est ensuite impuissante à surmonter. Le croup nous paraît répondre de tous points à ce programme.
Le croup, dans sa manifestation principale, semble, en effet, une réfutation vivante de la force médicatrice. Cette fatale exsudation membraneuse, œuvre certaine de la nature, ne nous montre-t-elle pas que cette dernière est surtout l’artisan aveugle de sa destruction? Les efforts médicateurs qui commencent par créer de pareils dangers ne sont-ils pas un vain rêve, et dénommés au rebours de leur sens véritable? La preuve est péremptoire pour une analyse qui n’invoque aucun principe antérieur et supérieur à elle. La pseudo-membrane, affirmera-t-elle, c’est évidemment la maladie, c’est le croup, c’est l’ennemi mortel. Ébranler, extirper, brûler, détruire la membrane, source de tant de désastres, ouvrir à l’air un passage nouveau, concentrer ses efforts sur le désordre local, y remédier sur place par toute espèce de moyens, tel est le programme thérapeutique que trace d’elle-même l’analyse organicienne. On enlèverait, si on le pouvait, le larynx lui-même et les régions circonvoisines, par où débutent et où s’étalent les productions diphthéritiques. Dans l’angine couenneusc,n’a-l-on
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pas proposé, comme traitement, l’ablation des amygdales, siège coupable de la maladie? Programme brutal, analyse sans portée ! Et le croup est néanmoins l’une des rares maladies contre lesquelles ces médications, qui parlent d’idées mécaniques et qui se croient ainsi rationnelles, trouvent à s’employer avec quelque fausse apparence de raison.
La vue change lorsque l’analyse, obéissant à des vérités premières, s'adresse non à la seule lésion, mais à la maladie substantielle et synthétique. L’affection, la cause morbifique, et non les produits pathologiques qui la suivent, représentent alors le vrai mal, l’influence délétère. Dans le croup, le mal réel n’est plus le voile diphthéritique, mais la cause morbifique, l’impression affective particulière subie par la vie, l’affection cruupale, pour la spécifier par un mot qui ne suscite aucune hypothèse. La fausse membrane, c’est la manifestation qui traduit les actes que la vie impressionnée conçoit, enfante pour se délivrer de l’impression morbifique, sous le coup de laquelle elle ne saurait poursuivre ses opérations régulières ; c’est l’œuvre première et nécessaire des actes de réaction qui doivent conduire à la réintégration saine et physiologique. La vie répond à l’affection par un exanthème défini cl spécial; c’est le mode qu’elle conçoit d’élimination de la cause morbifique, et ce mode est analogue à celui qu’offrent les autres fièvres éruptives, rougeole, scarlatine, variole.
Noas ne prétendons pas dire par là que, dans le croup et dans aucune fièvre éruptive, la nature élimine par l’éruption un principe matériel de maladie; ce sont là les hypothèses figurées de l’ancienne médecine, encore trop communément acceptées; une interprétation sévère doit aujourd’hui les bannir. Non, l’élimination dont nous parlons ici n’est eu rien matérielle, pas plus que nous ne regardons comme matérielle la cause morbifique elle- même; celte cause, nous le savons, est toute vitale; l’occasion seule offre, dans le germe contagieux, un agent physique. L'élimination par éruption, dans
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les fièvres exanthématiques, ost pareillement vitale dans son origine, dans ses conditions premières et réelles; c’est une évolution, une suite d’actes spéciaux et enchaînés par lesquels la vie combat, transforme, annihile en elle l’impression délétère ressentie. Après ces actes, lorsque le développement en a été régulier et favorable, la vie retrouve son équilibre stable, l’exercice normal de ses fonctions. Ceci n’implique pas cependant que cette évolution pathologique n’aboutisse à des produits matériels qui représentent la maladie, et lui sont une occasion tellement directe et prochaine, qu’elle tend, pour ainsi dire, à se confondre avec la cause morbifique dont elle procède.
La pathologie nous donne ici le complément d’une loi vitale émise dans nos considérations générales sur la vie. Toute action vitale, disions-nous alors, toute évolution fonctionnelle ou modification organique correspond à son origine avec le monde extérieur, s'émeut à ce contact étranger, s’opère et se développe en entier dans le monde intérieur ou vivant, et aboutit de nouveau it un fait qui relève de l’ordre physique. Or, ce fait extérieur, aboutissant des actes vitaux, n’est pas sans garder avec eux de mystérieux rapports; il rapproche deux mondes qu’uu abîme sépare; il représente, dans l’ordre physique, les faits de l’ordre vital dont il dérive. Il y a ici une admirable suite, des liens profonds et inattendus qui font qu’un produit matériel, désormais dévolu au monde extérieur, conserve pourtant un reste intime d’animation, trahit en lui l’enchainement des actes morbides qui l’ont créé, et en provoque la reproduction par une rencoutre souvent fugitive avec un nouvel organisme. Ce germe morbide, jeté dans le milieu organique , est encore tellement attaché à son origine , si imprégné du mode vital dont il procède, est à tel point oeuvre de vie et en garde de si profondes empreintes, que le travail des forces physiques ne saurait le reproduire et l’imiter; il semble encore vivant, et rapproché de la vie saine, il lui
imprime la vie morbide qui est la sienne, jamais une autre. Ne pouvant germer et fructifier par lui-inème, il entraîne lu vie à germer et à fructifier pour lui, si bien que nombre de pathologistes s’y trompent et croient que c’est la graine morbide qui lève elle-même sur le terrain propre de la vie.
Reprenons notre étude sur le croup. L’exanthème diphthérilique, disions-nous, est l’œuvre et le moyen de la force médicatrice; vers lui convergent les efforts médicateurs, employés d’abord à le produire, ensuite à l’éliminer par un travail successif; il témoigne de l’alfcction, mais en relevant de la réaction que celle première commande. Aussi retrouvons-nous dans le croup, et dans son éruption exanthématique, tous les rapports qui, dans les maladies aiguës, peuvent s'établir entre l'affection et la réaction. L’afleclion diphlhérilique peut être, en effet, foudroyante, abattre avant que la réaction se déclare et organise son œuvre exanthématique. Tout le monde connaît aujourd'hui ces croups dits par intoxication, et dans lesquels la fausse membrane reste comme étrangère à la succession des symptômes graves, et parfois même laisse à peine apparaitre quelques premiers indices de sa formation. Ici ce n’est pas la fausse membrane ni le mal local qui lue, comme devrait l’exiger une école organieienne conséquente, c’est l’affection, c’est la cause morbifique qui seule porte le coup mortel. Dire que c'est là un empoisonnement ne change rien au fait ni à sa signification, mais les confirme, au contraire; c’est toujours affirmer la seule affection, sous d’autres termes. Dans ces cas, qui du plus au moins ne sont pas rares, la force médicatrice est frappée avant l’action; elle expire avec le principe même de toutes les manifestations vitales, avec la vie.
En d'autres cas, la cause affective, quoique profonde, laisse au mouvement réactif la puissance de s’établir. La fausse membrane s’organise et s’étend ; l’élément de réaction s’ajoute à l' affection et complète la maladie. La lutte de la vie alfeclée et de la vie réagissante se dessine aussitôt et va se poursuivre
au sein du tout vivant. L’issue peut en rester durant quelque temps incertaine. Par suite de la nature délétère de l’affection, ou de la faiblesse primitive de l’énergie vitale, ou par suite des conditions locales qu’entraîne la réaction, l’œuvre médicatrice peut être enrayée; l’organisme ne la soutient pas et s’affaisse d’abord, ou cède devant les causes morbifiques secondes qui suivent le travail réactif, et la mort devient le terme de la maladie.
Si, au contraire, l’impression affective laisse aux forces réactives un plein exercice; si la vie saine qui subsiste est suffisamment énergique, le développement de l’exanthème résout l’affection et aboutit à la guérison. On voit alors la fausse membrane, mémo largement organisée, être sans trop d’efforts expulsée; l’art lui-même n'a pas toujours besoin d’intervenir, et la maladie cède sous la libre action des forces médicatrices.
Ces interprétations, qu’éclaire la notion de force médicatrice, ne rendent pas seulement compte des différentes formes du croup, et de la marche qu’elles suivent; elles indiquent le traitement. L’action thérapeutique doit se légitimer ici par son respect de l’action médicatrice naturelle. Pouvons-nous, en effet, atteindre directement à l’affection diphthérilique? Avons-nous une prise sur le principe du mal? Pouvons-nous arrêter à ses débuts l’évolution de la maladie? Quelques médecins chimistes, je ne l’ignore pas, croient, avec les alcalins, modifier la composition anomale du sang et combattre ainsi la cause chimique efficiente du croup. En abordant, dans le chapitre suivant, les questions de thérapeutique générale, nous verrons ce que valent ces prétentions et leurs analogues, nous verrons combien peu elles touchent à la vie et à la maladie qu’elles s’imaginent maîtriser. Pour le cas actuel, j’en appelle uniquement aux faits thérapeutiques reconnus. Nous ne le savons que trop, la science ne possède aucun moyen assuré d’action sur la cause prochaine du croup. Nul des
remèdes annoncés comme atteignant ce but n’a soutenu, devant l’examen, la puissance qui lui avait été attribuée. Toujours une saine pratique a dû laisser l’affection pour revenir aux forces médicatrices naturelles, pour en aider et diriger l’influence.
Tout le traitement du croup, ce qu’il défend, ce qu’il permet, se rapporte, en effet, à l’action de ces forces. C’est pour ne pas nuire à cette action que le praticien proscrira, dans le croup, les émissions sanguines qui dépriment d’utiles synergies et accablent des forces déjà chancelantes; c’est parce qu’il sait que la fausse membrane est la solution nécessaire de l’affection, et non le mal en lui-même, qu’il se gardera de cautérisations violentes et incessamment renouvelées, et qu’il épargnera ces dérivations sur la peau ou la muqueuse digestive, qui ne sont que des sollicitations nouvelles à l’affection, ou des voies d’épuisement vital ; car que peuvent ces médications perturbatrices et contre nature? Affaiblir, troubler le mouvement réactif, mais non lui apporter une aide salutaire, le diriger dans un sens favorable, ni modifier l’affection qui le commande et le rend vitalement nécessaire, afin que la vie se dégage. Aussi l’un des professeurs de notre école, dont cette maladie appelle si honorablement le nom, M. Trousseau, a-t-il pu dire, non sans raison, que moins on traitait le croup, mieux cela valait; il voulait, à ce moment, parler du traitement qui va contre l’œuvre médicatrice de la nature, contre la vie qui subsiste, contre l’évolution morbide locale et générale qui est devenue son premier besoin.
Une pareille proscription ne saurait atteindre le traitement indiqué par les tendances médicatrices et les favorisant. Loin de là : soutenir par une alimentation appropriée la nature en travail ; tonifier les forces radicales, exciter souvent les forces agissantes ; modifier par une action locale la vitalité des parties, non de-façon à entraver absolument les formations diphthéritiques, mais de façon à les concentrer en de certaines limites,
à affermir la vie locale contre un entrainement exagéré à ces formations ; administrer au moment opportun et réitérer sobrement les vomitifs, non au point de déprimer l’action générale des organes et de conduire à la défaillance des mouvements vitaux, mais de manière à diminuer les complications directes ou indirectes que provoque le travail exanthématique, à ranimer les organes par des secousses vitales, et è accélérer l’évolution et le détachement des fausses membranes : qu’est cela, sinon aider l’œuvre de la nature, et tendre à la guérison par les voies qu’elle indique elle-même? Si le but s’éloigne, si la vie doit fléchir avant d’y toucher, reste, dernière ressource, la trachéotomie. Celte opération permettra de remédier aux accidents asphyxiques qn’entrnine le développement de la pseudo-membrane dans les voies laryngées. Dégagée de cette complication funeste, la nature médicatrice pourra reprendre son œuvre et la conduire à bonne lin. Remarquons-le, la trachéotomie n’est pas une médication directe du croup; elle laisse celui-ci marcher et arriver de lui-même à sa solution naturelle. Aussi compte-t-elle d’autant plus de succès, que les forces vitales auront été antérieurement moins épuisées, et qu’elle interviendra, non avant une indication formelle, mais aussitôt que celle indication apparaîtra et sans que de fdcheux retards aient ajouté aux effets de la cause affective, et étouffé sans retour l’énergie réactive.
Ouvrir à l’air un passage n’est donc pas traiter le croup dans sa cause, c’est ajouter un nouveau trait à celte thérapeutique qui sait respecter, soutenir et diriger l’œuvre de la nature. Un clinicien croira-t-il moins valoir, moins dominer et conduire la maladie, parce qu’il n’aura pas perdu de vue les efforts de la vie réagissante? Non; il laissera les empiriques porter leurs coups au hasard, et prendre à pleines mains dans l’arsenal illusoire des spécifiques; il sait que la nature seule peut concevoir et enfanter un traitement spécifique, que c’est elle qui attaque directement et surmonte l’impression
affective, l’intoxication diphthéritiquc ; il connaît d’avance l’inanité de ces remèdes à vertu secrète, à pouvoir effectif contre le mal, et ne leur sacrifie jamais l’étude naturelle des maladies ni les enseignements qu’il y puise.
Demandera- t-on maintenant pourquoi la nature répond par une fausse membrane à l’impression affective première, et pourquoi elle y répond au larynx? Ne mériterait-elle pas mieux son nom de médicatrice, si elle répondait par une crise inoffensive, par une éruption d’une espèce moins dangereuse, ou si, du moins, elle portait cette éruption ailleurs qu’au larynx? Ces interrogations, ces reproches, ces réfutations du dogme sont peu dignes de la science, quoiqu'elles se produisent souvent. Autant vaut demander pourquoi la vie n’est pas une force insensible, ou sentant toute chose pareillement; pourquoi telle offense contre la sensibilité, telle impression vitale est fatalement suivie d’une réaction spéciale; pourquoi la douleur, pourquoi la fièvre, pourquoi ces hostilités redoutables d’une si grande partie du monde extérieur contre le inonde vivant? Pourquoi cela et non autre chose? Oui le dira jamais, et le demander n’est-il pas le jeu d'un enfant oisif? Notre rôle, et le seul utile, est d’accepter l’ordre physique et le monde vivant, tels qu'ils sont en leurs mutuels rapports; d’observer, au point de vue de la causalité et de l’activité finale, comment la vie ressent chaque chose, et comment elle réagit contre chaque impression subie. Aller au delà, c’est se perdre. La nature vivante répond au larynx, et par une fausse membrane, à l’impression diphthéritique, parce qu’il est de son essence qu’il en soit ainsi, et nous ne pouvons imaginer qu’à cette impression spéciale succède une autre évolution réactive, ni que la vie se dégage par d’autres voies, sous peine de ne pas comprendre telles qu’elles sont l’impression morbide ni la vie. C'est donc avec la nécessité des manifestations croupales que nous devons étudier le croup, concevoir les efforts médicateurs de la nature et instituer le traitement approprié.
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Celte étude du dogme, tracée sur un fait déterminé, nous servira à dégager le vrai caractère de la nature médicatrice. Ce caractère n’est pas altéré seulement par ceux qui regardent la nature comme une force aveugle trouvant au hasard le mal ou le bien, nuisible ou utile par aventure. 11 a été également faussé par ceux qui lui ont accordé le discernement et la volonté d’un être intelligent réalisant loujpurs le bien et ne pouvant s’égarer. 11 faut se garder d’une double erreur qui corromprait en sens inverse, mais avec une égale sûreté, l’observation, la science et l’art.
La nature médicatrice n’est ni intelligente et libre, ni aveugle et insensée; elle est tout autre, cl je ne puis rendre ce qu’elle est que par ce mot, elle est vitale ; elle est comme la vie ellemême, qui n’est intelligence ni hasard. La vie est une activité réglée qui a pour fin son développement, sa conservation, sa perpétuité. C’est à ce but que tendent toutes ses fonctions; cependant elle n’v marche pas par une force intelligente; chaque fonction s’exécute d’une manière pour ainsi dire fatale. L’absorption, par exemple, qui fournit à l’organisme tous ses moyens de réparation et d’accroissement, s’exerce aussi bien sur les substances favorables à la fin de la fonction que sur celles qui lui sont hostiles. Cela empêche-t-il que la vie physiologique n’ait une fin propre, n’obéisse à une loi de développement et de conservation? Il en est de même pour la force médicatrice. La nature suit, dans l’état de maladie comme dans l’état de santé, la même ligne, ligne où les déterminations intellectuelles n’entrent pour rien ; elle réagit contre les impressions affectives, par des modes organiques empreints de fatalité, et qui, seuls aptes û dégager la vie de la cause affective qui l’opprime, parfois pourtant l'entraînent à sa perte par les désordres qui sont l’œuvre du mode réactif.
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La suppuration, par exemple, est, dans les affections intlaiuinaluires, l’aboutissant d’une réaction salutaire par elle-même, et à la suite de laquelle s’établit une guérison parfaite, lorsque la matière purulente trouve un écoulement convenable. Ce même mode de réaction devient mortel lorsqu’il s’effectue dans un organe important où l'élimination purulente est difficile, et où le désordre produit localement par la réaction trouble l’accomplissement de fonctions essentielles. Il en est ainsi pour la suppuration qui, durant le cours de la pneumonie, survient dans les organes de la respiration; pour celle aussi qui s’établit dans le foie, ou dans d’autres viscères. Il faut une longue suite d’actes morbides et d’efforts faciles à troubler pour que, dans ces cas, la nature prépare et accomplisse l’évacuation de la matière purulente. Le trouble profond supporté en même temps par des organes importants devient luimême un grave obstacle à cette évolution. Aussi éclioue-t-elle le plus souvent, quoiqu’elle résume un ensemble d’actes médicateurs.
La force médicatrice a donc les mêmes mœurs que la vie: elle n’a ni volonté, ni préméditation raisonnée, ni discernement réfléchi ; elle éprouve comme des émotions obscures et profondes, et obéit à des instincts tout vitaux, réglés en vue de nécessités générales, comme la vie. Si la vie étonne le savant par les harmonies infinies de ses actes, si les physiologistes ne perçoivent pas sans l’admirer le merveilleux enchaînement de toutes les fonctions et leur coordination dans l’unité vitale, la force médicatrice n’est pas moins admirable, et les médecins ne sauraient assez entrer dans le secret de scs œuvres. La vie médicatrice témoigne, même plus que la vie normale, des ressources de la force vitale. Dans la maladie, en effet, la vie a plus qu’à se développer et se conserver ; elle a à retrouver les conditions intimes de son exercice, à se dégager des étreintes affectives, à reprendre par une série
d’efforts sa marche troublée, à ressaisir sa fin régulière et
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accidentellement ébranlée. Aussi ses actes revêtent-ils alors une vigueur nouvelle, et se concentrent-ils en une synergie anomale et vive, qui prouve combien le but où elle tend lui est inhérent, combien il est sa loi véritable et essentielle. La vie semble même acquérir des facultés supérieures quand elle réagit, et devenir capable de pressentir la gravité de l’œuvre qui s’accomplit; elle redoute alors telle opération vitale qü’en d’autres circonstances elle effectue sans hésiter. Ainsi, dans les pneumonies, la suppuration c-st un fait rare, malgré la fréquence des inflammations pulmonaires et la vascularité de l’organe qui semble le prédisposer aux suppurations promptes et faciles. L’économie se sent là devant une solution fatale, et toutes les synergies vitales, celles qui affluent d’ordinaire aux fonctions respiratoires, celles, en outre, que les besoins du moment appellent, se redressent an danger qui menace, et travaillent à le prévenir. La suppuration du poumon n’a lieu que lorsqu’elles sont vaincues, et avec elles l’unité vitale qui les soutient et les pousse. Le but est tracé par cela même; il doit contenir la réaction dans des limites déterminées, de façon qne la résolution s’opère, sans que l’inflammation arrive à sa phase dernière, à la période de suppuration. La nature apprend au médecin l’œuvre qu’il doit poursuivre. Par l’ensemble de ses opérations, par la direction et la variété de ses efforts, elle lui fournit d’éternels modèles, toujours présents, toujours nouveaux, et l’art de guérir trouve dans une imitation inspirée sa base première et une grandeur assurée.
Un génie qui devinait toutes les grandeurs, Bossuet, ne méconnaissait pas celle-ci, qui est vraiment la nôtre : » Il y a tant d’art dans la nature, disait-il, que l’art même ne consiste qu’à la bien entendre et à l’imiter, et plus on entre dans ses secrets, plus on la trouve pleine de proportions cachées, qui font tout aller par ordre, et sont la marque certaine d’un artifice profond. » Oui, ces proportions sont telles, et ces artifices vivants si enchaînés et suivis, que l’on ne s’étonne pas,
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en les envisageant, de ce que des médecins éminents ont cru y voir les caractères de sagesse, de prévoyance, d’intelligence, et en ont doué la force médicatrice. C’est une erreur qui a ses racines du côté de la vérité ; elle est certainement l’une des moins dangereuses qui ait entraîné la science, et surtout l’une des moins populaires : la foule a toujours goûté les témérités et les affirmations de l’empirisme plus que l’admiration patiente du naturiste.