CLXXXVI
La vie commune se réalise par la coordination incessante d’éléments divers, par une conspiration commune et réglée, par un enchaînement ordonné de fonctions qui ne souffrent ni interruption, ni repos. Son plus éminent caractère se peut résumer en ces mots, harmonie, équilibre, stabilité. Ces caractères doivent se refléter et même grandir dans les mouvements médicateurs de la nature. 11 faut qu'une réaction présente l’ensemble fidèle et la continuité des phénomènes qui appar-
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tiennent à la vie eonnnune ; que la succession et la convergence des actes anomaux rappellent celles des actes normaux ; il faut qu’entre tous les symptômes qui découlent du fond puissant de la vie commune, il y ait harmonie, concordance, rapports réciproques d’évolution, suite non interrompue et réglée. A ces seules conditions, les réactions soulevées seront régulières, assurées dans leur marche, et aboutiront à leur lin.
Si ces caractères manquent, si au sein des manifestations réactives, il y a de profonds désaccords, si leur ensemble est troublé et désuni; si tels phénomènes sont très prononcés dans un sens, si tels autres qui doivent marcher conjointement manquent, ou vont dans un sens opposé; s’ils changent de tendance, de nature, subitement et sans que l’art ou les circonstances ambiantes soient intervenus par aucune sollicitation; si ceux-ci tombent d’eux-mêmes et ceux-là s’exaltent en même temps; si les signes contraires, au lieu de se repousser, se rencontrent ; si les progressions voulues et l’ordre accoutumé de l’évolution morbide se troublent, s’intervertissent ou s’interrompent tout à coup et sans raison suffisante, la réaction est mal engagée, mal soutenue, faiblement constituée dans ses éléments nécessaires, gravement compromise, sur le point de succomber inopinément. C’est l'état désigné par les anciens sous le nom de malignité. La malignité est d’autant plus redoutable et l’extinction vitale plus proche, que la désharmonie et l’inconstance des phénomènes de réaction sont plus profondes et portent sur des actes plus directement attachés à la vie commune, aux fonctions élémentaires de nutrition, aux sécrétions organiques majeures, aux mouvements intimes de composition et de décomposition. Les médecins hippocratistes avaient admirablement observé l’état de malignité; et avec un vif sentiment de la nature des choses, l’avaient bien distingué de l’état de gravité. La malignité telle qu’ils la retracent, et tous les caractères insidieux qu’ils lui attribuent, se rapportent,
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sans exception, à ces désaccords, à ces chutes partielles qui dissocient les actes réactifs, qui délient les synergies de la vie commune, et brisent ce faisceau qui seul peut supporter une réaction médicatrice, comme seul il supporte la vie conservatrice.
(lue l’on prenne les Prénotions conques, on y puisera sur ce sujet des enseignements pleins de sève et de vérité. « Dans une maladie aiguë être refroidi au dehors, mais être brûlé au dedans et avoir soif, est mauvais. — Dans les maladies aiguës les malades étant refroidis, les rougeurs aux mains et aux pieds sont funestes. — A la suite d’un grand refroidissement avec sueur, un prompt retour de chaleur fébrile est mauvais. —11 est fâcheux, la vacuité des vaisseaux n’existant pas, qu’un malade soit faible sans raison. — La torpeur alternant rapidement avec l’état contraire, est mauvaise. — En général, dans une maladie aiguë la soif éteinte sans raison est mauvaise. — Les frissons fréquents avec stupeur indiquent de la malignité. — Si, dans les maladies, quelque événement survient contre la règle, il faut se méfier. » Toutes ces sentences, dont la dernière, dans sa généralité, enferme les autres, se rapportent franchement à la notion vraie delà malignité. Elles expriment, enveloppés dans le fait extérieur, les désordres insolites, les défaillances irrégulières de la vie commune, et en font ressortir les extrêmes périls.
Les médecins ont été longtemps à concevoir ces faits dans leur acception générale, à les revêtir de la forme doctrinale propre à les résumer et à les éclairer. Peu â peu cependant le vrai sens de l’état malin s’est fixé. Horsieri, pur interprète de la belle antiquité médicale, le précise en termes qui sont un digne commentaire de l’enseignement hippocratique et le complètent. « Tous les auteurs, dit-il, n’ont pas sur la malignité une même opinion. La plupart, néanmoins, donnent aujourd’hui le nom de malignes û ces fièvres qui s’avancent insidieusement, obscurément sous une apparence de bénignité,
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et qui, subitement et sans cause connue, abattent les forces, lèsent l’action du cœur et des nerfs, et entraînent à leur suite des symptômes insolites, fâcheux, bien différents par le caractère de ceux que présente une maladie simple et pure. La défaillance subite, imprévue des forces vitales et animales, le pouls à peine fébrile, presque normal, et avec cela une soif intense et une sensation ardente de chaleur intérieure, voilà un exemple de malignité, où la soif est nulle, et la langue sèche et aride, où encore les forces languissent sans cause évidente, les insomnies sont accablantes, une anxiété et une agitation extraordinaires fatiguent le malade, et ces symptômes se présentent avec une fièvre minime quant au pouls, et une forme morbide légère en apparence. » En note, Borsieri, développant cet exposé, ajoute : « Il n’y a pas seulement abattement des forces animales dans les maladies malignes, mais surtout abattement des forces dites vitales. » Proposition remarquable, et qui suit la malignité jusqu’à son point de départ, jusqu’au trouble des réactions vitales communes.
Rapprochée de la malignité, mais cependant distincte, nous signalerons l’ataxie qui se déclare dans le cours des réactions fébriles communes ou modifiées. Dans l’ataxie, comme dans l’état malin, il y a irrégularité, désharmonie parfois profonde dans l’ensemble et dans l’enchaînement des phénomènes de réaction. Mais ici le désordre ne porte pas essentiellement sur les synergies de la vie commune; il frappe plus spécialement les fonctions de réaction. Celles-ci ne sont pas atteintes dans la seule mesure que comporte la réaction qui s’opère par la vie nutritive générale ; elles sont primitivement en proie à des troubles particuliers et violents. Ces graves désordres de la vie de relation, fâcheux par eux-mêmes, le deviennent plus encore parle trouble secondaire qu’ils amènent dans la réaction vitale commune. Ils en entravent la marche et le développement réguliers, troublent l’harmonie de ses actes, frappent d’impuissance ses efl'orls qui, au lieu d’ètrc soutenus et convergents,
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deviennent incertains et sans direction. Ainsi opprimée et dissociée, la réaction vitale commune tombe enfin sous une sidération inopinée, dernier terme de cette malignité secondaire, aussi funeste que la primitive.
Nous sommes loin de vouloir tracer ici l’histoire des états ataxique et malin dont l’étiologie serait le point capital ; nous nous bornons à fixer le sens de ces mots en les rattachant à la connaissance des conditions essentielles de la réaction. Étrangers aux éludes reliées de près aux questions de doctrine, les traités modernes de pathologie générale, celui de Cliornel entre autres, ne s’expliquent pas sur ces sujets. L’ataxie et la malignité ne sont pas des signes physiques de maladies, ce sont des modalités réactives que l’esprit seul juge et définit, que nos sens ne perçoivent pas directement; aussi sont-ils comme non avenus; on ne leur accorde pas une faillie part de l’attention que l’on donne au plus léger bruit siégeant dans les bronches. Les traités de pathologie interne ne définissent pas davantage ces mots, qui restent ainsi mystérieux pour le jeune médecin, jusqu’à ce que, remontant la tradition, il se fasse de ces termes et de l’état vital qu’ils représentent une idée trop souvent obscure. Un livre pourtant fait exception parmi ceux de notre temps. Le Traité de thérapeutique, de MM. Trousseau et Pidoux, contient, sur tous ces points, des notions justes et élevées. Ce livre a courageusement lutté contre les entraînements organiciens; on doit lui rapporter la gloire d’avoir maintenu, rétabli, développé les saines traditions de la science et de l’art.
C’est encore sur la conception de la réaction vitale commune que repose la notion de l’adynamie vraie. Cette adynamie, que Cliornel a nettement caractérisée chez les fébricitants, n’est pas celle qui ne va qu’à l’engourdissement, à la prostration accidentelle des fonctions de relation. L’accablement des fonctions de relation, dans l’adynamie franche, n’est pas un symptôme primitif et capital, mais secondaire; il se rattache,
comme conséquence, à une langueur première et extrême îles fonctions vitales communes, à un épuisement direct de la vie nutritive générale. Lorsque les actes nutritifs s’affaiblissent dans leur ensemble et menacent de s’éteindre ; lorsque la chaleur animale et la circulation, si étroitement connexes à la nutrition, s’affaissent simultanément et fléchissent au delà d’un certain degré, il y a réelle adynamie. Les forces agissantes, celles de la vie de relation s’anéantissent alors, parce que les forces radicales où elles s’alimentent sont épuisées. Une pareille adynamie est donc bien différente de celle où les forces agissantes sont opprimées, enchaînées, les forces radicales étant encore plus ou moins conservées et puissantes. La faiblesse vraie est dans l’agent avant d’être dans l’acte; elle touche au fond vital. La fausse faiblesse n’est qu’apparente; elle est toute dans l’action organique et vitale dont l’expansion est comprimée, et non dans la vie commune, dont les facultés fondamentales subsistent.