‹ Principes de pathologie généraleChapitre 143 sur 180 · CLXXXIV · texte numérisé non relu

CLXXXIV

Si la vie commune et le concours harmonique des facultés de l’être fournissent à la force médicatrice son meilleur appui et assurent son développement régulier, les vies organiques particulières, les fonctions dissociées, soutiennent des réactions insuffisantes, ou vaines, ou dangereuses. Rappelons brièvement les faits de physiologie générale qui commandent ces lois générales de la pathologie.

L’unité vitale résume en elle un ensemble de fonctions qui, sous l’unité commune, forment chacune une unité seconde, expression et agent des modes spéciaux de la vie. Ces vies spéciales, et les appareils organiques qui les émettent, reculent les limites de l’action vitale, en varient l’exercice, la portent et la développent dans des régions plus oumoins indépendantes et distinctes de la vie commune, sur laquelle repose essentiellement l’animalité. Ces modalités fonctionnelles de la vie ont chacune leur centre organique, où la fonction apparaît dans toute sa puissance, et son expansion dans les profondeurs infinies de l’économie, où se réalisent les éléments cachés, mais nécessaires, de la fonction. Cette pénétration de la fonction particulière dans le tout vivant la met plus ou moins en rapport avec la vie commune. Si la vie fonctionnelle concourt directement à la vie commune, l’une et l’autre s’établissent en des rapports intimes, et tels que l’une ne peut guère se soulever et réagir

ê60 PRINCIPES DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE.

sans entraîner l’autre dans son action. Si, au contraire, la vie particulière est inutile ou accessoire à la vie commune, si elle est principalement destinée à étendre nos rapports avec le monde extérieur, à multiplier nos sensations, nos moyens analytiques de connaître, elle demeurera indépendante dans son action, soit physiologique, soit pathologique.

Ces conditions se tournent toutes en lois propres de la force médicatrice. Toutes les fois qu’une réaction contre les causes affectives prendra pour principal support et agent l’un de ces appareils spéciaux, centre d’une vie spéciale, elle sera modifiée dans son expression symptomatique et plus ou moins distincte des réactions vitales communes. Suivant que la vie spéciale qui réagit s’éloignera de la vie commune, la réaction deviendra proportionnellement difficile, pénible, imparfaite, souvent même impuissante , n’engendrant que complications dans la maladie, ajoutant une nouvelle cause de trouble à la cause affective première. Cette réaction, en effet, prend ses éléments et son appui en dehors de la vie fondamentale, de celle qui possède la puissance conservatrice et formatrice, et passe à ces vies particulières dont le but est d’augmenter l’étendue de nos rapports et de nos sensations. Elle doit perdre en proportion de sa force médicatrice, et elle ne peut que susciter des troubles fonctionnels isolés, non synergiques, source nouvelle de sensations douloureuses, de commerce pénible avec les milieux ambiants. Plus l’appareil organique par lequel se développera cette réaction sera étranger à la vie commune, à la nutrition moléculaire de l’être, plus il sera appareil de relation, expression d’une vie de luxe et signe d’une animalité élevée, et plus la réaction sera insuffisante , se consumant en efforts prolongés, inefficaces, souvent nuisibles, moins les solutions spontanées de la maladie se produiront, moins la maladie se montrera assujettie à une marche régulière, et aboutira à une fin déterminée et calculable.

Prenons pour exemple les réactions qui s’accomplissent par

UK LA FUKCE MÉDICATRICE. AÜl

le système nerveux. En est-il de plus irrégulières, de moins ordonnées dans leur marche, tendant moins à une solution franche; apaisées et excitées tour à tour, ébranlant l’organisme par les manifestations les plus impétueuses, mais n’aboutissant jamais à l’accomplissement suivi, calculable, d’actes médicateurs; inaptes à opérer une élaboration critique, cessant parfois brusquement sous des causes insaisissables, ou ne cédant que devant l'ensemble puissant d’autres modalités réactives et de nouveaux actes morbides, ou enfin entraînant la vie entière dans d’irrémédiables perversions, ruinant par les désordres qu’ils suscitent l’harmonie et l’exercice des fonctions essentielles, et conduisant ainsi à une issue funeste. Aussi dit-on désordres ou troubles nerveux plutôt que réactions nerveuses, tellement ces aberrations fonctionnelles sont jetées en dehors de tout ordre et de toute subordination régulière (4). Il n’est pas de médecin qui ne se soit heurté à leur inflexible opiniâtreté, et qui ne sache combien échouent tous les moyens d’action qui s’attaquent directement à ces éléments en révolte. Pour les dompter, il faut s’adresser non â euxmêmes, ni aux systèmes organiques qui les supportent, mais à la vie commune; il faut exciter, fortifier celle vie, accroître ses synergies affaiblies; de cette sorte, la rendre apte à calmer l’excitation spéciale de la vie nerveuse, dominer l’une par l’autre, et éteindre une action déréglée et impuissante en suscitant une réaction efficace et réglée : c’est la tradition hippocratique. Tel est le sens de ces aphorismes, qui résument toute une part de la médecine clinique : v La fièvre dissipe les

(I) Evidemment nous ne parlons ici que des réactions qui primitivement et essentiellement se manifestent par les désordres fonctionnels de l'innervation, et non de celles qui se traduisent par les altérations matérielles, par les troubles nutritifs de l’organe. Les désordres fonctionnels qui suivent les lésions de structure, hémorrhagies au sein de la substance cérébrale, ramollissements inflammatoires ou autres, ne sauraient être rapportés à une réaction par l'appareil nerveux ; ils sont purement symptomatiques et non essentiels, et se rattachent à un ordre de choses tout différent.

A02 PRINCIPES 1)E rATHOLOClE GÉNÉRALE,

spasmes. — La fièvre survenant chez un malade atrecté de spasme ou de tétanos dissipe la maladie. — Le spasme peut être dissipé par une fièvre aiguë, survenant si elle n’existait pas auparavant, redoublant si elle existait déjà. — La fièvre venant s’ajouter à la convulsion, cela est préférable que la convulsion s’ajoutant à la fièvre. »

Les anomalies inattendues et les étrangetés des manifestations nerveuses sont inexplicables aux yeux des médecins organiciens, parce qu’elles restent en dehors des explications mécanicistes ou iatrochimiques ; elles n’étonnent pas celui qui a pénétré les conditions primordiales de la vie médicatrice. En percevant les caractères des réactions légitimes, ordonnée», calculables, ce médecin comprend aussitôt pourquoi il est des réactions irrégulières dans leur marche, impuissantes quant à leur fin. 11 sait que les réactions par l’appareil nerveux doivent offrir le type de ces dernières; car elles s’appuient sur un appareil qui ne fonctionne pas en vue de la vie élémentaire et commune. Le système nerveux est l’agent d’une vie toute de relation, juxtaposée à la vie organique et nutritive, unie avec elle, car l’être est un, mais, malgré cette union, n’apportant pas à la vie commune une coopération essentielle. Aussi quand un tel appareil est spécialement mis enjeu, et prend une part prépondérante aux réactions contre les causes morbifiques, il est tout simple que ces réactions se soulèvent et se poursuivent sans amener des opérations salutaires, récorporatives, sans dominer sûrement le trouble affectif, et réintégrer La stabilité vitale. Agitations stériles, elles ne sauraient qu’organiser un enchaînement de perceptions morbides, une vie de sensations perverties, de relations douloureuses avec le monde extérieur. Cette vie pathologique établie, semble coexister avec la vie nutritive et conservatrice, sans l’inffuencer notablement; elle ne la pousse en rien aux opérations médicatrices. Loin de là, elle troublerait plutôt ces opérations, si la vie commune les entreprenait; son mode d’action irrégulier et perturbateur, en

Dfc LA FuKCE MÊUICATKICK. 463

retentissant sur les actes réguliers, définis, calculables des réactions communes, y apporterait un obstacle souvent insurmontable, et les ferait dégénérer en efforts perdus.

Parmi les modalités vitales qui s’expriment par des appareils organiques à la fois centralisés et partout répandus et présents dans la masse vivante, la vie nerveuse, que nous venons d’envisager, est la plus éloignée de la vie commune. Les autres s’en rapprochent davantage, concourent même à sa fonction propre, se mêlent plus ou moins à toutes ses opérations. Ces vies particulières peuvent être mises en jeu de façon à marquer les réactions pathologiques de leur empreinte spéciale. De là des réactions dont le caractère mérite d’être signalé.

Ces réactions participent des réactions communes, car la vie particulière qui réagit ne peut le faire sans entraîner la vie commune à réagir avec elle, et cependant elles conservent une allure propre qui les distingue. Ce sont des réactions commune* modifiées ; cos modifications, lorsqu’elles sont nettement accusées, reçoivent communément le nom d’état : tels sont l’état bilieux, l’état saburral, l’état catarrhal et autres. Ces états ne constituent pas des espèces morbides, ce sont des modes réactifs qui, suivant les circonstances, se joignent aux diverses maladies aiguës; ce sont des formes particulières de ces maladies. La réaction commune demeure toujours l’associée nécessaire de ccs états ; mais elle n’est plus libre dans son évolution, ni aussi franchement médicatrice ; elle est soumise à un mode vital qui est un obstacle aux solutions régulières. Aussi, pour rendre à la réaction ainsi modifiée toute sa puissance médicatrice, le clinicien doit-il d’abord éteindre, sous l’intervention de l’art, l’état spécial qui opprime la réaction

4(5 4 riUSCIPES DK PATHOLOGIE GÉNÉRALE,

commune. Aussitôt ce mode effacé la réaction devient sincèrement commune et médicatrice. Ces notions de physiologie pathologique permettent seules d’interpréter et de comprendre l’histoire des maladies fébriles aiguës, toute pleine de ces réactions modifiées, et dès lors plus ou moins rebelles.

Si des grands systèmes organiques nous passons aux organes isolés, nous retrouvons des lois analogues. Un organe et sa vie fonctionnelle, quelque importants qu’ils soient, ne sauraient posséder ce rôle conservateur, dévolu seulement à la vie commune. C’est donc une réaction mal assurée que celle qui s’appuie sur les efforts particuliers et incertains d’un organe; elle reste bien au-dessous des réactions qui reposent sur l’énergie commune et conservatrice. Mais ces réactions par l’organe ne s’élèvent pas sur un organisme immobile ou indifférent; elles retentissent sur lui, et ne sauraient acquérir une certaine intensité sans susciter des mouvements synergiques et sympathiques étendus. Dès lors, à la réaction localisée s’associe une réaction par la vie générale, par l’ensemble des forces communes. Ces réactions complexes deviennent aussitôt plus régulières, calculables, aptes à produire de franches solutions. Elles acquerront d’autant plus ces caractères, que la réaction par l’organe sera plus secondaire, plus soumise à la réaction commune. Il est donc bon que dans le cours d’une réaction qui s’opère par un appareil ou organe, survienne une réaction par la vie commune, et que celle-ci vienne à dominer la première. Il est mauvais, par contre, que dans le cours d’une réaction par la vie commune, survienne une réaction par un appareil ou organe. Cela dénote une cause affective imparfaitement dominée par le mouvement général, et qui se porte dés lors et se concentre sur les points de l’économie qui lui résistent le moins, et elle peut engendrer ainsi des effets redoutables, malgré tous les efforts de la nature. Dans ces cas divers, il faut tendre à affaiblir les actes réactifs de l’organe, à les subordonner à la réaction générale pour laisser à celle-ci toute sa

liberté, toute sa puissance de résolution. Soumettre le particulier au général, affranchir les mouvements généraux de l’économie, les dégager do toutes les. inlluences, de toutes les complications qui ressortent du travail pathologique des organes affectés, est une des lois les plus fécondes de la thérapeutique.

Les réactions déterminées sur un organe particulier et qui en même temps se généralisent, ne soulèvent pas toujours une réaction générale franchement commune ; elles s’accompagnent parfois des réactions modifiées dont nous parlions ci-dessus. La force médicatrice éprouve, dans ces cas, une double difficulté : celle d’abord qu’entraîne la concentration réactive sur l’organe ; celle ensuite qui résulte du caractère modifié de la réaction commune. Ce sont autant d’atteintes portées à la sûreté de ses actes, et qui l’exposent à dévier de son but. C’est là une double indication, et hiérarchisée par la nature ellemètne. En premier lieu, ramener au type commun la réaction générale, effacer le mode spécial qu’elle a contracté; en second lieu, attaquer la réaction centralisée sur l’organe, et la soumettre à la réaction générale devenue normale et commune : telle est la racine physiologique de ces règles de l’art, si bien reconnues d’ailleurs par l’observation clinique.

Page 1